La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 24: The Debt Repaid
La nuit tomba comme une lame sur la ferme isolée. Dehors, les canons grondaient, plus proches que la veille — un roulement sourd qui faisait trembler les vitres dans leurs châssis. Élise était assise près de la fenêtre, les genoux remontés contre sa poitrine, les yeux perdus sur la ligne sombre des arbres.
Henri entra sans bruit, portant deux bols de soupe qu’il posa sur la table bancale.
— Il faut partir avant l’aube, dit-il doucement. Les lignes se rapprochent.
— Où veux-tu qu’on aille ? La campagne est un piège. Paris est une tombe.
Il s’assit en face d’elle, passa une main fatiguée dans ses cheveux. Trois jours de paix volée, et déjà le monde refermait ses mâchoires.
— Il y a une chose que je ne t’ai jamais dite, murmura-t-il. À propos de la guerre. De la Commune. De la raison pour laquelle je ne pouvais pas tirer sur ces gens-là.
Élise releva les yeux. La lueur de la bougie creusait des ombres sous ses pommettes.
— Dis-moi.
Henri chercha ses mots. Il avait porté ce récit des années comme on porte un caillou dans sa chaussure — on finit par oublier qu’il est là, mais chaque pas le rappelle.
— Il y a deux ans, j’étais encore médecin militaire à l’hôpital Saint-Antoine. Officiellement, je servais l’Empire. Mais il y avait un service — un service des pauvres, hors des registres. Des filles tombées, des ouvriers mutilés, des enfants malades que personne ne voulait toucher.
Il s’arrêta, avala une gorgée d’eau.
— C’était un service clandestin. Une femme le dirigeait, en dehors de tout statut officiel. Elle avait mis en place tout un réseau de soins — des femmes de la rue, des anciennes religieuses, des infirmières de fortune. Elle ne s’occupait pas de savoir si les gens avaient des papiers, ni d’où ils venaient. Pour elle, une blessure était une blessure.
Le cœur d’Élise se mit à battre trop fort, trop vite.
— Cette femme…
— Elle s’appelait Marie. Marie Roche.
L’air lui manqua. Elle saisit le bord de la table, une seule syllabe s’échappa :
— Roche.
— Tu la connais ?
Élise rit — un son brisé, presque douloureux.
— Roche. Marie Roche. La femme qui m’a appris à poser un garrot, à laver une plaie sans faire crier le patient, à tenir la main d’un mourant sans trembler. La femme qui m’a prise sous son aile quand je n’étais qu’une institutrice terrifiée au milieu de la rue Neuve. Mon mentor. Ma seconde mère, Henri. Marie Roche est ma seconde mère.
Henri resta pétrifié.
— Une dette de vie, dit-il lentement. En automne dernier, j’ai contracté une infection après une opération sur un blessé. Mes collègues m’avaient condamné. Ce sont les femmes de son réseau qui m’ont soigné en secret, qui m’ont sorti des registres de l’hôpital avant que mes supérieurs ne m’envoient mourir à l’Infirmerie centrale. Marie Roche a passé trois nuits à mon chevet. Elle disait que j’étais un bon médecin, et que le monde n’avait pas les moyens de perdre un bon médecin.
Il releva les yeux vers elle. Dans la pénombre, leurs regards se rencontrèrent comme deux lignes qui se croisent sur une carte.
— C’est elle qui m’a appris à soigner au-delà de l’uniforme, souffla-t-il. Sans elle, je serais un officier loyal à Versailles. Je serais peut-être celui qui a tiré sur toi, au lieu de celui qui fuit à tes côtés.
Élise sentit les larmes monter, mais elle les refoula. Elle se leva, fit les trois pas qui les séparaient, posa une main sur sa joue.
— Tu vois, dit-elle d’une voix étrangement calme. Nous avons été liés avant de nous connaître. Nous n’avons pas inventé cette histoire. Elle était déjà écrite.
Henri prit sa main, la serra contre sa poitrine.
— Elle est à Paris, Élise. Et les hommes de Morin ont son nom sur la liste de Jules. Le comité va faire une descente à la rue Neuve. S’ils trouvent les carnets de ta mère, et Roche…
— Je le sais.
