La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 25: The Return
L’eau montait. Elle leur arrivait à la poitrine, et le froid de la Seine s’infiltrait à travers leurs vêtements comme une morsure. Henri avançait le premier, une lanterne sourde à la main, éclairant les parois gluantes du passage. Derrière lui, Élise serrait contre elle le paquet de carnets de sa mère, protégés par trois couches de toile cirée.
— Encore cinquante mètres, souffla-t-il. L’échelle de fer est juste après le coude.
Elle ne répondit pas. Elle comptait ses pas pour ne pas penser à ce qui les attendait au-dessus. Pour ne pas penser à Jules, dont le visage la hantait depuis la ferme. Pour ne pas penser aux deux fusées qui avaient percé le ciel de leur fuite.
L’échelle était là, rouillée mais solide. Henri monta le premier, souleva la plaque d’égout avec un effort qui fit craquer ses épaules, et glissa la tête dehors. Il resta immobile un long moment. Quand il redescendit, son visage était dur.
— Il faut que tu voies ça.
Paris était un enfer. Le ciel au-dessus de la rive droite était noir de fumée, strié d’incendies qui léchaient les toits. Les canonnades de Versailles tonnaient sans interruption depuis le sud, et quelque part entre Montmartre et le Panthéon, des mitrailleuses crépitaient comme une pluie d’orage sur des feuilles mortes. Les rues qu’ils longeaient étaient désertes, jonchées de débris, de pavés arrachés, de vitres brisées. Deux cadavres de gardes nationaux gisaient contre un mur, leurs fusils encore dans les mains.
Élise serra les carnets plus fort et suivit Henri.
—
L’hôpital Saint-Antoine était un squelette calciné. L’aile principale avait brûlé ; les fenêtres n’étaient plus que des orbites noires, et des charpentes effondrées formaient un chaos de poutres et de plâtre brisé. Les portes de l’ambulance avaient été arrachées, et des pansements, des instruments, des papiers témoignaient d’une évacuation précipitée.
Mais quelque chose bougeait au fond de la cour.
Une femme, le visage couvert de suie, s’affairait auprès d’un homme allongé sur une porte arrachée, qui lui servait de civière. Elle levait les yeux de temps à autre vers le ciel, comme pour jauger la distance des obus qui passaient en sifflant.
— ...ne pourrai pas tenir encore longtemps ici, disait-elle à personne.
Henri la reconnut au même instant qu’Élise.
— Marie.
Marie Roche se retourna. Elle avait vieilli de dix ans en quelques semaines. Ses mains tremblaient, mais son regard était intact : celui d’une femme qui avait choisi sa place et ne la quitterait pas.
— Vous êtes fous, murmura-t-elle en les voyant. Complètement fous. Vous étiez dehors, et vous êtes revenus.
— On est venus pour vous, dit Élise en s’approchant. On vous cherchait.
— Vous m’avez trouvée. Parfait. Maintenant, aidez-moi à porter ce blessé dans la cave. Les obus ne vont pas s’arrêter pour nos présentations.
La cave avait été transformée en hôpital de fortune : des dizaines de lits improvisés alignés, des hommes et des femmes entassés, des médecins et des infirmières circulant dans la pénombre à la lueur de lampes à huile. Il y avait des Communards aux vestes rouges, des gardes nationaux, mais aussi deux soldats versaillais capturés, blessés, soignés dans un coin séparé. Marie Roche ne faisait pas de distinction.
— On soigne ceux qui arrivent, expliqua-t-elle brièvement. Point final.
Élise se mit au travail sans un mot. Henri la rejoignit. Pendant trois jours, ils vécurent dans ce sous-sol, dans une bulle suspendue entre les tirs. Les heures passaient, identiques : amputer, recoudre, bander, tenir les mains, éloigner les mouches. Les blessés affluaient par vagues, portés par des femmes du quartier, par des enfants, parfois par des soldats ennemis fatigués de tirer. Henri touchait les plaies d’un gamin de seize ans blessé dans la colonne du ministère des Finances ; Élise tenait la main d’un vieux sergent versaillais qui appelait sa fille. La neutralité, qu’ils n’avaient jamais pu vivre au-dehors, devenait ici une réalité simple et brutale.
