Essence de Grasse
Lire le chapitre 36: The New Beginning
Le soleil de Grasse entrait à flots dans le bureau directorial, dessinant des losanges dorés sur le parquet ciré. Camille leva les yeux de son carnet de notes lorsque la porte s'ouvrit sans frapper. Alexandre se tenait sur le seuil, une valise en cuir à la main, sa veste sombre sur l'épaule.
« Co-directeur, c’est bien le titre ? » demanda-t-il, un sourire fatigué mais sincère aux lèvres.
Camille se leva, contourna le bureau. Elle ne répondit pas tout de suite, s’approchant jusqu’à ce que leurs regards se rencontrent. La nuit précédente avait été blanche, passée à élaborer des stratégies de défense et à parler de tout, de rien, de l’avenir.
« Directeur adjoint, plutôt. Je reste la patronne, précisa-t-elle. Mais tu as un bureau, une clé, et le droit de critiquer mes formules. » Elle marqua une pause. « Et de me voler mon café. »
Alexandre rit doucement, posa sa valise contre le mur. Il s’approcha et ses doigts effleurèrent son avant-bras, une caresse discrète, un geste devenu naturel entre eux.
« Le conseil de famille s’est réuni hier soir. J’ai présenté les documents falsifiés, l’accord de 1952 dans son état original, peint par ma propre grand-mère. » Il cherchait ses mots. « Ils ont voté. À une voix près. Celle de ma tante Marthe, qui a finalement parlé de ce qu’elle savait depuis des années. »
Camille retint son souffle. « Tu restes un Maurel. »
« Je reste un Maurel. Et je suis aussi, depuis ce matin, adjoint à la direction de Maison Roussel. » Il fouilla dans sa poche intérieure et en tira une feuille froissée. « Le conseil d’administration a ratifié ma nomination il y a deux heures. Ils veulent que le nom Maurel soit associé à ce qui suivra, pas seulement à ce qui a précédé. »
Elle prit la feuille, lut les signatures, les tampons. C’était officiel. La guerre était finie, et pour la première fois depuis des générations, un Roussel et un Maurel partageaient le même toit, la même table, le même projet.
Bruit de talons dans le couloir. Charlotte entra, essoufflée, les joues rosies par la course. Ses yeux allaient de l’un à l’autre, un large sourire éclairant son visage.
« Vous l’avez fait. » Elle s’arrêta, main sur la poitrine, théâtrale. « Vous avez réussi à le faire sortir de la fosse aux lions. Et vous, » —elle pointa Alexandre— « vous lui avez offert la tête du conseil de famille. Ma grand-mère Odette serait fière. »
Camille fronça les sourcils. « Tu l’as vue ? »
Charlotte s’assit sur le coin du bureau, ramassa un flacon d’Essence de Grasse et en fit tourner le cristal entre ses doigts. « Elle m’a appelée hier soir, juste après le vote. Elle savait tout, Camille. Depuis le début. Les allées et venues d’Alexandre, les documents falsifiés, la disparition du dossier de 1952. » Elle reposa le flacon. « Elle voulait simplement que les choses se fassent dans l’ordre, à sa manière. »
Alexandre échangea un regard avec Camille. L’accord avec Odette, décidément, n’avait jamais cessé d’agir dans l’ombre. Même en maison de retraite, elle tirait les ficelles.
« Elle a demandé à te voir, ajouta Charlotte. Toutes les deux. Elle dit qu’elle a encore des choses à confier, maintenant que les masques sont tombés. »
Camille hocha lentement la tête. Une conversation avec Odette Maurel, chez elle, à l’improviste ? Après tout ce qu’elles avaient traversées, ce serait plus qu’une simple rencontre. Ce serait une passation.
Mais le téléphone sonna, interrompant le fil de ses pensées.
« Camille Roussel ? Ici Philippe Aubert, du Figaro. Nous venons d’apprendre la nomination d’Alexandre Maurel à la codirection… et les ventes du premier week-end d’Essence de Grasse. Les résultats dépassent vos prévisions les plus optimistes, n’est-ce pas ? »
Elle plaqua la main sur le combiné, regarda Alexandre et Charlotte. Vingt mille flacons en trois jours. Quarante précommandes internationales. Une file d’attente dans la boutique de Grasse dès six heures du matin. Elle n’avait jamais osé imaginer un tel lancement.
