La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 9: The Brother's Lie
La nuit était tombée sur le sixième arrondissement quand Élise glissa la clé dans la serrure de la maison familiale. Elle avait attendu que les fenêtres du salon s'éteignent, guetté l'heure où son père s'enfermait dans son cabinet avec ses registres et sa carafe de cognac. Jules l'attendait dans le couloir, adossé au mur comme un conscrit devant le conseil de guerre.
— Tu es en retard, dit-il sans la regarder.
— J'ai dû m'occuper des enfants. Camille était souffrante.
Il la suivit dans l'escalier de service, ses bottes trop neuves grinçant sur les marches de chêne. Depuis quand son frère portait-il des bottes d'officier ? Il avait toujours détesté l'uniforme, même à l'école militaire. C'était peut-être la chose la plus dure à accepter : Jules avait l'air plus naturel dans son manteau versaillais que dans le veston froissé de ce temps-là.
Dans sa chambre, elle alluma une seule bougie. Elle ne voulait pas que son père la voie. Jules s'assit sur le bord du lit sans enlever son chapeau. Il tenait quelque chose entre ses doigts, un papier plié en quatre, froissé comme s'il avait voyagé dans une poche pendant des jours. Il le jeta sur le couvre-lit.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle.
— Lis.
Elle reconnut son écriture avant même de déplier le papier. Une liste. Les noms de trois officiers versaillais qui servaient à l'état-major de la défense, leurs adresses dans le seizième arrondissement, et une note en marge : *« Envoyer au Comité central avant le 15. Fiables. »*
Elle avait écrit cette note pour le réseau d'approvisionnement de la Commune, deux semaines plus tôt, sur instruction de Courbet lui-même. Elle l'avait donnée à un courrier qui devait la brûler s'il était arrêté. Manifestement, il ne l'avait pas brûlée.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Un blessé qu'on a ramassé près de Neuilly. Il l'avait cousue dans sa doublure. Les hommes de la sœur de Roux l'ont interrogé avant de le pendre. Il a parlé de toi.
Élise laissa le papier tomber sur ses genoux. Interrogé. Pendu. Ces mots-là résonnaient dans le silence de sa chambre d'enfant, entre les murs tapissés de fleurs fanées que sa mère avait choisis avant la guerre de 70, avant tout cela.
— Tu es une espionne, dit Jules.
— Je suis une institutrice.
— Ne me prends pas pour un imbécile. Je sais pour les enfants. Je sais pour l'école. Camille me l'a dit.
Élise leva les yeux.
— Camille ?
— Elle est venue me voir. Elle l'a fait pour ton bien. Elle pense que tu t'es égarée depuis la mort de notre mère, que tu es vulnérable, manipulée par les rouges.
— Camille serait allée te trouver ? Pourquoi ?
— Parce qu'elle est ma sœur.
Le silence qui suivit fut si profond qu'Élise entendit les battements de son propre cœur dans ses oreilles. Camille. La sœur de Jules. Depuis combien de temps ? Ces deux semaines de complicité, d'entraide dans l'école transformée en refuge, les stratégies partagées devant un bol de soupe tiède, les rires étouffés quand les enfants chantaient faux — et derrière tout cela, Camille le rapportait à son frère, le soldat versaillais.
— Elle essaie de te sauver, murmura Jules. Comme moi.
— Me sauver de quoi ?
— De toi-même. De ce à quoi tu es en train de devenir.
Il se pencha en avant. La flamme de la bougie tremblait dans son souffle, dessinant des ombres mouvantes sur son visage. Il ressemblait à leur père dans ces moments-là — ce pli amer au coin de la bouche, cette façon de peser chaque mot avec la certitude d'avoir raison.
— Tu es la fille d'Antoine Moreau, ancien commissaire à la Sûreté, décoré pour services rendus à l'État. Tu es fiancée à un avocat du barreau de Paris. Tu as une maison, une famille, un avenir. Et tu es là, en train de comploter le vol de fournitures médicales destinées à l'armée de la République.
— L'armée qui bombarde Paris, corrigea Élise. L'armée qui affame les enfants du onzième arrondissement. L'armée que tu sers, Jules. Une armée qui a fusillé des centaines de Parisiens sans jugement.
— Ils ont fusillé des insurgés.
— Ils ont fusillé un garçon de quatorze ans, hier, près du Trocadéro. Il marchait. Il n'avait même pas de fusil. Juste un brassard rouge qu'il avait cousu lui-même.
Jules secoua la tête. Il avait l'air moins sûr de lui, maintenant. Elle se souvenait de ces matinées d'été dans la maison de campagne de leur grand-mère, quand Jules était encore capable de la faire rire, quand leurs disputes se finissaient toujours par une trêve complice et un gâteau volé à la cuisinière.
Il se leva.
— J'ai dit au préfet que tu étais morte. Descendue dans la rue pendant les combats. C'est ce que veut croire notre père. Il ne peut pas savoir la vérité.
Élise se leva aussi, brusquement.
— Tu as fait quoi ?
