La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 15: The Prisoner's Ward
Le linge sentait l’eau de Javel et le sang séché. Élise noua son tablier d’infirmière d’une main qui tremblait encore, puis s’immobilisa devant la porte de la grande salle des prisonniers. Deux gardes nationaux croisèrent leurs fusils devant elle, puis les écartèrent d’un geste las. Ils connaissaient son visage désormais. La nouvelle s’était répandue que la prisonnière du Capitaine Vernon servait désormais sous ses ordres, à sa propre surveillance.
Elle entra.
Quarante lits de camp, serrés comme des sardines, alignés sous les hautes fenêtres grillagées. L’air était épais, chaud, chargé de gémissements et de toux grasse. Des hommes, quelques femmes aussi, tous marqués par la bataille, la captivité ou les deux. Élise parcourut la rangée de visages creusés, cherchant Lucien, cherchant quelqu’un qu’elle connaissait, cherchant surtout à ne pas céder à la nausée.
— Infirmière ! appela une voix rauque. Ici, s’il vous plaît.
Un vieil homme, la barbe grise encroûtée de sang séché, tendait une main bandée de fortune. Élise s’approcha, s’agenouilla à son chevet, inspecta la plaie. Une balle avait traversé la paume, laissant des lambeaux de chair. Elle entreprit de nettoyer, d’appliquer une compresse propre, de refaire le bandage avec des gestes sûrs, appris aux barricades. L’homme ferma les yeux, un grognement de soulagement lui échappant.
— Vous êtes gentille, murmura-t-il. Pour une prisonnière.
— Je ne suis pas prisonnière, dit Élise. Je suis infirmière.
Il émit un petit rire sans joie.
— C’est ce qu’ils disent tous.
Elle passa au lit suivant. Un garçon, seize ans peut-être, les yeux fiévreux, une balle logée dans l’épaule. Elle comprit qu’il lui faudrait des heures pour tous les examiner, et qu’elle n’avait pas des heures. Elle avait une mission.
La salle était immense, un ancien réfectoire d’hôpital militaire. Le long des murs, des graffiti communards avaient été grattés ou recouverts de chaux. Elle chercha une silhouette frêle, un enfant, mais la salle des prisonniers adultes n’en contenait aucun. Margot n’était pas ici. Il fallait qu’elle trouve la salle des enfants, ou ce qu’il en restait après le raid.
Elle se fraya un chemin entre les lits, répondant aux demandes, redressant des oreillers, versant de l’eau pour ceux qui pouvaient boire. Elle atteignit l’extrémité de la salle, où une porte plus étroite menait aux réserves. Un garde l’arrêta.
— Personne ne passe, dit-il.
— Je suis la nouvelle infirmière, dit Élise. J’ai besoin de compresses supplémentaires.
Le garde hésita, puis Henri apparut dans l’embrasure de la porte, son uniforme impeccable, son regard froid se posant sur elle. Pour les autres, il était le médecin-chef.
— Laissez-la passer, dit-il. Elle est sous ma responsabilité.
Le garde s’écarta. Henri la fit entrer dans un petit bureau du fond, refermant la porte derrière eux. Pendant un instant, ils restèrent silencieux, l’un en face de l’autre. Puis Élise demanda, la voix à peine audible :
— Margot. La petite fille. Où est-elle ?
— Dans la cour de l’hospice, à l’autre bout du complexe, dit Henri, s’asseyant au bord du bureau. Les enfants ont été regroupés là-bas, sous la garde des sœurs. Elle va bien, je l’ai vue ce matin.
Élise sentit le soulagement lui couper les jambes. Elle s’appuya au mur.
— Et son père ? Le tambour Pierre Lantin ?
Henri ouvrit un registre, tourna quelques pages. Il s’arrêta sur une ligne, et son expression changea.
— Il est ici. Infirmerie des prisonniers, lit 23. Blessé à la jambe, une balle qui n’est pas ressortie. Il a été question de l’amputer.
— Non, dit Élise, plus fort qu’elle ne l’avait voulu. Il faut le sauver.
Henri la regarda un long moment. Il savait. Il savait tout, ou presque. Elle le lisait dans ses yeux, cette chose qu’il ne disait pas, qu’il ne disait jamais. Ce secret qu’il portait comme une banderole empoisonnée.
