Essence de Grasse
Lire le chapitre 29: The Unmasked
L'air de la serre était chargé d'humidité et de ce parfum lancinant de jasmin que Camille connaissait depuis l'enfance — mais ce soir, il lui semblait vicié, presque toxique. Elle avait terminé l'analyse du lot A, le seul sain, et le fixateur qu'elle avait extrait des carnets de sa grand-mère tenait enfin. Le cœur léger, elle avait composé le numéro d'Alexandre pour la douzième fois.
Rien. Toujours rien.
Elle laissa tomber son téléphone sur l'établi, les doigts tachés d'absolu. Odette se tenait dans l'encadrement de la porte, une ombre dans la pénombre de la serre, un dossier à la main.
« J'ai trouvé autre chose », dit Odette, la voix plus basse que d'habitude.
Camille fit volte-face. « Autre chose que des révélations fracassantes ? Je suis à trois heures d'un incendie criminel et d'un enlèvement. Je n'ai pas le temps pour d'autres mystères. »
Odette déposa le dossier sur l'établi, l'ouvrit d'une main ferme. À l'intérieur, des dizaines de relevés bancaires, des courriers internes, des rapports d'analyse. Mais ce qui attira le regard de Camille, c'était l'en-tête de chaque document : *Groupe Maurel & Fils — Division Contrôle Industriel.* Suivi d'une liste de maisons de parfum — dont trois concurrents directs de la maison Roussel.
« Alexandre n'a pas seulement enquêté sur ton grand-père », dit Odette. « Depuis huit ans, il documente les pratiques de sa propre famille. Leur contamination des lots de matières premières chez les concurrents. Les accords secrets avec les transporteurs. Leurs agents infiltrés dans les directions R&D des grandes maisons. »
Camille saisit un rapport daté de trois ans. Le nom de son père y figurait. Un paragraphe souligné décrivait une anomalie de concentration dans l'absolu de rose de mai livré à la maison Roussel, juste avant le lancement raté de la fragrance *Soir de Mai* — le lancement qui avait ruiné la santé de son père.
« Ils ont fait ça », souffla Camille. « Les Maurel ont saboté mon père. »
Odette hocha lentement la tête. « Et Alexandre l'a découvert. C'est pour ça qu'il est resté. Ce n'était pas une mission d'espionnage. C'était une désertion. »
Camille relut le rapport trois fois, comme si la vérité allait s'incarner dans l'encre. Puis une phrase en marge, écrite d'une main rapide et nerveuse — la main d'Alexandre, reconnaissait-elle à présent : *Marcel a donné l'ordre avant ma naissance. Roussel n'est que la première. Je dois tout arrêter avant qu'il ne recommence.*
Le sang de Camille se glaça.
« Odette, cet ordre date de trente ans. Avant que je naisse. » Elle releva les yeux, la gorge serrée. « Pourquoi cibler la maison Roussel ? Qu'ont-ils fait aux Maurel ? »
Odette croisa les bras, son visage ridé s'éclairant à la lueur des lampes de chevet de la serre. « Ton arrière-grand-père a racheté une maison en faillite à Grasse en 1921. La maison appartenait à la famille Maurel, avant qu'ils ne perdent tout dans un scandale d'adultération de matières premières. La maison Roussel a prospéré sur les cendres des Maurel. Marcel a grandi avec cette dette. Une dette de réputation. »
« Et Alexandre ? »
« Il a d'abord cru à la version de son grand-père. Il est venu te surveiller, découvrir tes faiblesses. Mais plus il creusait, plus il découvrait que la version familiale était un mensonge. La maison Roussel n'a jamais falsifié quoi que ce soit. C'est Marcel qui a organisé la faillite des Maurel pour racheter leurs actifs à bas prix, puis il a accusé la maison Roussel de l'adultération pour masquer ses propres manœuvres. » Odette fit une pause. « C'est un jeu de dupes vieux de trois générations. »
Camille relâcha le rapport, les mains tremblantes. « Et maintenant ? Charlotte est entre leurs mains. Les fleurs vont brûler. Et Alexandre est introuvable. »
Odette sortit son propre téléphone, l'écran allumé sur un message crypté.
