La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 14: Aftermath of the Raid
La douleur la réveilla. Pas la douleur de sa blessure—celle-là, elle la connaissait, elle l'avait pansée cent fois sur d'autres corps. Non, c'était la douleur du froid. Un froid de pierre, de cave, qui remontait du sol en dalles et s'insinuait dans ses os.
Elle ouvrit les yeux. Une voûte basse, des murs blanchis à la chaux, une seule lampe à huile qui vacillait sur une table de bois brut. Sa tête tournait, et sa main droite—celle qui tenait le fusil quand Jules avait donné l'ordre—était bandée proprement, trop proprement pour une prison de Versailles.
*L'hôpital.* Henri avait réussi.
Elle tenta de s'asseoir. La douleur lui coupa le souffle, et elle retomba sur le matelas de paille. Quelqu'un avait posé une couverture militaire sur elle. Laine grise, réglementaire. Elle la rejeta avec un effort qui lui tira un gémissement.
Une infirmière entra. Une vieille femme au visage fatigué, coiffe blanche impeccable, tablier amidonné. Elle ne dit rien, posa une cruche d'eau et un morceau de pain sur la table, puis ressortit. Pas un mot. Pas un regard.
Élise comprit. Elle était prisonnière, ici, dans cette chambre qui sentait le camphre et l'iode. La porte n'était pas verrouillée—pourquoi l'aurait-elle été? Où irait-elle? L'hôpital était sans doute entouré de soldats, et dehors, Paris était devenu un piège pour elle. Son frère la traquait, les Versaillais la cherchaient, et les Communards la croyaient peut-être morte.
Elle se leva lentement, s'appuya contre le mur, atteignit la fenêtre. Dehors, une cour pavée, un mur d'enceinte, et au-delà, les toits de Paris dans la grisaille de l'aube. Quelque part sous ces toits, Margot errait seule dans les tunnels. Les enfants étaient à l'hospice, sans elle. Lucien était prisonnier. Les hommes de la Commune ne sauraient jamais ce qui était arrivé à leur hospitalière.
Elle appuya son front contre la vitre froide. Les larmes vinrent sans bruit, sans sanglots, juste une chaleur qui coulait sur ses joues et une pensée qui lui serrait la gorge : *Je n'ai plus personne.*
La porte s'ouvrit. Elle ne se retourna pas, effaça rapidement ses larmes du revers de la main.
«Élise.»
La voix de Henri. Basse, tendue, épuisée.
Elle se retourna. Il était en uniforme, mais l'uniforme était froissé, les bottes boueuses. Il avait les traits tirés d'un homme qui n'avait pas dormi depuis deux jours. Il tenait une sacoche de médecin, et sous son bras, un dossier de papier jauni.
«Vous êtes blessée, dit-il en entrant. Laissez-moi voir.
— Je suis prisonnière, dit-elle. Pas patiente.
— Vous êtes les deux. Asseyez-vous.
Elle ne bougea pas. Il posa sa sacoche sur la table, en sortit des bandages propres, de la teinture d'iode, une paire de ciseaux.
«Votre bras. Je dois le changer.
— Henri. Qu'est-ce que vous avez fait?
Il leva les yeux. Ses doigts s'arrêtèrent sur la fermeture de la sacoche.
«J'ai fait ce que j'avais à faire. Quand on m'a dit qu'une femme avait été arrêtée lors d'une rafle dans les carrières, j'ai vérifié les registres. J'ai trouvé votre nom. J'ai dit qu'on avait besoin de personnel médical à l'hôpital militaire, et que vous étiez une infirmière compétente qui avait été prise dans les combats par erreur.
— Par erreur. Jules Moreau m'a arrêtée. Lui sait exactement ce que je suis.
Henri pâlit. Il savait. Bien sûr, il savait maintenant. Il avait vu le nom sur le rapport d'arrestation, et il avait compris que l'homme qui l'avait trahie était son propre frère.
«C'est pour ça qu'il fallait vous sortir de là, dit-il. S'il vous avait laissée aux mains de l'armée régulière, vous seriez déjà devant un conseil de guerre. Ici, sous ma responsabilité, vous êtes une infirmière recrutée pour le service hospitalier. Pas une prisonnière. Une employée.
— Et les gardes?
— Il y en aura. Mais ils répondront à mes ordres médicaux avant toute chose. Vous serez surveillée, Élise. Mais vous serez vivante.
Elle le regarda. Il avait les yeux creusés, les épaules affaissées sous le poids de quelque chose qu'il ne disait pas. Elle voulut lui demander ce qu'il cachait, mais les mots ne vinrent pas. Elle connaissait déjà la réponse, quelque part, au fond d'elle. Quelque chose était brisé entre eux, et ce n'était pas seulement la guerre.
