Essence de Grasse
Lire le chapitre 30: The Summit
Le soleil se levait à peine sur Grasse quand Camille poussa la porte du laboratoire. Ses doigts sentaient encore le jasmin de la nuit passée, cette essence qu'elle avait presque réussi à capturer. Presque. La formule finale lui échappait encore, comme un mot sur le bout de la langue.
Son téléphone vibra sur l'établi. Le troisième appel de la matinée. Elle regarda le nom sur l'écran : Delphine Gautier, directrice des achats du groupe Verlaine. La rumeur courait depuis deux semaines, mais la voir rappeler si tôt, si insistance, confirmait ce que Camille redoutait : le conglomérat avait senti le sang.
Elle finit par répondre.
« Camille, ma chérie. » La voix de Delphine était trop douce, trop sucrée, comme un poison déguisé en bonbon. « Je sais que c'est un moment difficile pour vous. Je voulais vous proposer une porte de sortie. »
Camille serra le flacon d'essai entre ses paumes. « Nous ne sommes pas à vendre, Delphine. »
« Tout le monde est à vendre, ma chérie. C'est juste une question de prix. Nous offrons une valorisation très généreuse, compte tenu des circonstances. Le conseil d'administration de votre maison... enfin, ce qu'il en reste... trouvera cela très attractif. »
« Les circonstances », comme elle disait. L'abduction de Charlotte. La menace de Maurel. L'absence d'Alexandre. Le bordel qu'était devenue sa vie, ouverte comme une plaie.
« La réponse est non. »
Elle raccrocha, coupa le son, et se replongea dans ses notes. Le fixateur héréditaire — cette poudre ambrée qui avait fait la réputation de son arrière-grand-mère — semblait se moquer d'elle, stable et insaisissable. Elle avait passé la nuit à ajuster les proportions, à tester des variantes de la technique retrouvée dans les cahiers de sa grand-mère, et pourtant quelque chose manquait. Une nuance. Une respiration.
« Camille. »
Odette apparut dans l'encadrement de la porte, un plateau à la main. Du café, des croissants, mais surtout cette expression que Camille avait appris à redouter : le visage de Odette qui avait quelque chose à dire et qui ne savait pas comment.
« Il est neuf heures. Tu n'as pas dormi. »
« Je dors quand je dors. Qu'est-ce qui se passe ? »
Odette posa le plateau sur la table, puis tira une enveloppe de la poche de son tablier. « Livrée par coursier à l'aube. Le cachet du groupe Verlaine. »
Camille ne prit pas l'enveloppe. « Je viens de lui raccrocher au nez. »
« Ce n'est pas une offre de rachat. C'est une assignation. » Odette la lui tendit. « Ils attaquent la maison pour rupture de contrat de fourniture des lots. Ils prétendent que notre incapacité à livrer le jasmin violait les termes signés par ton père. Ils réclament des dommages-intérêts qui les mettraient en position de reprendre nos actifs par défaut. »
La main de Camille trembla en déchirant l'enveloppe. Les termes légaux dansaient devant ses yeux, accusateurs et glacés. Verlaine ne voulait pas acheter Roussel. Ils voulaient le prendre par la faillite. Par la dette. Par la chair de sa famille.
« Le lancement est dans dix jours, dit Odette. Si nous ne livrons pas les commandes du lancement international, la clause de pénalité s'appliquera. Et cette clause, ajouta-t-elle en regardant la page, couvre exactement le montant que Verlaine réclame. »
Le piège s'était refermé bien avant la crise. Peut-être même avant le retour de Camille à Grasse. Une machination orchestrée avec la patience des gens qui savaient que le temps travaillait pour eux.
Camille ferma les yeux. Des images se bousculèrent : Charlotte enfermée quelque part, Alexandre fuyant, la parcelle B menacée par un incendie, et cette lettre de Marcel Maurel qui la nommait avant même sa naissance. Le poids de tant de haines, de tant de mensonges tissés sur plusieurs générations...
Et pourtant, quelque part dans ce chaos, une vérité émergeait.
« Il faut avancer le lancement, dit-elle.
