La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 32: The Crossing of the Seine
L’eau de la Seine, grasse et grise, coulait sous leurs pieds avec un murmure qui leur parut un rugissement. Ils étaient blottis sous l’arche d’un pont effondré, à demi immergés dans la vase, et Élise sentait le froid de la pierre traverser ses vêtements de nonne trempés. Henri grelottait contre elle, brûlant sous sa peau.
« Les ponts sont gardés tous les cinquante pas, » murmura Agathe, qui scrutait la rive opposée à travers un amas de gravats. Sa voix avait le calme métallique de quelqu’un qui avait déjà enterré beaucoup de monde. « Le Pont de la Concorde, le Pont Royal. Tous. »
Élise jeta un coup d’œil au-dessus du parapet brisé. Des torches dansaient sur le quai des Tuileries. Des uniformes. Beaucoup d’uniformes. Un officier hurlait des ordres dans la nuit ; elle crut reconnaître la silhouette massive de son père, monté sur un cheval nerveux qui piaffait entre les baïonnettes et les lanternes.
« Ils ont quadrillé le fleuve, » dit-elle, la gorge sèche. « Il faudrait traverser sans pont. »
Henri souleva la tête de son épaule. Ses yeux étaient fiévreux, trop brillants dans le clair de lune. « Les péniches. Entre les îles, il y a toujours des passeurs qui… »
Un coup de fusil claqua, si près qu’Élise sentit le souffle de la balle lui effleorer la joue. Elle plaqua Henri au sol, le visage dans la boue. Une seconde détonation, puis une troisième. Des éclats de pierre leur tombèrent dessus.
« On nous a vus ! » cria Agathe.
Une voix française, nette et dure, leur parvint du quai : « Ils sont sous le pont ! Tirez dans la vase ! »
Élise n’eut pas le temps de penser. Elle agrippa Henri par le col et le tira le long de la berge boueuse, dans l’ombre complète de l’arche. Derrière eux, Agathe riposta, deux coups de pistolet rapides, puis les rejoignit à plat ventre.
« L’eau, » dit-elle, les dents serrées. « Il n’y a pas d’autre route. On nage ou on meurt ici. »
Henri toussa, un râle qui lui déchira la poitrine. Il pouvait à peine tenir debout.
« Il ne peut pas nager dans cet état, » protesta Élise.
Agathe la regarda. Dans la pénombre, son visage était une ligne dure, sans pitié. « Alors vous allez le porter, ma sœur. »
Il y eut une trouée dans les tirs. Les soldats rechargeaient, ou attendaient des renforts. Élise se pencha sur Henri, lui prit le menton à pleines mains.
« Écoute-moi. Tu vas t’accrocher à moi. Tu ne lâches pas. Tu m’entends ? »
Henri sourit, un sourire tremblant de fièvre au coin des lèvres. « Je ne te lâcherai plus jamais, cousine. »
Ils se glissèrent vers l’eau, sur le ventre, pendant que les balles faisaient geyser la vase autour d’eux. L’eau les reçut avec un froid qui coupa le souffle d’Élise. Elle savait nager, tout juste — les bains de la Seine dans son enfance, poussée par son frère Jules qui nageait comme un poisson. Jules. Mort. Comme tant d’autres.
Elle passa un bras sous les aisselles d’Henri, l’autre bras battit l’eau. Agathe nageait de l’autre côté, tenant un sac au-dessus de sa tête, poussant une planche arrachée à un débarcadère.
« La Perche ! » cria Agathe, indiquant une silhouette sombre sur l’eau — un vieux bateau-lavoir amarré à un pieu, aux deux tiers éventré par les combats de la Semaine Sanglante. « On passe derrière, le courant nous poussera. »
Les projectiles ricochaient autour d’eux. L’un d’eux heurta l’eau à moins d’une main d’Élise. Henri serrait si fort son épaule qu’elle sentait la crampe venir à son bras.
Ils atteignirent le bateau. Agathe grimpa la première, tendit la main à Élise qui poussait Henri. Il s’écroula sur le pont pourri, à bout de forces.
Élise se tourna pour vérifier qu’ils étaient couverts, quand un homme sur le quai leva un fusil à longue portée. Elle reconnut la position du tireur, le champ de tir précis. Elle replongea instinctivement, mais trop tard.
Le coup partit. Pas de pli de chasse comme les autres : un son sourd, aigu, terrible.
Henri poussa un cri bref, un hoquet de douleur. Il s’effondra contre le plat-bord, la main serrant son bras gauche qui se mit à pisser rouge contre la pierre du lavoir.
« Henri ! » Élise palpa le tissu, déjà imbibé et gluant. « Mon Dieu, tu es touché. »
« Juste le bras, » haleta-t-il. Mais il était livide, et elle vit la balle lui avoir traversé le muscle.
« Ils nous ont, » dit Agathe, dont les yeux avaient balayé la rive. Les soldats remontaient le quai en courant vers la barque. Les torches formaient un croissant de feu qui se refermait.
Mais la Seine aussi coulait. Le courant avait déjà pris le bateau-lavoir, lentement, dans une dérive grondante. Le pieu que l’amarrait céda avec un craquement mouillé, et ils partirent.
