La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 10: The Catacombs of the Commune
La pluie avait cessé, mais l’eau continuait de dégoutter dans les escaliers de pierre, chaque goutte frappant la marche avec la régularité d’un métronome funèbre. Élise tenait la lampe tempête d’une main tremblante, l’autre serrant l’épaule de la petite Madeleine, qui geignait doucement dans son sommeil. Derrière elles, Camille portait le plus jeune garçon, et les autres enfants se serraient les uns contre les autres, leurs souffles courts formant des nuages dans l’air froid du sous-sol.
« Encore trente marches, murmura Élise, la voix aussi ferme qu’elle pouvait la rendre. Vous êtes des braves, mes petits. Des braves de la Commune. »
Un enfant renifla. Une fille, plus âgée, les réprimanda d’un regard sévère avant de prendre la main d’un plus petit. Elles étaient arrivées à l’entrée de la carrière, une ancienne galerie d’extraction de pierre que les fédérés avaient transformée en abri. Tout en bas, une porte de bois clouté s’ouvrit avant même qu’Élise eût frappé. Un homme en blouse bleue, le visage tanné par la poudre, les fit entrer d’un geste sec.
« C’est vous, l’institutrice ? On vous attendait plus tôt. Les Versaillais patrouillent le quartier comme des cafards après un festin. »
Élise ne répondit pas. Elle laissa les enfants s’engouffrer dans la salle voûtée, où une trentaine de lits et de paillasses s’alignaient sous des voûtes basses. L’air sentait le chlore, la sueur et le sang. Une femme infirmière, les manches retroussées jusqu’aux coudes, leur fit signe de déposer les petits dans un coin protégé par des paravents de fortune.
« Vous les garderez ici jusqu’à ce que l’orage passe, dit l’homme. Vous, vous avez du travail là-bas. » Il désigna une alcôve au fond de la salle, séparée par un rideau de toile.
Élise confia les enfants à Camille, qui s’agenouilla déjà auprès des plus jeunes avec un calme angélique. Puis elle poussa le rideau.
La scène qui s’offrit à elle était une réplique déformée de son école : des tables d’opération faites de tréteaux, des instruments bouillant dans une marmite au-dessus d’un brasero, et des hommes allongés sur des brancards, les yeux fiévreux ou vitreux. Un médecin à barbe grise, le docteur Favre, leva la tête.
« Moreau. Vous tombez bien. On a un blessé à la jambe qui refuse la scie. Dites-lui qu’il reverra ses enfants, s’il veut les revoir un jour. »
Elle passa la nuit à travailler. Non pas à trancher, mais à panser, à rassurer, à maintenir des mains moites dans les siennes. À l’aube, elle était épuisée, les ongles noircis par le sang séché, mais les enfants dormaient, et la salle était silencieuse.
Camille l’attrapa par le bras avant qu’elle ne s’effondre. « Viens, il y a un recoin, juste derrière la chapelle désaffectée. Tu peux dormir deux heures. »
Élise ne protesta pas. Elle suivit sa compagne à travers un labyrinthe de galeries creusées dans la pierre tendre. La chapelle, taillée dans la carrière des siècles auparavant, n’avait plus ni autel ni vitrail, mais un banc de bois subsistait contre le mur, et une couverture y était posée. Elle s’y allongea, les yeux grands ouverts dans l’obscurité.
Elle pensait à Jules. À son père. À Henri.
Le billet glissé dans la doublure de son manteau la brûlait comme une braise. Il disait : *Tuileries, minuit. Il faut que je te voie.* Elle ne pourrait pas venir. Pas maintenant. L’attaque était dans deux jours — dans un jour et demi, désormais — et elle était prisonnière volontaire de ce sous-sol, surveillée par des regards qui attendaient d’elle une force qu’elle ne ressentait plus.
Elle s’endormit sans s’en rendre compte, la joue sur la pierre froide.
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Elle fut réveillée par un bruit. Un pas, discret, mais pas celui d’une femme. Élise ouvrit les yeux d’un coup, la main cherchant le couteau glissé dans sa ceinture. La silhouette se découpa dans l’embrasure de la chapelle, une ombre plus dense que celle de la galerie.
« Ne criez pas. C’est moi. »
La voix était basse, tendue, et pourtant elle la reconnut immédiatement. Son cœur fit un bond si violent qu’elle en resta muette un instant. Henri. Le collet de son uniforme remonté sur son menton, la casquette enfoncée jusqu’aux yeux, il avait l’air d’un homme venu se perdre volontairement dans le ventre de la bête.
« Comment avez-vous trouvé cette entrée ? » demanda-t-elle, la voix rauque.
Il s’approcha, s’arrêta à deux pas d’elle. « Un prisonnier communard libéré hier pour cause de blessure. Il parlait dans son délire, au poste de garde, du *refuge de la vieille chapelle*. Personne n’a pris la peine de l’écouter. J’ai retenu l’itinéraire. » Il marqua une pause, et ses yeux parcoururent la pièce, l’autel brisé, l’humidité qui perlait sur les murs. « Vous êtes cachée ici. Avec les enfants. »
« C’est notre catacombe à nous, murmura-t-elle. Il faut bien que la Commune ait ses morts-vivants. »
Il ne rit pas. Il s’agenouilla devant elle, à hauteur de ses yeux, et elle vit alors ce qu’elle n’avait pas encore osé lire sur son visage : la fatigue, l’inquiétude, et quelque chose qui ressemblait à une faim véritable.
