Essence de Grasse
Lire le chapitre 28: A Mentor's Secret
L’odeur du laboratoire était devenue, en trois semaines, plus familière à Camille que celle de sa propre chambre. Vétiver, alcool rectifié, jasmone de synthèse. Elle avait les paupières lourdes, les doigts tachés de solvant, et l’esprit encore plein des spectres de la journée : le regard d’Alexandre quand il avait remis sa démission, le silence lourd des membres du conseil, les papiers séquestrés qui dormaient chez le juge.
Elle n’entendit pas Odette entrer.
— Tu travailles encore à cette heure, dit la vieille femme depuis le seuil.
Camille sursauta. Une fiole de musc lui échappa des doigts ; elle la rattrapa de justesse, le cœur battant.
— Odette. Quelle surprise.
— Ce n’est pas une visite de courtoisie.
Odette s’avança dans la pièce sans y être invitée. Elle portait son manteau gris, son chignon impeccable, et pourtant quelque chose en elle semblait défait. Les rides autour de ses yeux s’étaient creusées.
— Je suis venue te parler d’Alexandre.
Camille reposa la fiole. Le nom seul lui fit mal, comme une écharde qu’elle n’arrivait pas à extraire.
— Je n’ai plus rien à entendre à son sujet.
— Si, tu as tout à entendre. Assieds-toi.
— Je préfère rester debout.
— Comme tu veux. Odette tira une chaise, s’installa avec une grâce ancienne. Tu connais mon histoire avec cette maison. Cinquante ans. J’ai vu ton grand-père, ton père, ta mère. J’ai cru tout savoir.
Elle marqua une pause.
— Je me trompais. Sur une chose. Un seul homme m’a échappé, parce qu’il est arrivé par les accès secrets.
L’estomac de Camille se noua.
— Alexandre. Sa naissance, ses origines. Son nom n’a jamais été Roussel. Ni même Laurent, comme il se présentait. Alexandre est le petit-fils de Marcel Maurel.
Le silence qui suivit était si épais que Camille crut l’entendre craquer.
Marcel Maurel. Le patriarche. La famille qui finançait Thibault. Celle qu’Alexandre était censé avoir espionnée — ou surveillée, selon sa version.
— Il a été adopté, continua Odette, quand il avait trois ans. Sa mère étant morte en couches, son père disparu. Un ami de Marcel, un ancien avocat de la région, l’a recueilli et lui a donné son nom. Pour le protéger des querelles d’héritage, disait-on. Pour le transformer en arme, disaient d’autres.
— Tu mens.
— Je n’ai pas traversé cinquante ans de mensonges pour te servir le mien à présent. J’ai appris la vérité il y a deux semaines, par une lettre que Marcel a envoyée à ton grand-père il y a trente ans. Une lettre qui n’est jamais arrivée à destination — j’ai mis des décennies à la retrouver dans les archives familiales des Maurel.
Odette sortit une enveloppe jaunie de son sac. Camille n’osait pas la prendre.
— De quoi parle-t-elle ?
— De la nature de la mission. Marcel y écrit, noir sur blanc, que le gamin est prêt à être placé. Que cet enfant apprendra les coutumes de Grasse, qu’il sera comme un singe savant qu’on lâchera dans une maison concurrente quand il sera temps.
Le sol sembla se dérober sous les pieds de Camille. Elle s’appuya à la paillasse, cherchant une prise.
— Depuis le début, alors. Depuis son enfance.
— Il était un instrument. Un outil de vengeance. Marcel a toujours cru que ton grand-père avait orchestré la ruine des Maurel. Et bien sûr, il avait raison — nous savons maintenant que c’est le cas, avec la papeterie notariale que tu as trouvée.
Camille ferma les yeux. La chaîne était complète, parfaite et cruelle : son aïeul avait brûlé les contrats Santini. Alexandre avait été envoyé pour se venger. Et elle était tombée dans ses bras sans jamais voir la corde au cou.
— Alors pourquoi a-t-il quitté sa famille ? Pourquoi les contrecarrer ? Pourquoi m’avoir aidée ?
Odette croisa les mains sur ses genoux.
