La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 28: The Child Reclaimed
La porte de la chambre s'ouvrit sans qu'on frappe. Élise, assise au bord du lit, leva les yeux. La servante, Pauline, tenait une lettre cachetée à la main — mais ce n'était pas son écriture hésitante qui attira l'attention d'Élise. C'était l'homme qui se tenait derrière elle, dans le couloir sombre, sa silhouette massive bloquant la lumière des chandelles.
Pauline entra, posa la lettre sur la table de chevet, et sortit sans un mot. Mais elle laissa la porte entrebâillée. Élise comprit.
L'homme entra à son tour, refermant derrière lui. Il était grand, barbu, vêtu des habits grossiers d'un ouvrier maçon. Mais sous la poussière et la crasse, ses yeux étaient vifs. Elle le reconnut — ou plutôt, elle reconnut le menton, la cicatrice au-dessus du sourcil gauche.
« Vous m'avez recousu le bras, dit-il d'une voix rauque, à l'ambulance, rue de la Roquette. Je m'appelle Aubin Chevalier. »
Trois semaines plus tôt. Un homme porté sur un brancard, le bras ouvert jusqu'à l'os par un éclat d'obus. Elle avait travaillé dans le sang et la sciure pendant près d'une heure pendant que les obus sifflaient au-dessus du toit. Elle ne se souvenait pas de son nom, mais elle se souvenait de ses yeux. Les mêmes yeux, maintenant, qui la regardaient avec une intensité brûlante.
« Vous êtes la nièce de Moreau, », dit-elle, prudente.
Il sourit. Un sourire amer, sans joie.
« Je suis la nièce adoptée de Félix Moreau, oui. » La lettre sur la table, la lettre qu'elle n'avait pas encore ouverte, attira son regard. Le sceau était celui du ministère de la Guerre — celui de Versailles.
« Et le père du petit garçon que vous avez sauvé, ajouta-t-il. Le petit Léon, aux fièvres. Vous le connaissez sous le nom d'Émile, mais le vrai nom de son père est Adolphe Tessier. Il commande ce qui reste de la résistance dans le onzième arrondissement. »
Élise se figea. Le petit Léon — un enfant de cinq ans, brûlant de fièvre, que sa mère avait apporté à l'ambulance Saint-Antoine deux semaines avant l'arrestation. Elle lui avait administré du quinquina, l'avait veillé toute la nuit. Le père était arrivé le matin, un homme épuisé, les vêtements déchirés, les mains noires de poudre. Il n'avait pas dit son nom, mais il avait serré la main d'Élise avec une force qui parlait d'une dette immense.
« Adolphe Tessier, répéta-t-elle. Le député de la Commune ? »
Aubin acquiesça.
« Il était à la tête de la Légion des femmes, jusqu'à la dernière semaine. Il est vivant. Et il veut vous parler. Mais d'abord — » Il désigna la lettre du menton. « Lisez. »
Élise déchira l'enveloppe. À l'intérieur, une feuille de papier officiel, à l'en-tête du Troisième Bureau de l'armée de Versailles. C'était une notification de transfert. Henri de Valcourt, lieutenant médical, capturé à Paris le 18 mai, serait transféré du dépôt de Versailles à la prison de la Conciergerie, à Paris, le lendemain à l'aube, pour y attendre son exécution. Le document portait une signature illisible, mais elle reconnut le sceau. Et il était daté d'il y a deux jours. La lettre était donc déjà obsolète — il avait dû être transféré, ou il était sur le point de l'être.
Elle baissa la lettre. Ses mains tremblaient.
« Mon correspondant au sein de l'armée m'a fait parvenir ceci par un canal discret, dit Aubin. Tessier, quand il a appris la nouvelle, a envoyé un mot : « Celle qui a sauvé mon fils doit savoir où se trouve son mari. » Il savait que vous cherchiez des nouvelles. »
Élise serra la lettre. « Il n'est pas mon mari. »
Aubin haussa un sourcil, mais ne dit rien.
Elle se leva, fit les trois pas qui séparaient la fenêtre du lit, revint.
« Où est-il maintenant ? »
« Nous ne savons pas encore. Le transfert a eu lieu cette nuit, mais le convoi a été routé par une escorte secondaire. Tessier a des hommes à la gare Montparnasse, à l'arrivée de la ligne. On pense qu'ils l'ont emmené à l'ouest, pas vers la Conciergerie. »
« Versailles, » murmura Élise. « La prison de l'Orangerie, peut-être. Ils y gardent les officiers condamnés avant l'exil. » Une mémoire ancienne, celle des conversations entendues dans le salon de Félix, lui revint. Le général de Galliffet ordonnait que les prisonniers soient désignés pour la déportation, et certains passaient par l'Orangerie avant de monter dans les cales des navires à vapeur.
« Possible. » Aubin la regarda, évaluant. « Tessier veut vous rencontrer. Il a offert une protection — un refuge sûr, et des hommes pour préparer une évasion. Mais il veut d'abord vous parler en personne. »
« Où ? »
« Un endroit sûr. La maison d'une veuve, près du Luxembourg. Mais il y a un problème. Votre oncle vous fait surveiller de près. Cette chambre, ce palais — » Il balaya la pièce d'un geste méprisant. « Vous êtes une prisonnière dorée. »
Élise retourna à la table. Sous une pile de livres de classe, des livres qu'elle n'avait pas ouverts depuis son arrivée forcée, elle sentit le cuir usé de son ancien recueil de grammaire. Ses doigts trouvèrent le dos de la couverture, là où elle avait dissimulé, il y a des semaines, un laissez-passer signé par Henri — son écriture nette, le sceau du service médical des armées versaillaises. Il avait été destiné à lui permettre de passer les lignes lors de leur fuite, avant que tout ne bascule.