« Je vous rappelle dans une heure », dit-elle en raccrochant sans attendre la réponse.
Elle fit le tour du bureau, ouvrit un tiroir fermé à clé et en sortit un dossier bordé de cuir usé. Le dossier de son grand-père. Dedans, des lettres, des photographies, et une copie de l’accord de 1952 dans sa version authentique.
« Nous avons autre chose à régler avant de parler aux journalistes. » Elle posa le dossier entre eux. « L’accord de votre grand-mère et de mon grand-père prévoyait une collaboration. Une route à double sens : Roussel parfumait les cuirs Maurel, Maurel ouvrait ses fournitures en priorité à Roussel. » Elle poussa une deuxième feuille vers Alexandre. « Et il prévoyait aussi quelque chose que votre famille a soigneusement caché : un jardin partagé, entre nos deux propriétés, pour la culture de plantes rares. Mon grand-père l’avait créé en 1945. Il existe encore. »
Alexandre écarta les documents, soupira doucement. « Le jardin aux senteurs que ma mère évoquait. Je l’ai cru mythique. »
« Il est réel, et il est devenu sauvage depuis la rupture. » Camille leva les yeux vers le sien. « Votre famille a préservé nos secrets, nous avons préservé les leurs. Il est temps d’en faire autre chose. Un testament. Un espace qui ne sera ni Roussel ni Maurel. »
Charlotte les observait, un pli malicieux aux lèvres. « Vous parlez d’une filiale commune ? Un terrain neutre où naîtraient les futurs talents des deux familles ? »
Camille acquiesça. « Le symbole est fort. Le retour aux sources. »
Le téléphone sonna de nouveau. Elle ne décrocha pas. Alexandre s’en approcha, jeta un œil à l’écran, puis se retourna vers elle.
« C’est Thibault. »
Le silence s’installa dans la pièce, lourd, chargé d’électricité. Camille croisa le regard d’Alexandre. Le retour de Thibault, après tout ce qui s’était passé, ne pouvait annoncer rien de bon.
Elle prit la main d’Alexandre, la serra brièvement, puis s’approcha du téléphone. Sa voix était ferme quand elle décrocha.
« Thibault. Je t’écoute. »
La voix de son ancien associé était précipitée, presque suppliante.
« Camille. J’ai fait une erreur. Une immense erreur. Il faut que je te voie, ce soir. J’ai des informations sur le nouveau contrat de distribution, celui que je t’ai caché. Il y a une clause de réversibilité catastrophique, signée au nom de la maison, et je crois que quelqu’un veut l’utiliser contre toi. »
Elle échangea un regard avec Alexandre, qui secouait lentement la tête.
« Où es-tu ? » demanda-t-elle d’une voix neutre.
« Au port. À la brasserie des Trois Pins. Je n’ai pas beaucoup de temps. Ils surveillent mes appels. »
Le déclic retentit. Camille reposa le combiné lentement, savourant le silence qui suivit, brisé seulement par le chant des cigales dans le jardin.
« Une clause cachée », répéta Alexandre. « Et Thibault qui réapparaît au moment même où nous annonçons la bonne nouvelle. »
Charlotte se leva, s’approcha de la fenêtre. « Thibault est un opportuniste. S’il t’appelle pour te prévenir, c’est que quelque chose l’effraie plus que de se taire. » Elle se retourna. « Attention. À ne pas entrer dans un piège. »
Camille laissa ses yeux errer sur le dossier de 1952 puis sur le flacon majestueux d’Essence de Grasse. Tout lui avait souri, ces derniers jours. Mais les ombres n’abandonnaient jamais vraiment.
Elle se sentait pourtant vivante, plus que jamais depuis le début de cette épopée. Le bébé — son prochain secret, celui qu’elle n’avait pas encore annoncé — grandissait en elle, porteur d’un avenir où les Roussel et les Maurel seraient tissés ensemble. Elle plaça sa main sur son ventre, un geste imperceptible.
L’avenir était une falaise. Et ils venaient de trouver comment la gravir ensemble.
« Nous irons voir Thibault », dit-elle enfin. « Tous les trois. S’il parle, nous saurons. S’il ment, nous le saurons aussi. »
Au loin, un parfum de lavande sauvage montait de la colline.
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