Abandonnés au milieu du fleuve, dans une carcasse de bois éventré, sous le feu des fusils qui s’éloignait mais ne cessait pas.
Élise déchira sa manche de voile et l’enroula autour du bras d’Henri, serrant aussi fort qu’elle put. Il gémit, les dents verrouillées, mais il gardait les yeux ouverts, sur elle.
« Ils ne peuvent pas tirer à l’heure qu’il est sur une barque sans boussole, » dit Agathe. « Ils craindraient de toucher un des leurs. On dérive. C’est déjà ça. »
Ils dérivèrent longtemps. Le fleuve était un miroir d’encre et d’argent, strié de reflets d’incendies au loin. Les tirs s’espacèrent de plus en plus, puis se turent.
Élise tenait Henri, qui somnolait par instants, brûlant de fièvre. Elle lui parlait à voix basse pour le garder éveillé, du lycée, de ses élèves, des tables de multiplication qu’elle faisait réciter aux petits des faubourgs. Il rouvrait parfois les yeux, et souriait, et cela suffisait.
Le bateau-lavoir finit par racler une grève boueuse. Élise sauta dans l’eau vaseuse, qui lui arrivait à la hanche. Elle souleva Henri, sans attendre Agathe, et grimpa sur la berge.
Des ruelles de la rive gauche s’élevaient les silhouettes d’immeubles aux façades éventrées, aux fenêtres obscures et cernées de crêpes noirs. Quelque part, un chien aboyait.
Agathe scruta les fenêtres. Puis son regard s’arrêta sur un immeuble plus bas, aux volets peints en vert écaillé, derrière la vitrine d’un ancien magasin de confection. Le comptoir était intact. Un rideau de velours, tiré.
« Sœur Agathe ? » demanda Élise.
La religieuse posa son sac à terre et frappa trois fois, lentement, puis deux fois rapides. Un œilleton s’ouvrit, se referma. La porte grinça.
Un homme parut dans l’embrasure, marqué de petite vérole, un foulard rouge autour du cou, un pistolet à la ceinture. Il considéra la nonne en guenilles, la femme en voile ensanglanté, le blessé entre leurs bras.
« Vous venez d’où, comme ça ? »
« De là où les vivants sont plus difficiles à compter, » répondit Agathe.
L’homme sourit d’un sourire sans joie. « Entrez. On a déjà des morts à soigner, des blessés qui râlent, et des enfants qui crient. Vous serez chez vous. »
Ils entrèrent. L’homme referma la porte derrière eux.
Une salle basse, pleine de monde, de blessés étendus sur des matelas de fortune, d’hommes aux yeux creux. Une femme faisait bouillir des linges sur un petit fourneau. L’odeur était atroce, mêlée de charbon, de fièvre et de sang sec.
Élise allongea Henri sur un matelas contre le mur, prenant sa tête sur ses genoux.
Un homme grisonnant, les mains rouges, s’approcha. « Je suis Toussaint, rebouteux de son état. Laissez-moi voir ce bras. »
Il retira le bandage improvisé. Élise détourna la tête un instant, puis se força à regarder.
« La balle est ressortie, » dit Toussaint. « Le muscle est traversé mais pas sectionné. On peut le sauver. Approchez une lampe. »
Henri ouvrit les yeux, trouva Élise, sourit faiblement. Puis son regard s’alarma : il fixait la fenêtre donnant sur la rue.
Élise suivit son regard.
Derrière les carreaux poussiéreux, dans la pâleur de l’aube naissante, une file de torches s’arrêtait. Des casques luisaient. Des uniformes se déployaient en cercle, lentement, méthodiquement.
La maison était cernée.
Toussaint jura entre ses dents. « Ils patrouillent depuis trois jours. Ils savent qu’on est encore là. Ils n’osent pas donner l’assaut tant qu’ils n’ont pas assez de monde pour nous garder morts ou vifs. »
Henri saisit le bras d’Élise avec une force qu’elle ne lui croyait plus.
« Écoute-moi. Demain à l’aube, ils entreront. Ils fusilleront tout ce qui respire dans cette maison. Il y a des femmes ici. Il y a des enfants. »
Il s’interrompit, une douleur le traversa.
« Je suis un officier de Versailles. Un prisonnier évadé. Si je me rends à eux, s’ils voient que je viens de moi-même, ils peuvent laisser passer les autres. Ils peuvent croire que les gens d’ici m’ont aidé en toute bonne foi, et que je me suis échappé. »
Le silence de la pièce était si épais qu’on entendait battre le cœur d’Élise.
« Non, » dit-elle simplement.
« Élise, je peux nous sauver tous. »
« Non, » répéta-t-elle. Sa voix n’était plus qu’un fil. « Je n’ai pas traversé un fleuve sous les balles, je n’ai pas tiré un homme brûlant d’un cachot, pour que tu te rendes à ce salaud. Je reste avec toi. »
Henri la regarda dans les yeux. La fièvre faisait trembler son menton, mais la détermination qui remontait de ses prunelles était froide et claire.
« Demain matin, ils entreront. Et moi, je serai devant eux, debout et libre, ou je ne serai pas. »
Il lui prit la main, l’embrassa, lentement.
« Choisis ce que tu veux, Élise. Moi, j’ai déjà choisi. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.