— On tient, murmura Élise à Henri, une nuit, pendant une accalmie. On tient notre rêve, ici, dans cette cave. Toi et moi. Lui et eux. La même main qui panse.
Il lui prit la main. Elle avait les doigts rougis, écorchés de travail. Il l’embrassa.
— On va tenir jusqu’à la fin.
Mais la fin approchait plus vite qu’ils ne le pensaient.
—
Le troisième jour, une Communarde arriva dans la cave, hurlant. Son frère venait de tomber à la barricade de la rue Saint-Honoré, et elle le traînait presque morte derrière elle. Élise et Marie se précipitèrent. Puis une autre voix, dehors : un officier versailais, la moustache en bataille, entrant dans la cour pavée, un revolver au poing.
— Où sont les rebelles ? Tonna-t-il.
Henri se leva, sa blouse tâchée de sang, les mains tremblantes.
— Ici, il n’y a que des blessés, Monsieur. Voulez-vous les voir ?
L’officier s’approcha, toisa le sous-sol d’un regard écœuré. Son doigt hésita sur la gâchette. Puis, derrière lui, une voix grave et connue.
— Général.
Henri se figea. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir qui se tenait là.
Félix Moreau, son père, entra dans la cave. Il portait l’uniforme de l’état-major de Versailles, sanglé, boutonné jusqu’au col, et ses bottes brillantes crottées de sang. Il observa la scène un instant : les blessés, les médecins, son fils en blouse d’infirmier au milieu des Communards, et Élise debout derrière lui, les mains encore rouges du chirurgien.
— Henri, dit-il d’une voix terrible. Vous avez donc choisi l’abject.
— J’aide des gens mourir, mon père. C’est un métier.
— C’est une trahison.
— C’est la même — répondit Henri.
Félix ne le laissa pas finir. Il lança un ordre ; deux gendarmes se saisirent de Henri, lui tordirent les bras, malgré les cris d’Élise qui s’avançait.
— Laissez-le ! Il n’a fait que …
— Taisez-vous, Madame. Vous le connaissez trop bien pour croire qu’il est innocent.
— C’est moi qui le cache. C’est moi qui l’ai fait revenir. Arrêtez-moi à sa place.
Félix la regarda. Longtemps. Un regard qui n’était pas celui d’un officier face à une rebelle ; quelque chose de plus intime, presque douloureux, traversa son visage. Il sembla mesurer une vérité, la reconnaître, la peser. Puis il fit un geste bref.
— Arrêtez l’homme, il sera jugé par un tribunal militaire à Versailles. La femme — sont agrippés. Amenez-la à mon domicile.
Henri se débattit, jeta un regard à Élise, hurla son nom jusqu’à ce qu’il soit arraché de la cour. Élise resta figée, les mains vides, et Marie Roche qui s’était précipitée vers les gendarmes se fit écarter d’un revers du bras.
Elle regarda son père à travers la boue.
— Vous êtes le Général Moreau.
— Je suis Félix Moreau, dit-il. Vous ne le saviez pas, Élise. Je sais, moi, qui vous êtes. Mais vous ignorez ce que vous êtes vraiment.
Dans la poche de son manteau, sa main serrait une lettre retrouvée dans les papiers de son frère, quelques jours plus tôt. Une lettre de sa mère à lui-même, datée de 1846. Elle le regarda avec les yeux de celle qui l’avait trahi.
— Vous n’êtes pas ma fille, dit-il lentement. Vous êtes la fille de mon frère. De René. L’oncle de l’homme avec qui vous courez.
Il fit un pas vers elle.
— Et je vous jure que vous ne l’épouserez pas.
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