« J’ai fait changer mon service, dit-il. J’ai pris une patrouille de contrôle de nuit, jusqu’ici, à trois rues d’ici. Je dois être à l’Hôtel de Ville à l’aube. Ça me donne… quelques heures. »
Élise secoua la tête. « Vous êtes fou. S’ils vous trouvent ici, vous serez fusillé pour trahison. Et moi, on me coudra dans un sac pour vous avoir caché. »
« Je sais. »
Il n’ajouta rien. Il resta là, les mains ouvertes sur ses genoux, comme s’il attendait qu’elle prononce la sentence ou l’absolution. Elle tendit la main, hésita, puis fit ce qu’elle n’avait jamais fait : elle attrapa sa nuque et l’attira contre son épaule. Il s’y blottit avec une rudesse d’enfant, et elle sentit son souffle se briser contre son cou.
« Votre main, murmura-t-il enfin. La coupure. Je l’ai pansée proprement. »
Elle rit, un son sec, presque un sanglot. « Vous me parlez de ma main ? Après tout ce que nous avons fait ? »
Il releva la tête. Leurs souffles se mêlèrent dans la demi-obscurité tiède. « Écoutez-moi. Je ne peux pas arrêter la guerre. Je ne peux pas changer ce que vos frères ont fait pas plus que je ne peux changer ce que les miens ont fait. Mais je peux faire une chose. Je peux porter ceci pour vous deux. » Il sortit de sa poche la lettre du docteur Roux, encore pliée aux coins cornés. « Camille Ignace. La fille du mourant. Il m’a chargé de lui remettre ceci, de la protéger si j’en avais la force. Elle est ici, n’est-ce pas ? Elle est la femme qui vous accompagnait. »
Élise regarda la lettre, et un frisson lui traversa l’échine. Camille. Jules. Le père. La toile se rétrécissait plus vite qu’elle ne s’y attendait.
« Oui, dit-elle. Elle est là. Mais elle ne peut pas vous voir dans cet uniforme. Pas encore. »
Il rangea la lettre. « Je comprends. Mais vous me direz comment la joindre, si le bon moment vient. » Il la regarda de nouveau, et sa voix se fit plus grave. « Il existe une autre issue, Élise. Mon père a des cousins en Angleterre. Des amis à Bruxelles. Si vous partez — si les enfants partent avec vous — je peux organiser un passage sûr. En échange, vous me laissez vous aider. »
Elle ferma les yeux. Une partie d’elle, la partie brisée par Jules, voulait se jeter dans cette proposition comme on se jette dans la Seine. Mais son frère avait trahi, oui. Son père la croyait morte. La Commune était la seule patrie qui lui tendait encore les bras.
« Les enfants ne partiront pas, dit-elle doucement. Je les ai sortis de mon école pour les protéger, pas pour les déporter. Et je ne peux pas non plus laisser ces blessés sans soins. » Elle posa la main sur sa joue, le forçant à la regarder. « Mais je veux que vous me promettiez une chose, Henri. Pas de passage sûr. Pas de fuite. Trouvez un moyen de nous réconcilier. Pas seulement nous deux. Nos familles. Nos mondes. Faites qu’un jour les deux camps puissent se rencontrer sans fusils. »
Il resta un long silence. Des gouttes tombaient de la voûte, marquant le temps à petits coups. Enfin, une main dans le dos d’Élise, il l’attira contre lui jusqu’à ce qu’elle soit blottie, elle aussi, dans la chaleur de son manteau.
« Je vais trouver, murmura-t-il contre ses cheveux. Je vous le jure sur la tête de cet homme que je n’ai jamais connu, et sur le cœur de la femme que j’ai rencontrée dans un palais en flammes. Nous trouverons une manière. »
Il resta jusqu’à ce que la flamme de la lampe vacille presque — et avant que l’aube ne teinte l’air de la carrière d’un gris laiteux, il s’évanouit dans la galerie comme une ombre. Élise resta seule dans la chapelle, les mains froides, le cœur battant. Il ne savait pas pour Jules. Il ne savait pas que son frère d’armes était un traître, ni que celui qui serrait la lettre de Camille était le fils de l’ordre qu’elle combattait.
Elle posa la main sur son ventre, là où la peur et l’espoir se mélangeaient dans un nœud indescriptible. Puis elle se leva, remonta ses manches, et retourna panser les blessés — car il n’y avait rien d’autre à faire dans une catacombe, sinon continuer à tenir la lampe.
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Le docteur Favre, les mains encore humides de sang, se pencha vers elle au retour de la coursive. « Une fillette vient d’arriver. Huit, dix ans. Elle a descendu les marches toute seule, sans escorte. Elle cherche son père. Un homme de la Commune qui a disparu il y a deux jours. »
Élise essuya son front d’un revers de manche. « Où est-elle ? »
Favre désigna du menton le fond de la salle. Près des enfants, une petite silhouette en robe trop légère, tête nue, les mains écorchées par la pierre, fixait les blessés comme si son regard pouvait faire réapparaître un visage familier.
Un nœud se forma dans la poitrine d’Élise. Elle avait promis à Henri de trouver un chemin entre les mondes. Il ne savait pas ce qu’elle savait de son propre frère. Mais cette petite, elle, savait quelque chose. Élise le lisait dans ses yeux : le père n’était pas seulement disparu. Il avait été pris.
Elle pressa le pas vers la fillette. Un autre père à sauver. Une autre route à tracer entre deux camps qui, à chaque heure qui passait, tiraient plus fort sur leurs fils et leurs filles.