La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 21: The Eyes of the Prefecture
La cour de la caserne était grise sous un ciel de plomb. Henri se tenait au garde-à-vous devant le commandant Morin, qui feuilletait un dossier sans lever les yeux.
« Vous avez de la chance, lieutenant. La famille Moreau a du crédit, même à Versailles. » Morin referma le dossier d'un gest sec. « Au lieu de la cour martiale, vous aurez l'honneur de servir la justice de la Commune. »
Henri sentit son estomac se nouer. « La justice, commandant ? »
« Demain à l'aube. Place Voltaire. Un traître qui livrait des plans aux Versaillais. » Morin poussa un papier vers lui. « Vous superviserez l'exécution. Vous vérifierez que le peloton fait son devoir. »
Le papier portait un nom : Marcel Renard, 38 ans, ancien sergent de la Garde nationale. Henri fixa les lettres jusqu'à ce qu'elles se brouillent.
« Je ne suis pas un bourreau, commandant. »
Morin se leva, les jointures blanches sur le bureau. « Vous êtes un officier, lieutenant. Vous obéissez. Ou je vous renvoie à l'interrogatoire de Letellier, qui n'a pas fini avec vous. »
Henri prit le papier. Ses doigts tremblaient à peine.
« À l'aube, commandant. »
---
La cellule de Marcel Renard sentait la paille humide et le désespoir. Henri fit signe au garde de s'éloigner, puis s'accroupit devant les barreaux.
Renard leva des yeux fatigués. « Vous venez me confesser, lieutenant ? »
« Je viens vous sortir d'ici. »
Le prisonnier ricana. « Et pourquoi feriez-vous ça ? »
Parce que je ne peux pas regarder un homme mourir pour un crime que je commettrais moi-même, pensa Henri. Parce que j'ai déjà trahi la Commune pour une femme, et que la trahison est devenue une habitude.
« Peu importe. Suivez-moi. »
Il avait acheté le garde de nuit avec les dernières pièces d'or que sa mère lui avait laissées. Cela avait été presque insultant de facilité – la Commune payait si mal que l'honneur se vendait pour trois francs.
Renard ne posa pas de questions. Ils longèrent les couloirs déserts, passèrent la porte arrière qui donnait sur la ruelle, et Henri tendit au prisonnier un manteau et un chapeau.
« Allez au cinquième arrondissement. Cherchez la rue Neuve-des-Petits-Champs, la maison près du passage. Demandez Élise. »
Renard hésita. « Vous êtes un curieux officier, lieutenant. Vous tirez sur les murs où l'on vous dit de tirer, et vous libérez les hommes qu'on vous dit de tuer. »
« Allez. Avant que quelqu'un ne s'aperçoive de votre absence. »
Renard s'enfonça dans les ténèbres. Henri resta immobile un long moment, écoutant son propre souffle dans le silence.
Puis la voix vint de derrière lui.
« Lieutenant Moreau. Vous venez de commettre une erreur fatale. »
Letellier se tenait sous la lanterne de la ruelle, un pistolet à la main. Son visage était impassible.
« J'ai tout vu. Tout entendu. »
Henri ne bougea pas. « Que voulez-vous, Letellier ? »
« Votre chute. Mais puisque votre nom vous protège de la guillotine, je me contenterai de votre humiliation. » L'officier fit un pas en avant. « Je vais vous dénoncer. En pleine revue, devant Morin et le comité. Vous serez dégradé, renvoyé, et peut-être pire. »
« Vous n'avez aucune preuve. »
« Je vous ai vu. J'ai vu le garde. J'ai vu le prisonnier s'enfuir. » Letellier sourit froidement. « Ce sera ma parole contre la vôtre. Mais la parole d'un officier loyal à la Commune contre celle d'un homme dont le frère est un déserteur Versaillais… »
Henri ferma les yeux. Jules. Letellier avait trouvé le point faible.
« Allez-y, dit-il. Dégradez-moi. Vous ne vous arrêterez pas là, de toute façon. »
Letellier inclina la tête. « Vous apprenez vite, lieutenant. »
---
La dégradation fut publique et brutale. Devant la garnison réunie, Morin arracha les épaulettes d'Henri et les jeta à terre. Les mots « trahison », « lâcheté », « indignité » résonnèrent contre les murs de la caserne. Personne ne rencontra son regard.
Il n'y eut pas de prison. Pas d'accusation formelle. Le nom Moreau avait encore un poids, même dans une révolution qui prétendait détruire les hiérarchies. Henri se retrouva dans la rue, en uniforme sans insignes, avec pour toute richesse une montre en argent et le médaillon qu'Élise lui avait confié.