— Parce qu’un jour, l’instrument a commencé à avoir une âme. Les Maurel ont voulu le rappeler l’an dernier, lui ordonner de saboter la maison de l’intérieur. Il a refusé. C’est la raison de sa correspondance avec eux — pas une trahison en ta faveur, mais un divorce. Il se tenait à distance, tentait de désamorcer leurs ambitions.
— Et quand Thibault est apparu, financé par les Maurel ?
— Alexandre a compris que son rôle était devenu impossible. Soit il trahissait sa famille d’origine pour protéger la vôtre, soit il restait passif et te regardait te noyer.
Camille passa une main dans ses cheveux, tirant sur les mèches comme pour se faire mal.
— Pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce que tu me dis ça ?
— Parce qu’hier soir, j’ai reçu une nouvelle. Alexandre a quitté le territoire. Il n’a pas prévenu ses cousins Maurel. Il a laissé son téléphone, ses comptes, même son appartement. Il a pris le train pour Paris tôt ce matin.
La poitrine de Camille se serra.
— Il se cache.
— Il se protège, oui. Et peut-être te protéger aussi. Les Maurel n’ont pas pris son départ à la légère. Ils veulent sa tête, et s’ils ne peuvent pas l’atteindre…
— Ils s’en prendront à la Maison. À moi.
Odette baissa la tête une fois. Un seul mouvement de menton, mais lourd de sens.
— Alors tu dois décider maintenant, Camille. Le conseil reste suspendu. Tu as le contrôle opérationnel. La mise en séquestre se joue dans trois jours. Et ton lancement — ton parfum — est en morceaux. Tu ne peux pas résoudre tout cela seule.
Camille la foudroya du regard.
— Tu proposes que je le rappelle ? Que je lui fasse confiance alors que tout, absolument tout, me dit de m’en méfier ?
— Je te propose que tu entendes ce que personne ne t’a encore dit. Alexandre n’est jamais parti pour les Maurel. Il est resté pour toi, et cette nuit, il est parti parce que sa présence te mettait en danger. Pas pour espionner, pas pour fuir. Pour te laisser gagner.
Camille resta muette. Les mots se cognaient dans son crâne, impossibles à trier.
Odette se leva. Elle posa l’enveloppe jaunie sur la table du laboratoire, à côté d’une éprouvette de jasmin synthétique.
— Je ne te demande pas de le croire sur parole. Je te demande de lire la vérité. Après, tu décideras.
Elle marcha vers la porte, puis s’arrêta, une main sur le chambranle.
— Une dernière chose. Je connais cette famille depuis trop longtemps pour ignorer ce que Marcel Maurel a préparé. La contamination de ta récolte n’était pas un accident isolé. Thibault n’était qu’un pion. Le vrai coup, celui qui devait te détruire, vient d’eux. Et si tu ne trouves pas un moyen de les arrêter avant la date du séquestre, la Maison tombera dans leurs mains par la grande porte, sans qu’une seule fiole soit renversée.
Camille resta seule dans la lumière froide du laboratoire. Elle prit l’enveloppe, la retourna. Le papier craquait, les angles étaient cassants.
L’écriture était celle d’un vieil homme, serrée et hautaine.
Elle déchira l’angle, déplia la lettre. Et dans la première ligne, elle lut son propre nom, prononcé comme une menace, trente ans avant qu’elle ne naisse.
« Quand cette enfant verra le jour, assure-toi que la maison sente la mort. »
Un appel entra sur le téléphone fixe du laboratoire. Le numéro commença par un indicatif qu’elle ne connaissait pas. Elle hésita. Décrocha.
Une voix étouffée, hachée, tordue :
— Camille. C’est Alexandre. Ne dit rien. Écoute-moi. Ils ont pris Charlotte. Ils s’apprêtent à brûler la réserve de fleurs du lot B. Tu as trois heures avant qu’ils ne déclenchent l’incendie. Cache-toi. Garde la lettre. Et surtout—
La communication se coupa.
Le combiné émit un silence mort. Camille le tenait comme une bouée, le regard perdu dans le vide de la pièce. Par la fenêtre, les nuages au-dessus de Grasse s’étaient épaissis, noirs et menaçants.
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