— Je ne peux pas le faire sortir d’ici, dit-il à voix basse. Mais je peux faire en sorte qu’il reste entier. Il y a un chirurgien de Versailles qui vient demain pour inspecter les installations. Je peux le convaincre que l’extraction est possible, qu’elle doit être tentée. Cela nous donnera du temps.
— Du temps pour quoi ?
Henri hésita. Il baissa encore la voix, ses lèvres presque contre son oreille.
— La nuit des gardes est réduite entre minuit et six heures. Trois hommes au lieu de dix. Les portes de service côté nord mènent à une ruelle qui donne sur les anciens égouts. On peut y faire passer des gens sans être vus. Il me faut quelqu’un qui connaît le chemin.
Élise comprit ce qu’il lui demandait. Elle connaissait les égouts de Paris comme sa poche. Elle avait grandi dans les catacombes, y avait caché des enfants, des blessés, des fugitifs.
— Vous êtes fou, murmura-t-elle. Si on vous découvre…
— On ne me découvrira pas si la petite fille est là, avec une histoire de père mourant qui veut voir son enfant. Les gardes sont des pères aussi, la plupart.
Il voulait qu’elle fasse venir Margot dans la salle des prisonniers, sous un prétexte médical, et qu’elle organise l’évasion du tambour pendant la nuit. Un plan fragile, trop fragile. Trop risqué. Et pourtant, en regardant Henri dans la pénombre du bureau, elle savait qu’elle n’avait pas le choix. L’enfant avait besoin de son père. Le père avait besoin de sa jambe. Et Élise avait besoin de croire que quelque chose pouvait encore être sauvé de ce carnage.
— Il me faut des documents, dit-elle. Un ordre de transfert pour un patient, signé par le médecin-chef. Daté de demain.
Henri tendit la main vers un buvard, prit une plume. Il commença à écrire, d’une main ferme, quand un coup sourd retentit à la porte. Il releva la tête, le visage soudain neutre.
— Entrez.
Un officier d’état-major passa la tête dans l’entrebâillement, un papier à la main. Il jeta un regard méfiant à Élise, puis tendit la feuille à Henri.
— Ordre du Directoire, Capitaine. Un comité d’inspection viendra demain après-midi. Ils veulent visiter les services, le pavillon des enfants, et la salle des prisonniers. Il y a un nom, un membre du comité civil.
Henri déplia le papier, le parcourut. Son visage se vida de toute couleur. Il resta ainsi, figé, quelques secondes, avant de rouler le papier sans un mot.
— Merci, dit-il. Je m’en occupe.
L’officier sortit. Élise attendit. Henri ne la regardait pas, regardait le mur, le buvard, n’importe où.
— Qui est-ce ? demanda-t-elle.
— Le comité d’inspection est dirigé par un fonctionnaire de la ville, dit-il, la voix blanche. Un ami du général Vinoy. Un homme influent, qui soutient le gouvernement de Versailles contre les insurgés avec une haine personnelle.
Il leva enfin les yeux vers elle, et elle vit dans son regard une douleur qui n’avait rien à voir avec les prisonniers, ni avec les enfants, ni avec Pierre Lantin.
— Il s’appelle Félix Moreau, dit-il.
Élise sentit le sol se dérober sous elle. Son père. Le père qui ne savait pas où elle était, qui la croyait morte, peut-être. Le père qui haïssait les Communards, qui haïssait son propre fils pour ses idées, qui l’avait chassée de la maison quand elle avait refusé de renier la révolution.
— Demain, dit-elle. Il sera ici demain.
Henri prit sa main dans la sienne, la serra.
— Vous ne pouvez pas rester ici quand il arrivera. Il vous reconnaîtra. Il le doit.
Élise retira sa main, se força à respirer. Derrière la porte, un prisonnier gémissait. La nuit allait être longue.
— Il faut sauver Pierre Lantin cette nuit, dit-elle. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Cette nuit, répéta Henri, et elle ne savait pas si c’était une question ou une réponse.
Il la regarda un long moment, comme s’il voulait mémoriser chacun de ses traits.
— Alors j’irai chercher la petite fille, dit-il enfin. Et vous préparerez les compresses, les bandages, et une histoire.
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