La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 11: The Child's Father
La fillette s’appelait Margot, et elle avait huit ans, peut-être neuf. Elle se tenait à l’entrée de la chapelle souterraine, les mains tachées de terre, les yeux immenses dans la lueur des lampes à huile. Une infirmière l’avait trouvée errant près de l’escalier de la carrière, assez loin du repaire pour que son arrivée soit un miracle—ou un piège.
Élise s’accroupit devant elle.
— Margot, c’est ça ? Comment as-tu su que nous étions ici ?
— Mon papa l’a dit avant de partir. Il a dit : « Va à l’église de Saint-Marcel, tu descendras, compte les lampes, et tu trouveras des gens qui t’aideront. »
Les Communards de son quartier. Le réseau qui la protégeait. Élise sentit un élan chaud dans sa poitrine, quelque chose de plus fort que la fatigue qui lui broyait les épaules, la poussière de calcaire qui lui collait à la gorge depuis trois jours.
— Et il est où, ton papa ?
Margot ouvrit la bouche, la referma, et ses yeux se remplirent de larmes.
— Il est à la barricade de la rue de Rennes. Il ne l’a jamais quittée. Maman est partie au marché et elle n’est pas revenue. Alors je suis venue là, parce que papa a dit que si on était perdus, on venait ici.
Élise lui prit les mains. Elles étaient froides.
— Il s’appelle comment, ton papa ?
— Pierre Lantin. Il est tambour. Il bat le rappel, vous savez, comme ça : pan pan-pan pan.
Elle fit le rythme du bout des doigts sur le rebord d’un banc de pierre. Élise reconnut le roulement—c’était celui du 96e bataillon de marche, celui qui tenait le secteur du Luxembourg depuis le début. Elle compta mentalement les jours. Cinq, depuis le début de la grande offensive versaillaise, cinq jours de barricades et d’incendies. Beaucoup de quartiers étaient tombés. Les blessés qui arrivaient par vagues en parlaient avec des voix d’outre-tombe.
— Je vais l’aider, dit Élise. Mais tu vas rester ici avec les petits, tu peux m’aider à garder les enfants pendant que je cherche. Tu veux bien ?
Margot hocha la tête, et Camille, qui avait observé la scène depuis l’entrée de la chapelle, la prit par la main.
— Viens, je vais te montrer où on dort. Tu sais lire, au moins ?
— Un peu, dit Margot.
— Bien. On a des alphabets. Tu apprendras aux plus petits.
Lorsqu’elles furent parties, Élise s’appuya contre le mur de pierre humide et ferma les yeux. Une recherche. Elle aurait voulu dire non, dire que c’était impossible, qu’elle n’avait pas de jambes ni de temps pour courir Paris de barricade en barricade à la recherche d’un tambour disparu. Mais la promesse que lui faisait le regard de cette enfant…
Elle pensa à Jules. À son frère, au visage tendu dans la lumière vacillante de la cave familiale. « Je te donnerai une chance de fuir », avait-il dit. Et elle avait fui—mais pour aller vers la Commune, pas vers la province. Il attendait peut-être encore ce matin-là, dans la grande maison muette de Passy. Il l’attendait encore maintenant.
Elle sortit dans le boyau nord de la carrière, celui qui menait à l’église. Dans une alcôve, le poste de garde avait installé une table d’opération où le docteur Roux travaillait parfois. Plus loin, dans une salle voûtée qu’on appelait le confessionnal parce qu’elle résonnait, un homme l’attendait.
Henri se tenait debout près d’un brasero, les mains tendues au-dessus des braises. Il portait encore sa capote d’officier, mais il l’avait roulée et fourrée dans un sac, et son col de chemise était ouvert. À la lueur du charbon, ses traits paraissaient plus durs, plus marqués que la veille. Il leva la tête quand elle entra, et le pli soucieux de son front s’effaça pendant une seconde.
— Tu es sain et sauf, dit-il.
— Je t’avais promis que j’étais dure à tuer.
— Tu avais promis autre chose aussi.
Il n’y avait pas d’accusation dans sa voix, plutôt une interrogation qu’elle sentit comme une épingle entre ses côtes.