Elle le tira du livre. Le papier était froissé, jauni à l'extrémité par une tache de sang séché, mais le sceau était intact.
Aubin le regarda, puis la regarda. Un long silence.
« Ce laissez-passer, — dit-il lentement, — est signé par un officier de Versailles accepté comme médecin. Il porte un nom : Henri de Valcourt. »
« Je sais. »
« Vous auriez dû le brûler. Si on vous l'avait trouvé, vous seriez en prison aussi. »
Élise fit un pas vers lui, les yeux brillants.
« Il est la seule chose qui me reste de lui. Et si Tessier veut m'aider, alors il doit m'aider à faire sortir Henri de l'Orangerie avant qu'on ne l'embarque. Je connais cette prison. Mon père — Félix — m'y a emmené une fois, lors d'une visite officielle. Il y a une porte de service du côté de la Seine, par où sortent les condamnés vers le quai d'Austerlitz. »
Aubin prit le laissez-passer, l'examina sous la lumière.
« C'est un document de santé, précisa-t-il. Valable pour un médecin et ses fournitures. Si on réussit à sortir Henri et qu'on le fait passer pour un transport de matériel chirurgical… »
« Il faut l'habiller en infirmier, dit Élise. Et il faut un uniforme. »
Aubin sourit, cette fois avec une vraie chaleur. « Tessier a dit que vous étiez une femme de ressources. Je commence à le croire. »
Il glissa le papier dans sa ceinture, sous sa chemise.
« Attendez ici. Je reviendrai cette nuit. Nous avons une heure, peut-être deux, avant que votre oncle ne s'aperçoive de votre absence. Préparez-vous. »
Il se tourna vers la porte. Mais Élise l'arrêta d'une main sur son bras.
« Vous êtes sûr d'être du côté de la Commune ? »
Il se retourna, la regarda dans les yeux.
« Léon m'a vu enfoncer une baïonnette dans le ventre d'un garde national à la rue de Rivoli, pour protéger la retraite de ses camarades. Mon fils me hait pour cela, peut-être. Mais votre famille — Félix Moreau — a fait fusiller deux de mes frères à la semaine dernière. Je ne choisis pas les camps. Je choisis les dettes. Et je vous dois la vie de mon fils. »
Il sortit. La porte se referma, et la serrure cliqueta de l'extérieur. Élise resta seule, la lettre encore serrée dans sa main.
Elle prit le livre de grammaire. Entre les pages, une autre feuille — plus ancienne, usée à force d'être pliée et dépliée. C'était un petit portrait au crayon qu'Henri avait tracé d'elle, un soir, dans la lumière d'une lampe à pétrole, au début de leur amour. Il avait écrit au dos : « La regarder, c'est croire à un monde juste. »
Sa gorge se serra. Elle remit le portrait dans le livre, le referma, et se mit à chercher parmi ses affaires ce qu'elle pouvait emporter. Une robe de sortie, des bottines solides, un châle. Rien qui ne la trahisse.
Sous la robe, dans la doublure de son manteau, elle cousu une poche secrète. Elle y glissa le portrait d'Henri, une mèche de cheveux de sa mère, et un petit flacon de laudanum volé à la pharmacie de l'hôpital. Des outils, peut-être. Des souvenirs, peut-être. Dans les deux cas, elle ne reviendrait pas dans cette maison sans Henri, ou elle n'y reviendrait pas du tout.
Dehors, la canonnade reprit. Quatre coups, espacés, profonds. La quatrième salve de la nuit. Avant, en quatre semaines de siège, elle avait compté. Chaque volée de quatre rapprochait les lignes. Chaque volée était plus proche du cœur de Paris.
Elle se figea, la main sur le flacon. Quatre salves. Le dernier jour, à la rue de la Roquette, elle avait dit à une femme blessée : « Quand le canon de Montmartre tonne par cinq, c'est qu'ils sont aux portes. » La femme avait ri, lui avait répondu que le canon tonnait toujours par cinq depuis le mois d'avril, que ce n'était qu'une habitude.
Mais cette nuit — c'était quatre. Et à l'ouest, à travers le silence entre les salves, elle crut entendre, très faible, une fusillade. Non pas le crépitement de la ligne de front, mais quelque chose de plus proche. Des coups isolés, précis, dans le quartier du Luxembourg.
Un frisson lui parcourut l'échine. Tessier, son père de Léon, pourrait attendre. Mais le canon ne reposait pas, et les lignes de Versailles avançaient par saccades. Si elle ne sortait pas Henri de l'Orangerie dans les prochaines quarante-huit heures, la question ne serait pas de savoir s'il vivrait ou mourrait — mais à quel camp le canon déciderait de son sort.
Elle s'assit sur le bord du lit, serrant le petit carnet de cuir qu'elle avait caché sous son matelas — les carnets de Marcel Renard, qu'elle avait dissimulés sous son manteau à l'hôpital. Les carnets d'un mort, contenant des listes de noms, des caches, des plans d'évasion. Renard les avait prévus, peut-être. Elle avait les outils pour faire sortir Henri. Maintenant, elle devait juste trouver la porte.
La clé tourna dans la serrure. Pauline entra, portant un plateau de pain et de café.
« Mademoiselle… » Elle marqua une pause, vit le visage d'Élise, vit la lettre froissée sur le lit. « Est-ce que tout va bien ? »
Élise prit une longue respiration.
« Pauliné, dit-elle doucement. Il va falloir que vous m'aidiez. Et il va falloir que vous me fassiez sortir d'ici avant minuit. »
Pauline posa le plateau. Ses yeux s'élargirent, mais elle ne dit pas non.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.