La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 31: The Truth of Jules
L’eau leur montait aux genoux quand ils s’effondrèrent sur la banquette de pierre, dans une alcôve sèche que le tunnel abandonné offrait comme un havre. Henri toussa, une quinte profonde qui lui déchira la poitrine, et Élise sentit la fièvre à travers sa manche avant même de porter la main à son front.
— Tu brûles, murmura-t-elle.
— Je gèle, répondit-il entre deux frissons.
Elle défit son manteau, l’enroula autour de ses épaules à lui, puis s’assit contre lui, adossée à la paroi couverte de mousse. Ses doigts trouvèrent le pouls de son poignet. Rapide, irrégulier. Les catacombes rendaient un écho d’eau qui gouttait quelque part, une musique funèbre qui ne les consolait pas.
Pendant un long moment, ils n’entendirent que leur respiration. Celle d’Henri, sifflante. La sienne, trop courte.
Au loin, très loin — peut-être à l’aplomb de la rue, sous la grille d’un égout — des pas martelèrent le pavé. Une troupe. Puis le silence revint.
— Ils vont revenir, dit Henri. Il faut bouger.
— Non. Pas maintenant. Tu mourrais avant d’atteindre la prochaine embouchure.
Il voulut protester, mais une nouvelle quinte le plia en deux. Elle le maintint, une main à plat sur son dos, l’autre pressant un linge qu’elle trempa dans l’eau trouble du tunnel pour le poser sur sa nuque.
Ce fut dans ce silence, sous la voûte humide de la vieille ville, qu’Élise entendit sa propre voix sortir d’elle sans y être invitée.
— Il faut que je te dise quelque chose. À propos de Jules.
Henri tourna son visage vers elle. La fièvre rendait ses yeux trop brillants, comme des vitres derrière lesquelles brûlait un feu.
— Ton frère.
— Oui. Mon frère. Celui que tu as croisé à la péniche, celui dont tu croyais qu’il était un agent versaillais.
Elle marqua une pause. Le mensonge l’avait étouffée pendant des semaines. Le défaire lui fit mal, comme on arrache un bandage sur une plaie qui commençait à guérir.
— Ce n’était pas vrai. Jules n’a jamais travaillé pour Versailles. Il était agent du Comité central, infiltré dans les bureaux de Thiers pour rapporter les mouvements de troupes.
Henri cligna des yeux, la fièvre luttant contre la compréhension.
— Mais ton père a dit…
— Mon père a menti. À moi, à toi, à la cour martiale, à tout le monde. Il a prétendu que Jules avait trahi la Commune pour sauver notre famille des représailles. C’est ce qui lui a permis de survivre, quand les autres familles de communards ont été décimées. Il s’est présenté comme un patriote dont le fils avait compris l’erreur, un homme prêt à renier son sang pour se racheter.
Sa voix se brisa. Henri ne dit rien, mais sa main trouva la sienne dans l’obscurité, et il la serra.
— Mais ce n’est pas tout, reprit-elle, et le mot lui resta en travers de la gorge comme une arête. Mon père n’était pas un modéré qui a choisi la sécurité. Il a toujours été communard. Depuis les premières réunions secrètes, depuis les ateliers de la rue Popincourt, depuis la proclamation de la Commune. Il croyait au peuple, au travail, au pain. Il y croyait de toute son âme.
Henri resta silencieux. L’écho d’une goutte tomba quelque part.
— Et puis les Versaillais ont gagné. Ils entrent dans la ville, ils fusillent, ils massacrent. Mon père a vu ses amis mourir contre les murs du Père-Lachaise. Il a compris que sa foi ne le protégeait pas. Que sa foi le tuait.
Elle déglutit.
— Alors il a choisi. Il a choisi de nous sauver, ma mère et moi. Il s’est présenté aux bureaux de Thiers avec la tête de son meilleur ami dans un sac, et il a dit : *“Voilà ce que je pense de la Commune.”*
Henri retint son souffle.
— Il nous a sauvés. Il a sauvé la famille. Mais en faisant cela, il a tué le frère de ma mère, qui était à Belleville, il a dénoncé Jules, qui était son propre fils, pour prouver sa loyauté, et il a haï chaque matin le visage que lui renvoyait son miroir.