— Nous n'avons pas la formule définitive. »
« Nous allons l'avoir. » Camille se leva, attrapa son manteau. « Et nous ne ferons pas un lancement commercial. Nous ferons une déclaration. »
« Je ne te suis pas. »
Camille se retourna, les yeux brillants. « Verlaine veut nous voler dans notre lit. Maurel veut brûler nos récoltes. La moitié de la profession nous croit finis. La seule façon de briser la spirale, c'est de tout mettre sur la table d'un coup. Le lancement devient une plateforme. Nous révélons tout : le sabotage, la dette cachée, le secret de la parcelle. Nous tendons la main aux Maurel. Publiquement. »
Odette pâlit. « Tu veux offrir une réconciliation à une famille qui a enlevé Charlotte ? »
« Je veux exposer leurs crimes et leur offrir une sortie honorable en même temps. S'ils rejettent l'offre devant le monde entier, ils deviennent irrévocablement les méchants. S'ils l'acceptent, cette guerre prend fin. » Camille marqua une pause. « Et Alexandre, s'il voit cette déclaration... il saura qu'il peut sortir de l'ombre. »
Le nom d'Alexandre plana entre elles, lourd de tout ce qui n'avait pas été dit. Odette baissa les yeux, puis les releva. « Tu joues tout sur cette carte. Tout. La maison, ta réputation, ton avenir. »
« Je joue ce que j'ai. C'est tout ce qui me reste. »
Odette la dévisagea longuement, puis hocha lentement la tête. « Dans ce cas, nous avons beaucoup à faire en dix jours. Ou plutôt en neuf, si nous voulons que les invitations soient envoyées à temps. »
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Les jours suivants furent un tourbillon. Camille travailla avec une intensité fiévreuse, poussée par l'urgence de la date avancée. Elle testa des centaines de combinaisons, revisitait les notes de sa grand-mère ligne par ligne, jusqu'à ce qu'une nuit, à trois heures du matin, elle mélangeât par accident deux ingrédients dans un ordre inversé.
Le changement fut subtil. Une respiration nouvelle dans la composition, un soupir de jasmin plus rond, plus profond. Elle inspira longuement, puis éclata de rire, seule dans le silence du laboratoire.
« Voilà », murmura-t-elle. « Voilà, ma vieille. »
Elle nota la formule d'une main tremblante, puis resta un moment immobile, le flacon entre les paumes, à écouter son propre cœur battre au rythme de ce parfum enfin complet. Une larme coula le long de sa joue. Elle ne l'essuya pas.
Deux jours plus tard, alors qu'elle supervisait le chargement des flacons commandés pour le lancement, un homme vêtu d'un costume gris s'approcha d'elle au parking de l'atelier.
« Mademoiselle Roussel ? » Il sortit une carte de visite qu'elle ne prit pas. « Je représente un client qui souhaite rester anonyme. Il m'a chargé de vous remettre ceci. »
L'enveloppe était simple, sans marque. Mais l'écriture à l'intérieur — cette écriture qu'elle connaissait par cœur, cette main qui avait signé tant de messages secrets en marge des dossiers qu'ils partageaient — fit défiler son sang en glace.
« Camille, je sais ce que tu t'apprêtes à faire. Ne fais pas ça. Verlaine n'est qu'une façade. La dette que tu as trouvée dans les comptes de ton grand-père n'était pas pour protéger ta famille, mais pour détruire la mienne. Et je ne suis pas le seul Maurel qui sait la vérité. Rencontre-moi. Ce soir. Cimetière de la Vigne, tombe de Marcel Maurel. Minuit. Viens seule. J'ai des preuves qui changeront tout. »
Pas de signature. Mais il ne pouvait y avoir aucun doute.
Camille plia la lettre, la remit dans l'enveloppe, et la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Le messager attendait, impassible.
« Dites-lui que je serai là. »
L'homme hocha la tête et disparut entre les camions de livraison.
Odette sortit de l'atelier, les mains pleines de dossiers d'expédition. « Tout est prêt. Le lancement est demain. C'est toi qui prends la parole à dix heures. »
« Demain ? » Camille sentit son estomac se nouer. Entre la lettre et le lancement, il ne lui restait plus qu'une nuit. Une nuit pour comprendre ce qu'Alexandre voulait lui dire. Une nuit pour choisir entre suivre son plan ou celui qu'il lui proposait.
Dans sa poche, la lettre semblait peser le poids d'une vie entière.
« Demain », répéta-t-elle, les yeux perdus vers les collines où le cimetière se cachait parmi les champs de lavande. « On verra bien. »
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