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La Barricade et le Pansement

Lire le chapitre 3: The Armistice of the Wounded

Le silence, après huit jours de canonnade, avait quelque chose d’obscène. Élise n’entendait plus que le craquement des roues des tombereaux sur les pavés mouillés, et le murmure bas des hommes qui chargeaient les corps. Une trêve. Pas pour les vivants, jamais pour les vivants—mais pour les morts, oui. On leur accordait cela, à Paris, comme on accorde une dernière cigarette à un condamné.

Elle suivait le chariot de la rue du Château-d’Eau, les mains encore tachées de brun séché sous les ongles. Son tablier, noué à la hâte, portait des traces que l’eau de pluie n’avait pas lavées. Dans sa poche, le poids du médaillon de sa mère battait contre sa cuisse, et plus bas, contre son cœur, la lettre pliée de l’officier ennemi.

De part et d’autre de la barricade, les hommes s’observaient. Versaillais et Communards, fusils baissés mais doigts près de la détente, partageant la même boue, le même ciel gris, la même puanteur. On ramassait un garde national, puis un soldat de ligne ; on les alignait sur les brancards sans trier les uniformes. La mort, elle, n’avait pas de camp.

Élise s’accroupit près d’un corps qu’on venait de retourner. Un tout jeune homme, les yeux grands ouverts vers les nuages et la joue bleuie par un éclat d’obus. Elle ne le connaissait pas. Elle ferma ses paupières d’un geste doux, comme elle l’aurait fait pour un enfant endormi. Quand elle se releva, elle sentit un regard.

Pas celui des Communards, qu’elle connaissait tous. Pas celui des vieilles femmes qui suivaient les corbillards en silence. Un regard autre—net, direct, posé sur elle avec une intensité qui n’avait rien d’hostile.

L’homme se tenait à dix pas, de l’autre côté d’un tas de pierres et de sacs de sable qui servait encore de ligne de démarcation provisoire. Il portait l’uniforme bleu foncé des services de santé versaillais, la croix blanche au bras, mais sa vareuse était déboutonnée et son col défait. Grand, mince, les cheveux sombres en désordre sous un képi qu’il tenait à la main. Il n’était pas armé.

Il semblait attendre quelque chose. Non—il semblait la regarder, comme on regarde une énigme.

Élise détourna la tête. Les larmes lui montaient sans raison. Ce n’était pas le moment. Elle reprit son sac de pansements et marcha vers un groupe de blessés qu’on installait sous un porche, mais chaque pas qu’elle faisait lui semblait allourdi par la présence de cet homme, qui ne bougeait pas.

— Moreau ! appela une voix rude.

Le docteur Roussel, de la rue des Amandiers, la fit signe depuis un angle de rue.

— Il y a un officier, là-bas, qui demande un pansement pour son bras. Doit-on lui faire confiance ?

Élise suivit son regard. L’officier en question était un homme grisonnant, assis sur un pavé, sa tunique déchirée au niveau de l’épaule. Il était seul, sans arme, visiblement blessé. À quelques mètres de lui, le jeune médecin en vareuse déboutonnée se tenait droit, comme s’il se portait garant.

— La trêve est la trêve, dit-elle doucement. On panse ceux qui saignent. On ne choisit pas le sang.

Roussel grogna, mais la laissa passer.

Elle traversa la zone neutre d’un pas ferme, et s’arrêta à deux mètres du médecin ennemi. Il la laissa approcher, puis il lui offrit un salut bref de la tête.

— Bonjour, mademoiselle.

Sa voix était plus basse qu’elle ne l’aurait cru. Plus calme aussi. Pas d’arrogance, pas de défi. Une politesse d’un autre temps, presque déplacée parmi les morts.

— Docteur, répondit-elle, s’arrêtant.

— Je ne suis pas encore tout à fait docteur, dit-il avec une esquisse de sourire, fatigué mais sincère. Interne en médecine. Henri. Henri de Valcourt.

Un nom à particule. Un nom de l’autre monde. Élise sentit ses épaules se raidir malgré elle.

— Élise Moreau, dit-elle simplement.

Il cligna des yeux. Elle aurait juré qu’il avait déjà entendu son nom, ou peut-être l’avait-il deviné. Il baissa les yeux vers sa main droite, qui portait encore un pansement sommaire autour de la paume. Il ne fit pas de commentaire.

— Je vous ai vue, dit-il, un peu plus bas, comme pour ne pas être entendu des autres. Sur la barricade, il y a trois jours. Vous portiez un châle gris. Vous étiez penchée sur un jeune homme blessé à la poitrine. Une balle a frappé le sac de sable près de votre tête.