«Et ma blessure? demanda-t-elle doucement.
— Un coup de crosse, probablement. Vous avez perdu connaissance. Peut-être une commotion légère. Restez au repos aujourd'hui, et demain vous pourrez travailler.
— Travailler?
— À l'hôpital. Dans le service des prisonniers. Les hommes que vos amis ont laissés derrière eux ont besoin de soins. Et j'ai besoin de quelqu'un qui connaisse leur langue. Pas la langue de leur pays—celle de leur blessure.
Elle resta silencieuse un long moment. Les prisonniers. Lucien était sans doute parmi eux. Et d'autres, des hommes et des femmes qu'elle avait soignés dans les catacombes, qui l'appelleraient par son nom, qui diraient qui elle était vraiment.
«Vous me demandez de trahir les miens.
— Je vous demande de les sauver. C'est différent. Vous serez la seule infirmière dans ce service qui ne les verra pas comme des ennemis. Vous serez leur seule chance de survivre à cette guerre.
Elle baissa les yeux sur son bandage. Le linge était blanc, propre. Quelqu'un l'avait soignée avec soin. Quelqu'un avait pris soin d'elle alors qu'elle était inconsciente et sans défense.
«Pourquoi faites-vous cela? demanda-t-elle. Pourquoi risquer votre carrière, votre vie, pour une ennemie de la République?
Il ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha de la table, rangea ses instruments, referma sa sacoche. Quand il parla, sa voix était presque inaudible.
«Parce que vous n'êtes pas une ennemie. Et que je ne peux pas vous laisser mourir.
Elle aurait voulu répondre quelque chose. Un mot, un geste, un signe. Mais la porte s'ouvrit, et un sergent entra, casqué, mousqueton à l'épaule.
«Capitaine, dit-il en jetant un regard soupçonneux à Élise. La garde est relevée. Le rapport de transfert est prêt.
Henri se redressa, reprit son masque d'officier.
«Très bien. Cette femme est affectée au service de chirurgie sous ma supervision directe. Elle ne quittera pas l'hôpital sans mon autorisation écrite. Vous la fouillerez à chaque entrée et sortie du pavillon des prisonniers.
Le sergent claqua des talons.
«À vos ordres, mon capitaine.
Il sortit. La porte se referma. Le silence retomba, épais, chargé de tout ce qu'ils ne pouvaient pas se dire. Henri regarda Élise une dernière fois, et il y avait dans ses yeux quelque chose qu'elle ne savait pas nommer. Pas de l'amour, pas exactement. De la peur. Une peur profonde, personnelle, qui n'avait rien à voir avec les balles ou les barricades.
«Reposez-vous, dit-il. Demain, vous commencerez votre service.
Il prit sa sacoche et sortit sans se retourner.
Élise resta seule dans la petite chambre blanche. Dehors, le jour se levait sur Paris, gris et indifférent. Elle s'assit sur le bord du lit, déroula son bandage, examina la plaie. L'entaille était nette, déjà refermée, suturée avec un soin que seul un chirurgien expérimenté aurait pu donner.
Il avait pris soin d'elle. Pendant qu'elle était inconsciente, il avait lavé sa blessure, recousu sa chair, bandé son bras. Il avait fait cela de ses propres mains, en sachant qui elle était, en sachant que la garder en vie le mettait en danger.
Elle se souvint de la première fois qu'elle l'avait vu, à l'hôpital de la Commune, avec ses mains blanches et son air de ne pas appartenir à ce monde de sang et de poussière. Elle se souvint de la façon dont il avait soigné le petit garçon à l'oreille déchirée, avec une douceur qui ne trompait pas.
Ce n'était pas un homme de guerre. C'était un homme de soin, pris dans une guerre qui n'était pas la sienne.
Elle enroula soigneusement son bandage, se leva, et se dirigea vers la fenêtre. La cour commençait à s'animer. Des infirmières traversaient en hâte, des brancardiers portaient des civières, des soldats montaient la garde. Quelque part dans ce bâtiment, les hommes de la Commune étaient allongés, blessés, sans défense.
Demain, elle serait parmi eux. Surveillée, mais présente. Prisonnière, mais utile.
C'était tout ce qu'elle pouvait faire. Pour l'instant.
Elle retourna s'asseoir sur le lit, prit le pain sur la table, et mangea. Elle ne savait pas ce que le jour suivant apporterait, mais une certitude s'était installée en elle, aussi solide que la pierre de cette chambre : elle ne serait pas une victime. Pas encore.
Elle finit son pain, but l'eau de la cruche, et se coucha tout habillée, face au mur. Le sommeil vint lentement, comme un voleur prudent, et elle le laissa faire.
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