La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 26: The Second Betrayal
Le bruit des bottes sur les pavés mouillés précéda la voix. Élise n’eut pas le temps de crier. La porte de la cave du dispensaire Saint-Antoine s’ouvrit en grand, et la lumière des lanternes inonda la salle, découpant des silhouettes en armes. Marie Roche leva les mains, un scalpel encore entre les doigts, et dit simplement : « Messieurs, ceci est un hôpital. »
Félix Moreau entra le dernier. Il portait l’uniforme de la Garde nationale versaillaise, mais son visage n’avait rien d’un soldat. C’était celui d’un homme qui avait déjà tout décidé. Il balaya la pièce du regard, s’arrêta sur son fils, puis sur Élise, et un pli amer lui tordit la bouche.
« Henri. Élise. Vous êtes en état d’arrestation pour trahison, désertion, et aide aux insurgés. »
Henri fit un pas devant Élise, comme pour la couvrir de son corps. « Père, cette femme panse des blessés. Des deux côtés. C’est tout ce qu’elle a fait depuis le début. »
« Ta définition de “tout” diffère de la mienne, semble-t-il. » Il fit un geste sec. Deux gendarmes s’avancèrent et saisirent Henri par les bras. Élise entendit le bruit mat de sa propre voix qui se brisait : « Non ! »
« Il sera jugé par le tribunal militaire de Versailles », annonça Félix, sans la regarder. « Dans trois jours. Le plus vite sera fait. »
« Vous ne pouvez pas — »
« Je ne *peux* pas ? » Félix se tourna enfin vers elle, et ses yeux étaient d’un gris si pâle qu’ils semblaient avoir été lavés par mille hivers. « Je ne peux pas faire fusiller mon propre fils ? Je ne peux pas protéger notre nom ? Je ne peux pas empêcher une liaison incestueuse de souiller trois générations de Moreau ? »
La phrase frappa Élise comme un boulet de canon. Elle chercha le mur derrière elle, trouva une chaise, s’y laissa tomber sans grâce.
« Incestueuse ? »
Henri se débattit. « Père, qu’est-ce que vous racontez ? »
« La vérité, il est temps. » Félix retira ses gants, lentement, comme s’il voulait prolonger la douleur. « Élise n’est pas ma fille. Ta mère, Élise, a eu une liaison avec mon frère René, dix-huit mois avant ta naissance. Je l’ai su bien avant qu’elle ne meure. J’ai choisi de te reconnaître pour préserver les apparences, pour protéger la mémoire de ma femme, pour que personne ne sache que le sang de René coulait dans la famille autrement que par la légitimité. »
Élise leva les yeux, cherchant dans le visage de Félix une trace de compassion. Il n’y en avait pas.
« René ? » Le nom de son oncle, mort depuis des années, père de la femme qui avait autrefois témoigné contre Marcel Renard au procès truqué. « René Moreau, le mari de Clothilde ? »
« Ton père. Ton vrai père. » Félix remit ses gants, geste sec, définitif. « Ce qui fait de toi la cousine germaine d’Henri. Ce que vous faisiez ensemble, sous mon toit, dans les ruelles de cette ville maudite, est une abomination devant Dieu et devant les hommes. »
Henri cessa de lutter. Le sang sembla quitter son visage. Il regarda Élise, et elle vit dans ses yeux non pas le dégoût, mais l’effondrement — celui d’un homme qui comprend que le monde qu’on lui a construit était un château de cartes. « Vous mentez. »
« Je ne mens jamais. C’est un défaut de famille. » Félix s’approcha d’Élise et la prit par le menton, l’obligeant à le regarder. « Tu vas revenir à la maison. Tu vas rester dans ta chambre jusqu’à ce que le procès soit terminé. Puis nous déciderons de ton sort. Tu pourras prier pour qu’Henri soit condamné à la prison plutôt qu’à la mort — dans ce cas, je t’enverrai vivre chez des cousins à Lyon, loin de Paris, loin de toute cette boue. »
« Je n’irai nulle part avec vous. Vous avez trahi votre propre fils. »
« C’est lui qui m’a trahi. » La voix de Félix se brisa légèrement, un craquement de glace sur une rivière gelée. « Il a choisi une rebelle barrée de poudre plutôt que son nom, plutôt que sa famille, plutôt que notre place dans l’histoire de ce pays. Le tribunal décidera. Pas moi. »
Il se tourna vers les gendarmes. « Emmenez-le. »
Élise se leva d’un bond et courut vers Henri. Elle ne fut pas assez rapide. Deux autres soldats la retinrent par les épaules. Elle cria son nom, elle cria qu’elle l’aimait, elle cria que la vérité n’y changeait rien — mais ses mots se perdirent dans le cliquetis des armes et le bruit des bottes qui remontaient l’escalier.
Henri ne se retourna pas. Il ne pouvait sans doute pas. Il marchait entre les deux gendarmes, le dos droit, la tête haute, et elle vit sa mâchoire se serrer lorsqu’il passa la porte. Il ne disparut pas — il fut *emporté*, comme un objet qu’on range, une page qu’on chiffonne.
La cave retomba dans le silence. Marie Roche avait baissé les mains, le scalpel toujours serré entre ses doigts, et elle regardait Félix avec une colère froide qu’Élise ne lui avait jamais vue.
« Vous êtes un salaud, Félix. »
« Sans doute. Mais je suis un salaud vivant. » Il se tourna vers Élise. « Viens. »
Elle resta immobile. Les mains des soldats pesaient sur ses épaules. Elle pensa aux carnets de Marcel Renard, cachés dans la doublure de son manteau — le manteau qui était resté au dispensaire, sur une chaise près du lit où elle avait passé la nuit. Elle pensa à Marie, à Jules, à la rue Neuve, au canon qui tonnait toujours au loin. Chaque morceau de sa vie se détachait d’elle, un à un, comme des écailles d’un mur qui tombe.
« Vous ne le tuerez pas », dit-elle.
Félix la regarda, et pour la première fois, un éclat d’humanité traversa son visage. « Je n’ai jamais voulu le tuer. Je voulais qu’il vive. Avec moi. Avec notre nom. » Il baissa la voix. « Mais il a choisi de mourir avec toi. Alors ne viens pas pleurer quand la justice fera ce que la justice fait. »
Il fit un signe aux soldats. Ils la poussèrent vers l’escalier.
Élise laissa ses pieds avancer. Son esprit, elle, était resté là, dans la cave humide, à côté du scalpel de Marie Roche et des paillasses où dormaient encore les blessés. Elle savait une chose. Elle ne reviendrait pas en prison docilement. Félix l’avait nommée sa fille pendant vingt-quatre ans. Elle avait appris de lui la tromperie, la ruse, la persévérance.
Elle allait s’en servir contre lui.
Quand les portes du dispensaire se refermèrent derrière eux, la nuit de Paris était noire et pleine de fumée. Les canons de Versailles tonnaient plus fort qu’à l’aube. La ville entière se refermait sur elle, et pourtant, dans sa poitrine, une petite flamme refusait de se consumer.
Henri allait vers Versailles. Elle allait vers la maison Moreau.
Mais elle ne s’appelait pas Moreau.
Elle ne s’appelait plus rien, et c’était peut-être la première liberté qu’on lui offrait depuis sa naissance.
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