Il marcha jusqu'à la tombée de la nuit, évitant les patrouilles, les oreilles bourdonnantes des rires qui avaient accompagné sa chute. Paris semblait étranger, les barricades comme des cicatrices sur un corps malade.
Il attendit Élise au fond d'une impasse près de l'école, là où ils s'étaient donné rendez-vous aux jours heureux. Elle arriva une heure après la nuit tombée, essoufflée, les mains encore tachées de sang séché.
« On m'a dit que vous aviez été dégradé. » Elle s'assit près de lui sur les pavés. « Je suis venue dès que j'ai pu. Un blessé a saigné abondamment – je ne pouvais pas le laisser seul. »
« Vous avez fait ce qu'il fallait. » Il sortit le médaillon de sa poche et le tint dans sa paume. « Vous savez ce que j'ai fait. »
« Vous avez sauvé un homme de la mort. Je n'ai pas besoin d'en savoir plus. »
Henri regarda le ciel où quelques étoiles perçaient la fumée de la ville. « Tout s'effondre, Élise. La Commune se déchire de l'intérieur, Versailles nous cerne, et moi je ne suis plus rien. Un officier sans grade, un fils sans honneur, un demi-frère... » Sa voix se brisa. « Un amant sans avenir. »
Élise prit sa main. Ses doigts étaient froids, mais sa prise était ferme.
« Partons, Henri. »
Il la regarda. « Partons ? »
« Loin de tout. De la Commune, de Versailles, du nom Moreau et de ses secrets. » Elle parlait vite, comme si elle craignait que le silence ne la fasse changer d'avis. « J'ai connu Pauline – la blanchisseuse – elle a un cousin qui tient une ferme près de Meaux. Nous pourrions nous y cacher, le temps que la tempête passe. »
« Élise, vous ne réalisez pas ce que vous abandonnez. Votre école. Vos élèves. Votre... »
« Ma sœur m'a déjà trahie. Mon frère me hait. Mon père m'a reniée sans même me reconnaître. » Sa voix devint dure. « Et vous êtes le seul être humain qui m'ait jamais dit la vérité, même quand elle était cruelle. »
Henri resta silencieux un long moment. Puis il serra sa main.
« Meaux, dites-vous ? »
« Meaux. Et ensuite plus loin, si Dieu le permet. »
« Cette nuit, dit-il. Demain il sera trop tard. On recherche les prisonniers évadés, et si Letellier fait le lien entre Renard et vous... » Il s'arrêta. « Il faudra laisser des traces derrière nous. Les enfants rouges. Vos carnets. Tout ce qui pourrait nous faire retrouver. »
Élise hocha lentement la tête. « La voiture de Pauline est garée près de la porte de Pantin. Elle m'a promis de ne pas poser de questions. »
« Alors nous décidons ici. Maintenant. » Henri se leva et l'aida à se remettre debout. « Dans une heure, vous aurez encore un pied dans l'un ou l'autre combat. Dans une heure, je serai peut-être arrêté pour avoir libéré Renard. Il n'y a que maintenant. »
Il vit le doute dans les yeux d'Élise, la peur, l'irrévocable. Puis elle prit sa main et la serra contre sa poitrine.
« Maintenant. »
---
À la porte de Pantin, la charrette de Pauline attendait sous un marronnier, chargée de linge destiné à un hôtel particulier de la banlieue. La blanchisseuse, une femme carrée de quarante ans, les regarda approcher sans surprise.
« J'ai fait ce que vous m'avez dit, Élise. Vous êtes sûre ? »
« Oui. »
Élise grimpa dans la charrette, se blottissant entre des ballots de draps. Henri jeta un dernier regard derrière lui – vers les toits de Paris, vers la colonne de fumée qui montait des incendies près de l'Hôtel de Ville, vers tout ce qu'il laissait derrière.
Il monta à son tour. La charrette grinça et s'ébranla sur les pavés.
Ils n'avaient pas parcouru cinquante mètres quand un cavalier sortit de l'ombre de la porte, un officier de l'armée versaillaise portant les insignes de l'état-major.
Henri figea.
Le cavalier arrêta son cheval à côté de la charrette et baissa son visage vers eux. C'était un homme aux cheveux gris, aux yeux durs, au menton volontaire.
Félix Moreau.
« Henri, dit-il d'une voix qui était presque douce. Je croyais t'avoir appris à ne jamais fuir un combat. »
Dans la charrette, Élise retint son souffle.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.