— La réunion au Tuileries. J’ai attendu jusqu’au matin. J’ai cru que tu avais fui, que ton frère t’avait forcée.
— Il m’a forcée à me cacher. Pas à fuir.
Elle s’assit à ses côtés. La chaleur du feu était presque insupportable, mais c’était la première fois depuis des heures qu’elle ne tremblait pas.
— Une petite fille est arrivée. Elle cherche son père, un tambour du quartier Latin. Pierre Lantin.
Henri fronça les sourcils.
— Lantin ? Pierre Lantin, dit Pan-Pan ?
— Tu le connais ?
— Je l’ai vu hier sur la liste des prisonniers qui rejoignent le dépôt de la rue de la Santé. Il a été amené après la chute de la barricade de la rue du Cherche-Midi. Battu, paraît-il, mais vivant.
Élise sentit un battement soudain dans sa poitrine, à la lisière de l’espoir et de la peur.
— Il est vivant. Il est en prison.
— Dans les geôles de Versailles, oui. Le dépôt militaire en tient soixante-douze. Ils seront jugés dans les prochains jours—ou fusillés sans jugement, selon l’humeur des officiers.
— Il faut le faire sortir.
Henri se tut un instant. Elle voyait le poids de la demande s’abattre sur lui, la fatigue qui lui plissait les paupières.
— Élise, je soigne des prisonniers. Je ne peux pas les faire évader. Si on découvre que je t’ai retrouvée, que je t’ai parlé de la date de l’offensive—ils me passeront par les armes, toi aussi.
— Alors ne me dis pas comment tu vas le faire. Dis-moi seulement si c’est possible.
Il ne répondit pas. Il regarda les braises, puis leva la main et se massa la nuque. Un geste de métier, pensa-t-elle—c’était ce qu’il faisait quand il devait extraire une balle, choisir entre l’amputation et la tentative de sauver le membre.
— Le dépôt de la rue de la Santé est gardé par le bataillon de ligne qui occupe le faubourg Saint-Jacques. Il y a une heure creuse à l’aube, quand on relève la garde et qu’on transfère les malades vers l’hôpital militaire de l’École militaire, au bout de la rue de Sèvres. Les prisonniers malades…
Un éclair dans ses yeux, une idée.
— Les prisonniers malades sont transportés par convoi. Deux fourgons, quatre chevaux, douze hommes d’escorte. Ils partent avant le jour pour traverser les rues avant les patrouilles versaillaises.
— Tu veux les attaquer.
— Je veux que quelqu’un les attaque.
Elle comprit. Le réseau communard des blessés, des infirmières, les anciens du quartier Latin, le faible nombre de gardes, l’obscurité de l’aube. Il ne pouvait pas le faire lui-même—il serait reconnu, condamné. Mais il pouvait indiquer l’heure et l’itinéraire à travers ses notes médicales, si elle savait où trouver des hommes.
— Combien d’hommes ?
— Huit, dix de bonne volonté, des tireurs. Un pour taire les gardes avant qu’ils ne donnaient l’alarme. Si ça tourne mal, on parlera de prise d’otages, pas d’évasion.
Élise chercha dans sa mémoire la liste des blessés valides du repaire. Il y avait des gars du 101e, de la compagnie de francs-tireurs de Montmartre, des hommes qui avaient tenu les barricades du Nord avant de se replier. Ils l’avaient vue panser leurs plaies, leur apporter de l’eau, porter les messages entre les ambulances.
— J’ai tes hommes, dit-elle doucement. Et j’ai toi pour les faire passer à travers la nuit.
Il tourna le regard vers elle. Dans ses yeux, quelque chose vacillait—l’amour, oui, mais aussi la gravité de ce qu’il venait d’accepter : trahir son armée pour les siens, pour qu’elle les sauve, pour une petite fille à l’histoire tragique et au père prisonnier.
— Si tu le fais, dit-il à voix basse, je ne doute plus de rien. Ni de toi, ni de nous.
— Il faudra bien d’où vient la vérité, dit-elle, avant de pouvoir te libérer de ça.
Il la regarda, une question dans les yeux, mais elle se releva avant qu’il la pose. Elle avait promis à une enfant de sauver son père. Et maintenant, elle savait comment.
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