Sa voix n’était plus qu’un murmure.
— Il est devenu l’homme qu’il détestait, pour protéger la femme et l’enfant qu’il aimait. Et il ne s’en est jamais remis.
Le silence retomba, lourd comme un drap de plomb. Henri tourna son visage vers la voûte, puis de nouveau vers elle. Même fiévreux, son regard était clair.
— Tu as porté ce poids seule.
— Je l’ai porté parce que je pensais que la vérité était plus dangereuse que le mensonge.
— Et maintenant ?
Elle rit, un rire sans joie, presque un sanglot.
— Maintenant, je me rends compte que la vérité, c’est peut-être la seule chose qui reste quand tout le reste est détruit. La vérité sur Jules. Sur mon père. Sur la famille. Sur nous.
Sa voix chancela sur le dernier mot. Henri resserra son étreinte.
— Quoi, sur nous ?
— Sur le fait que nous sommes cousins. Que Félix m’a dit que je n’étais pas sa fille. Que j’étais la fille de René, ton père.
Elle attendit que le mot tombe, qu’il fasse son effet, qu’il la frappe comme il l’avait frappée elle-même lorsqu’elle l’avait appris. Mais Henri ne broncha pas. Il resta immobile, son souffle court et régulier, puis il parla d’une voix que la fièvre rendait voilée mais ferme.
— Je le savais.
Élise sursauta si fort qu’elle fit éclabousser l’eau autour d’eux.
— Quoi ?
— Je le savais. Pas définitivement, pas avec les preuves que Félix a dû te donner. Mais j’avais des soupçons. René avait parlé, une fois, à demi-mot, des années avant sa mort. Il avait évoqué un enfant confié à son frère, une fille dont on ne parlait pas. J’ai cru que c’était une rumeur. Quand j’ai vu Félix à l’hôpital, la façon dont il te regardait, j’ai compris.
Élise ne savait plus où elle en était. Le sol semblait se dérober sous elle, ou peut-être était-ce la fatigue, le manque de sommeil, la peur qui la tenait debout depuis trop longtemps.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Qu’aurais-je dit ? Que le peu de famille qui me restait était lié à toi par le sang ? Que nous portions le même nom, que nous étions des Moreau, qu’on nous avait menti à tous ?
Il toussa, plus fort cette fois, et quand il reprit la parole, sa voix était plus basse.
— L’amour n’a jamais demandé l’avis de la parenté. S’il l’avait fait, il n’aurait jamais choisi une institutrice qui panse les blessures de mes ennemis.
Élise resta muette. Les mots se dérobaient sous elle. Elle avait passé tant de jours à redouter cette confession, à la préparer, à s’y heurter mentalement comme à un mur infranchissable. Et lui l’avait déjà franchie, depuis longtemps, silencieusement.
— Cela ne change rien, dit-il. À la cour martiale, on ne demandait pas l’avis de mon cœur. Aux catacombes, l’eau ne connaît pas nos noms. Et si je dois mourir dans ce tunnel, Élise, je mourrai en emportant ton visage, et non la liste de nos ancêtres.
Il porta sa main à ses lèvres, maladroitement, et le geste simple la fit fondre en larmes.
Au-dessus d’eux, un bruit. Plus net, plus proche. Des semelles ferrées sur les pavés d’une bouche d’égout. Un ordre crié à voix basse. Puis rien.
Élise sécha ses joues du revers de la main et se remit debout. Elle aida Henri à se lever, le cala contre son épaule, sentit sa fièvre brûler à travers les vêtements.
— Il faut sortir d’ici, dit-elle. Le plan avec Léon, l’ambulance, il ne s’applique plus maintenant. On est seuls.
— Pas seuls, dit une voix derrière eux.
Tous deux se retournèrent, le cœur au bord des lèvres. Dans la lueur d’une lanterne sourde, une silhouette se découpait à l’entrée d’un boyau latéral. La femme fit un pas en avant, le visage éclairé par la flamme.
C’était sœur Agathe, sa robe trempée, un pistolet à la main.
— Vous n’avez pas fini de vous noyer sans moi.
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