— Je t'ai donné une issue. Je t'ai offert la possibilité de disparaître, de recommencer autre part. Mais il faut que tu partes maintenant, ce soir, avant qu'il ne soit trop tard.
— Partir où ? Auprès de Versailles ? Me cacher dans les jupes de la République pour survivre à la chute de Paris ?
— Tu refuses toujours. Tu refuses de voir que cette insurrection va mourir — dans quarante-huit heures, moins peut-être. Les troupes de Thiers ont l'artillerie. Vous avez des barricades de pavés. Je ne veux pas te retrouver morte dans une rue, Élise. Je ne veux pas avoir à expliquer à notre père que j'ai choisi de te dénoncer pour te sauver.
La menace était là, nue, sans ornement. Il avait utilisé le mot. *Dénoncer.*
— Tu me dénoncerais ? demanda-t-elle doucement.
Jules ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains. Il regarda la fenêtre par laquelle on ne voyait rien d'autre que la nuit et les toits. Il était le frère qu'elle avait protégé quand il était petit, maigre et craintif, le garçon qui comptait sur elle pour drainer les ampoules de ses pieds après les longues marches. Et pourtant, il venait de la tracer sur une carte.
— Si tu ne pars pas cette nuit, je porterai cette lettre à notre père demain. Tu sais ce qu'il en fera. Tu n'auras pas le temps de lui dire quoi que ce soit. Il te fera enfermer jusqu'à la fin de la guerre, avec ou sans ton accord.
Élise ferma les yeux. Elle pensa aux enfants. À l'école fortifiée. À Camille qui était peut-être encore là-bas, à l'heure où elle imaginait une trahison qui n'existait pas, les yeux baissés sur des doigts tachés d'iode et de sang. Elle pensa à Henri, à l'église, à la promesse qu'ils s'étaient faite dans la nuit — une promesse déjà impossible avant même qu'elle soit proférée.
— Donne-moi une journée, dit-elle.
— Je ne peux pas.
— Une nuit. Le temps de mettre les enfants à l'abri. Tu me dois au moins cela, Jules. Tu me dois la chance que Camille n'ait pas besoin de pleurer deux sœurs.
Il la regarda. Quelque chose céda dans ses épaules, un ressort détendu.
— Jusqu'à l'aube. À l'aube, je te fais chercher par le régiment, et si tu n'es pas là, je remets la lettre.
Elle hocha la tête. Il sortit, laissant la porte entrouverte. Dans le couloir, elle entendit ses bottes descendre lentement les escaliers, comme s'il n'était pas certain de la laisser derrière lui — ou de la retrouver un jour.
Quand la porte d'entrée claqua, Élise commença à faire ses bagages.
Elle n'emporta rien qui pût révéler son appartenance à la Commune. Pas de papiers, pas de listes, pas de brassard. Seulement les vêtements d'hiver, de quoi écrire, une photo de sa mère dans le cadre d'argent qu'elle refusait de confondre avec la cause. Elle sortit par la porte de derrière, par la cour où son père avait fait pousser des rosiers pendant vingt ans.
Elle ne se retourna pas.
Elle marcha jusqu'à la Seine, puis le long des quais déserts. Les réverbères étaient éteints depuis le début de l'insurrection — Paris ressemblait à une ville d'avant l'électricité, peuplée de silhouettes et de bruits étouffés. Le pont Saint-Michel était miné. Les barricades montaient à chaque carrefour.
Elle frappa à la porte de l'école à deux heures du matin. Camille ouvrit, les yeux gonflés de sommeil.
— Élise ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Je ne peux pas rester ici. Jules sait.
Camille la fit entrer en silence. Dans la salle de classe, les enfants dormaient sur des matelas disposés en éventail, leurs souffles réguliers sous les vieux draps brodés d'une autre époque. Élise posa son sac près de la porte. Elle s'adossa au mur et s'accroupit, la tête entre les genoux.
— Il m'a dit pour toi, murmura-t-elle. Que tu es sa sœur.
Camille ne répondit pas tout de suite. Elle s'assit par terre à côté d'Élise, soudain réaliste comme une infirmière un jour de furie.
— Ma mère a épousé son père une seconde fois, dit Camille. Nous ne partageons qu'un nom et une parenté de convenance. Il est mon frère par décret, pas par sang. Toi, tu es mon frère par choix. Tu es mon frère dans le combat. Et je ne t'ai pas trahie.
Élise releva la tête. Elle pouvait entendre les hommes de la garde nationale qui fortifiaient la barricade devant l'école — les coups de pioche, les jurons étouffés, les roues des canons. Le combat de demain, celui d'après-demain, ceux d'après encore si la Commune tenait. Et quelque part en dehors de ce cercle, il y avait l'aube où Jules viendrait.
Elle regarda les enfants endormis, la pâle clarté de la lune qui traversait les fenêtres inondées, et l'ombre du lendemain qui se levait déjà derrière eux, chargée de toute la violence du monde.
Elle avait une nuit jusqu'à six heures.
Elle avait une promesse jusqu'à la tombe.
Que pouvait-elle faire de toutes les heures restantes ?