Le silence entre eux pesait, chargé de tout ce qu’ils n’osaient pas dire. Leur fuite avait été un rêve — celui d’un monde où ils pourraient simplement s’aimer, sans le sang entre eux. Mais la réalité les rattrapait avec la précision d’un obus.
— Si nous revenons, murmura Henri, nous revenons dans un piège. Paris sera la fournaise entre Versailles et la Commune. Nous n’en sortirons peut-être pas vivants.
— Le rêve de fuir, dit-elle doucement, c’était de croire que nous pourrions vivre en dehors du monde. Mais le monde est en nous, Henri. Nous ne pouvons pas nous en détacher. Ton père le sait. Mon frère l’a su. Nous sommes de cette ville, de cette guerre, de ce sang commun qui coule dans nos veines.
Elle s’agenouilla devant lui, prit son visage entre ses mains. Leurs fronts se touchèrent presque.
— Je ne peux pas laisser Marie mourir parce que j’ai choisi de fermer les yeux. Elle m’a sauvé la vie — toi aussi. Elle vous a sauvé, toi, mon amour. Sans elle, je ne serais pas là. Sans elle, tu ne serais pas là. Il y a des dettes qui ne se paient qu’en revenant.
Henri ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la décision était prise. On la lisait dans ses prunelles comme une promesse gravée.
— Alors nous revenons, dit-il. Non pas pour la guerre. Pour la trêve — celle que nous pouvons créer, blessure après blessure, corps après corps.
Il se leva, l’attira contre lui. Dans un instant, ils éteindraient la bougie et prépareraient leurs sacs. Mais avant, il posa son front contre le sien.
— Nous allons entrer dans Paris comme deux ombres. Moi, je serai le médecin sans uniforme. Toi, l’infirmière sans faction. Nous soignerons les deux côtés, quoi qu’il arrive.
— Et si on nous attrape ?
— Alors nous aurons fait ce que nous avions à faire. Quelque chose de plus grand que l’un ou l’autre camp.
Dehors, une troisième salve de canon gronda — celle-ci plus proche encore, comme si la guerre fondait sur eux. Henri serra Élise contre lui, une seconde, une éternité.
— Il y a un passage que je connais, souffla-t-il contre sa tempe. Une saignée d’égout — celle de la rue de Ménilmontant, elle débouche près de l’hôpital Saint-Louis. Personne ne nous y verra. Nous serons dans Paris avant l’aube de la bataille finale.
Élise hocha la tête. Puis elle fouilla dans sa poche et en sortit une feuille pliée, qu’elle lui tendit.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Regarde.
Henri déplia la lettre. C’était une écriture serrée, nerveuse, presque illisible — celle d’un homme pressé, ou d’un homme qui savait qu’il allait mourir.
Je sais où ils vont. Renard a parlé avant de mourir. Ce n’est pas Desfontaines le traître, ce n’est pas Moreau — c’est quelqu’un de l’intérieur de la Commune, une taupe cousue dans la laine des comités. Ils ont donné une seconde adresse, en plus de la rue Neuve. Le bureau des ambulances. Saint-Antoine. Roche y donne soin ce soir, à ceux que la Commune n’ose plus envoyer au front.
— D’où vient cette lettre ? demanda-t-il.
— Marcel Renard était chez nous, à la ferme, avant nous. Il l’a laissée au fermier, pour qu’il me la donne. Il dit qu’il ne pouvait pas retourner au poste qu’on lui avait donné.
Elle soutint son regard.
— Henri, il ne reste plus peut-être qu’une nuit. Roche est tombé entre deux feux.
Il replia la lettre, la glissa dans sa poche. Ses yeux portaient déjà la fatigue de la route à venir.
— Nous partons à l’instant, dit-il. Le canon va servir d’horloge.
Dans la cour, il attacha le vieux cheval brun du fermier et boucla les deux sacs de soin — le sien et celui d’Élise, des bandages et du chloroforme, du labdanum et de la morphine, tout ce qu’ils pourraient porter.
Il l’aida à monter, puis s’assit en selle derrière elle. Un dernier regard vers la maison où ils avaient connu trois jours de paix — trois jours qui semblaient maintenant en avoir duré dix.
— Paris, dit-il simplement. Et que Dieu nous garde des deux côtés des barricades.
Le cheval s’élança dans la nuit, tandis que derrière eux une quatrième salve — plus proche encore — ébranlait le ciel.
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