Élise sentit le sol se dérober. Cette scène, elle la vivait encore toutes les nuits, au réveil, la joue brûlante de l’éclat du gravier, le sifflement de la balle à l’oreille. Personne n’avait été témoin de cet instant—pas de son côté, du moins pas qu’elle sût.

— J’ai cru que vous étiez morte, dit-il, avec une franchise qui la désarma. Avant de comprendre que vous ne l’étiez pas.

Elle ne sut que répondre. L’étonnement la rendait muette.

— Vous avez écrit, dit-elle enfin, presque contre son gré. La dépêche. Sur mon positionnement. Vous avez recommandé qu’on cesse le feu.

Il ne nia pas. Ses yeux gris, durcis par la guerre mais pas encore éteints, soutinrent les siens.

— Les infirmières ne sont pas des cibles, dit-il. Les femmes qui soignent ne sont pas des soldats.

Elle l’aurait cru facilement, s’il n’y avait pas eu dans sa voix une note plus intime, plus fragilisée.

Autour d’eux, les hommes chargeaient toujours les corps. Une vieille femme pleurait en silence près d’un brancard. Au loin, un coq, idiot et imperturbable, chantait dans une cour fermée.

Élise baissa les yeux. Elle voulait partir, mais ses jambes ne lui obéissaient pas. Dans sa poche, elle serra le médaillon, comme une ancre.

Le geste n’échappa pas à Henri. Il regarda sa main, puis son visage, puis de nouveau sa main.

— Pardonnez-moi, dit-il, avec un embarras soudain. Votre médaillon. Il est ancien, on dirait. Très ouvragé.

Élise le sortit à moitié de sa poche, machinalement. Le petit bijou d’argent pendit un instant au bout de sa chaîne, et le soleil couchant, qui trouait enfin les nuages, fit étinceler le motif gravé sur le couvercle : une rose et une épée croisées, au-dessus d’un cœur.

Henri devint pâle. Il recula d’un pas, comme frappé.

— Où avez-vous eu cela ? demanda-t-il, et sa voix n’avait plus la douceur de tout à l’heure. Elle avait une raideur de blessé.

Élise cacha le médaillon dans son poing fermé.

— Il appartenait à ma mère. Pourquoi ?

Il la regarda longtemps. Un nuage passa sur le soleil, et la rue retomba dans l’ombre brune.

— Rien, dit-il enfin, d’une voix qu’il contrôlait mal. Rien, mademoiselle. Une ressemblance. Une erreur de ma part.

Il tourna les talons, mais s’arrêta à deux pas.

— Si vous avez besoin d’un médecin, dit-il, sans se retourner, les services de santé versaillais sont meilleurs que ce que le Comité vous offre. Nous sommes installés à l’hôpital temporaire de la rue de Vaugirard. Demandez Valcourt. On saura où me trouver.

Il ne lui dit pas de venir. Il lui dit seulement qu’elle pouvait. Ce fut pire.

Il rejoignit son officier blessé, qui s’était levé et marchait déjà vers le poste versaillais. Henri ne se retourna pas.

Élise resta immobile au milieu de la zone dévastée, le médaillon contre son cœur, les mots du jeune médecin résonnant dans sa tête. Une ressemblance. Une erreur.

Elle regarda le bijou. La rose, l’épée, le cœur. Elle savait que sa mère avait été femme de chambre dans une grande maison, avant la Révolution de 48. Elle savait qu’on l’avait congédiée sans références après une histoire trouble, qu’elle n’en avait jamais parlé.

Elle ne pensait pas que le médaillon racontait un secret.

Mais il en racontait un, et l’homme qui venait de partir connaissait peut-être le début de l’histoire.

Elle le remit dans sa poche et, pour la première fois depuis la trêve, elle regarda les lignes versaillaises sans les haïr.

Elle regarda l’endroit où il avait disparu, et elle se demanda ce qu’il avait vu dans son visage, ce qu’il savait, ce qu’il allait faire de cette information.

Il savait son nom. Il savait où la trouver. Et elle, elle ne savait rien de lui—hormis ce qu’il avait choisi de lui montrer : un inconnu qui, dans une guerre où l’on tirait sur les infirmières, avait écrit une ligne pour lui sauver la vie.

Drôle de moment pour se sentir vulnérable.

Mais elle se sentait cela—et quand le docteur Roussel vint la chercher pour un pansement urgent, elle dut s’y reprendre à deux fois avant de réussir à parler.

— Je viens, dit-elle, la voix rauque.

Elle ne regarda pas en arrière.

Elle aurait dû.

Car derrière elle, à l’abri d’un porche, un caporal versaillais qu’elle n’avait pas remarqué se releva lentement, un calepin dans la main, et couvrit quelque chose.

Il avait tout vu.

Et il ne souriait pas.