La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 29: The Convent of the Carmelites
Les couloirs du couvent sentaient la cire et l’encens, un mélange qui aurait dû être apaisant et qui, chez Élise, ne faisait qu’accentuer la nausée. Sœur Agathe marchait devant elle, sa silhouette noire glissant sur les dalles comme une ombre échappée d’un vitrail. La religieuse n’avait pas dit un mot depuis qu’Aubin les avait fait passer par la brèche du mur sud, derrière le potager.
« Vous êtes sûre que c’est ici ? » chuchota Élise.
Sœur Agathe s’arrêta, tourna la tête. Sous la cornette, ses yeux étaient d’un bleu si pâle qu’ils semblaient délavés. Elle avait un visage sec, sans âge, et une façon de tenir ses mains croisées qui trahissait une discipline militaire plus que monastique.
« Le père Aubin vous fait confiance, mademoiselle Moreau. Ce n’est pas une raison pour que je vous fasse confiance à mon tour. Mais nous avons la même mission, alors nous allons faire comme si. »
Elle poussa une porte basse. Elles débouchèrent dans une chapelle désaffectée, dont les bancs avaient été remplacés par des caisses de matériel médical et des rouleaux de pansements. Des hommes et des femmes en habit religieux s’affairaient, mais leur façon de porter les paquets, de vérifier les coins des pièces, n’avait rien de conventuel. Une femme d’une quarantaine d’années, en habit de carmélite, leva les yeux de la carte qu’elle étudiait.
« Agathe. Tu as amené la protégée de Tessier. »
« Elle veut des informations sur le prisonnier Moreau. »
La carmélite – mère Éloïse, si Élise avait bien compris – déroula la carte sur une table. C’était un plan de Versailles, avec des annotations serrées.
« Le Convent des Carmélites, ici, rue d’Enfer. » Son doigt ganté de blanc indiqua un bâtiment. « Ils l’ont réquisitionné le 4 mai. Les cellules du rez-de-chaussée servent de geôles pour les officiers capturés. Les prêtres restants ont été déplacés dans les combles. »
« Henri y est-il ? » La voix d’Élise sonna plus aiguë qu’elle ne l’aurait voulu.
Mère Éloïse la dévisagea lentement, des pieds à la tête. « Vous êtes sa cousine ? »
Le mot lui fouetta le visage comme une gifle. « Je suis sa femme. »
Un silence. Les religieuses échangèrent un regard qu’Élise ne savait pas déchiffrer. Puis mère Éloïse hocha la tête.
« Quelle que soit la vérité, vous voulez le sortir. C’est là que ça devient difficile. Le docteur Moreau n’est pas au cachot. Il est à l’infirmerie. »
Élise serra le bord de la table. « L’infirmerie ? Il est blessé ? »
« Malade. La fièvre. Ils ne le nourrissent pas correctement, et l’humidité de la cellule lui a attaqué les poumons. » Mère Éloïse hésita, puis ajouta : « Il est vivant, mais de justesse. Leur intention est de le transférer au tribunal demain matin avant qu’il ne meure, pour que le verdict soit rendu et qu’ils puissent l’exécuter dans la dignité. »
« Non. » Le mot sortit sec comme un coup de feu. « Ils ne le transfèrent nulle part. »
Sœur Agathe s’approcha, sa voix adoucie par une nuance qu’Élise n’y avait pas entendue jusqu’ici. « Il y a un transfert prévu à l’aube, justement. La garnison doit déplacer quatre prisonniers vers la Grande Écurie pour le procès. Le docteur Moreau sera porté sur une civière, escorté par six gendarmes. »
Élise sentit la pièce tourner. Six gendarmes. Elle n’avait que trois hommes d’Aubin, le carnet de Marcel, et une plaque de laissez-passer qui n’avait aucune valeur une fois Henri derrière les barreaux.