« Il m'a contactée juste avant la coupure. Il sait où ils gardent Charlotte. Mais il refuse de me dire où il se trouve tant que le plan n'est pas en marche. »
Camille bondit derrière Odette pour lire le message : *Lot B localisé. Cache sous la route des Serres. Ils déplacent les barils à l'aube. Je m'en occupe. Ne réponds pas. Ne cherche pas. Camille, je n'ai jamais travaillé pour eux. Crois-moi.*
« Comment le joindre ? » demanda Camille, saisissant le téléphone d'Odette.
« Impossible. Il a changé de carte SIM il y a trois heures. Il se cache. Et je pense qu'il se prépare à agir seul. »
Camille rendit le téléphone, le regard rivé sur la fresque de floraisons, jugeant ce qu'elle savait maintenant de la route des Serres. Une piste désaffectée au nord de Grasse, menant à d'anciennes serres abandonnées que son grand-père avait mentionnées une fois, lors d'une soirée d'ivresse. Des dômes de verre oubliés où l'on avait cultivé le jasmin durant la guerre.
Elle attrapa son manteau de cuir — encore humide de la pluie de l'après-midi — et le jeta sur ses épaules.
« Camille », dit Odette, plus ferme. « Tu ne peux pas te jeter là-dedans. Si Marcel découvre que tu sais, il n'aura plus de raison de garder Charlotte en vie. »
« Et si je reste ici pendant qu'Alexandre se sacrifie, personne ne survivra pour porter témoignage. » Le téléphone de Camille vibra soudain, affichant un numéro masqué. Elle le décrocha avant la seconde sonnerie.
La voix à l'autre bout était rauque, essoufflée, comme une course dans un couloir. Une voix qu'elle reconnaissait entre mille, malgré la distorsion.
« Camille. »
« Alexandre. Où es-tu ? »
« Écoute-moi, c'est important. Mon grand-père a anticipé ta réaction. Il n'avait pas prévu que je te prévienne des fleurs. Il sait que tu as le procès-verbal du lot B. » Un bruit métallique, des pas précipités. « Il a dépêché des hommes sur la maison Roussel. Pas pour brûler les fleurs — ils s'en fichent. Ils viennent pour détruire ta serre. Ton échantillon. Ton fixateur. Toute la preuve que ton travail a reconstruit le parfum. »
Camille sentit le sol se dérober. « Mes carnets. Les récoltes. Le laboratoire. »
« Ils arrivent dans moins d'une heure. Tu dois te mettre à l'abri, Camille. Je ne peux pas te rejoindre — ils me traquent depuis le message. S'ils me trouvent, ils ont encore Charlotte et ils sauront que je t'ai tout dit. »
La porte de la serre s'ouvrit soudain derrière elle dans un grincement. Camille fit volte-face : une silhouette contre la lumière extérieure, puis deux, puis trois. Des hommes en uniforme sombre, pas des ouvriers. L'un d'eux tenait un chiffon imbibé dans une main gantée.
« Alexandre », murmura-t-elle dans le combiné. « Ils sont déjà là. »
La ligne coupa.
Elle jeta le téléphone dans ses mains, saisit le dossier d'Odette, et n'eut que le temps de pousser Odette derrière une rangée d'étagères à plants avant que le premier homme ne franchisse le seuil de la serre, une lueur de détermination froide dans les yeux.
« Mademoiselle Roussel », dit-il d'une voix trop calme. « Nous venons chercher quelque chose que vous avez pris à notre famille. »
Camille compta les secondes jusqu'à l'aube. Elle avait trois heures pour sauver Charlotte, ses preuves, et une maison entière. Mais d'abord, il lui fallait survivre aux trois hommes qui bloquaient désormais la seule issue.
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