« Pourquoi me racontez-vous tout cela ? » demanda-t-elle soudain, méfiante. « Vous connaissez mon passé. Vous savez que je suis une Moreau. »
Mère Éloïse retira sa cornette d’un geste sec, libérant une masse de cheveux gris en bataille. Elle n’était pas plus religieuse qu’Élise. « Je le connais, votre passé, mademoiselle. Parce que je suis Léonie Roche, la sœur de Marie. »
La révélation la frappa comme un torrent d’eau glacée. Élise recula d’un pas, les mains levées. « Vous… la sœur de Marie ? Mais Marie ne m’a jamais… »
« Marie a été excommuniée de sa famille le jour où elle a choisi la médecine plutôt que le couvent. Moi, j’ai choisi le couvent, et je n’ai jamais quitté le giron. Mais nous sommes restées en contact. » Le visage de Léonie se plissa de douleur. « Elle m’a écrit à propos de vous. Vous étiez son élève la plus brillante. Son espoir. Et puis cette nuit à l’hôpital, quand le général Moreau vous a emmenée, elle est restée seule, sans protecteur. »
Élise sentit les larmes monter. « Marie est libre ? Elle n’a pas été arrêtée ? »
« Elle est cachée. Nous l’avons sortie de Paris par le même chemin que vous venez d’emprunter. Elle est dans une ferme à l’ouest, à quelques heures d’ici. » Léonie posa une main sur l’épaule d’Élise, sa première démonstration de chaleur. « Elle m’a parlé de tes parents aussi. De René Moreau, ton vrai père. Tu n’es pas une traîtresse à ta famille, Élise. Tu es une survivante de la moitié de cette famille qui a choisi l’honneur. »
Un sanglot monta, qu’elle ravala de force. Pas maintenant. Pas le temps.
« Le transfert, » dit-elle, la voix rauque. « Comment on l’intercepte ? »
Léonie étala une autre carte. « Le convoi contourne la ville par l’est, longe le pavillon de chasse de la reine, puis remonte vers la Grande Écurie. Ils passeront par la porte Saint-Antoine à cinq heures et quart. C’est le moment où la garde change, juste avant que la nuit ne cède au jour. Deux plaques de laissez-passer – dont la vôtre – suffiraient pour que les hommes d’Aubin se positionnent, mais il y a un problème. »
« Lequel ? »
« La garnison de Versailles a reçu l’ordre de passer les prisonniers par les catacombes. Ils ont fermé la route principale ce matin. » Léonie montra un symbole sur la carte, une croix noire. « Il faut les prendre avant qu’ils n’entrent dans les tunnels, sinon c’est un labyrinthe là-dessous, et on les perdra. »
Élise sortit le carnet de Marcel de sa poche intérieure, le posa sur la table. Il s’ouvrit de lui-même à une page cornée, où une main avait tracé le plan des catacombes de Versailles, avec des annotations.
« Marcel nous a montré le chemin, » dit-elle lentement. « Il les a cartographiées pendant qu’il travaillait pour le gouvernement avant la guerre. Il y a une entrée secondaire près de la porte Saint-Antoine, par l’ossuaire de l’église abandonnée. Si on entre par là, on peut rejoindre la route souterraine et les attendre à la jonction où ils bifurquent vers l’ouest. »
Léonie étudia le carnet, ses yeux s’écarquillant légèrement. « Vous lisez ces cartes ? »
« Marcel m’a appris. » Élise releva la tête. « Je ne vais pas rester ici à attendre, Léonie. Je vais entrer dans ces catacombes. Je veux être là quand ils passeront. Je veux le voir. »
Léonie secoua la tête. « Impossible. Une femme seule, sous terre ? Ils vous abattront à vue. »
« Alors je ne serai pas seule. » Élise se tourna vers sœur Agathe. « Vous avez dit que vous avez fait vos classes dans un couvent militaire ? »
Sœur Agathe sourit pour la première fois. Un sourire mince, dangereux. « J’ai servi dans les zouaves pontificaux pendant quatre ans, mademoiselle. Je sais me battre et je sais me taire. »
« Parfait. » Élise se retourna vers Léonie. « Sortez l’habit de carmélite le plus passe-partout que vous avez. Et dites à Aubin que nous attaquons demain à l’aube, à la jonction de l’ossuaire, sous la porte Saint-Antoine. »
Léonie plissa les yeux. « Vous comprenez que si ce plan échoue, vous ne serez pas fusillée comme une espionne. Vous serez fusillée comme une Moreau qui a trahi le nom de sa famille. C’est une mort plus cruelle. »
Élise pensa à Marie Roche, cachée dans sa ferme, à Pauline dans sa mansarde, à Félix dans son salon regardant le portrait d’un frère qu’il avait assassiné. Elle pensa à Henri, brûlant de fièvre sur une civière, porté vers la mort par des hommes qui ne connaissaient même pas son nom.
« Je n’ai pas de famille, » dit-elle doucement. « Plus maintenant. J’ai seulement une promesse à tenir. »
Sœur Agathe tendit la main vers l’habit de carmélite accroché à un clou. « Alors commençons. »
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