La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 34: Aftermath of the Surrender
L'odeur de la poudre et du sang mêlés à celle de la Seine. Voilà ce qui resta d'Henri tandis qu'on le tirait de mes bras. Des mains gantées de blanc, des uniformes bleu nuit, des voix qui criaient des ordres que je n'entendais pas. Je criais, moi. Je criais son nom jusqu'à ce que ma gorge ne produise plus qu'un râle, et quelqu'un — un officier, peut-être, avec une moustache grise et des yeux de glace — me releva d'une poigne ferme.
« La femme aussi. Emmenez-la. »
On nous jeta dans un fourgon cellulaire, séparés par une cloison de bois. J'entendais Henri respirer de l'autre côté, un souffle court, sifflant, celui d'un homme qui lutte contre la fièvre et le plomb. Je collai ma joue contre le bois rugueux, les mains liées derrière le dos, et je murmurai :
— Henri. Henri, tu m'entends ?
Une pause. Puis sa voix, faible mais présente :
— Je t'entends. Tu es… tu es blessée ?
— Non. Je suis entière. Et toi ?
— J'ai connu de meilleurs matins.
Je faillis rire. C'était absurde. Nous étions prisonniers, couverts de sang, à destination de la mort peut-être, et il trouvait encore la force de l'humour. C'était cela, Henri. C'était cela que j'aimais.
Le fourgon cahota longtemps. Paris défilait derrière les planches, invisible. Je pensai à ma classe, à l'école vide, aux enfants que je n'avais pas pu sauver de la guerre. Je pensai à la fabrique clandestine où j'avais cousu des bandages dans une autre vie, quand le pire que je risquais était une réprimande du directeur. Tout cela n'était plus. Il ne restait que lui, sa respiration à travers la cloison, et ces mains qui me liaient.
Nous fûmes débarqués dans une caserne, puis transférés à la Conciergerie, puis vers un camp de tri improvisé dans l'enceinte du Palais de Justice. Là, on nous sépara. Pas une scène : des gardes me saisirent par les épaules et l'emmenèrent vers la gauche tandis qu'on me poussait vers la droite. Nos regards se croisèrent une seconde. Il était livide, son uniforme de médecin déchiré, maculé, une tache sombre à l'épaule qui s'élargissait lentement. Il me sourit. Un vrai sourire, malgré tout. Et il articula quelque chose que je déchiffrai sur ses lèvres plus que je ne l'entendis : *Je reviendrai.*
Je le laissai partir. C'était cela ou hurler jusqu'à perdre la voix.
---
Les semaines passèrent. Je fus interrogée, inculpée, défendue par un avocat commis d'office qui ne cachait pas son dégoût pour les Communards. La France de Versailles n'était pas clémente. Aux Tuileries, dans les ruines de la colonne Vendôme, on jugeait les insurgés par fournées entières, et la rumeur courait que les conseils de guerre fusillaient sans distinction les hommes, les femmes, parfois les enfants.
Je fus jugée avec un groupe de femmes — infirmières, cantinières, pétroleuses selon les accusations. Dans la salle, on appelait cela un procès. C'était une formalité. Le procureur lut ma fiche, parla de ma participation aux barricades, de mes « liens étroits avec les séditieux », de ma correspondance — trouvée dans mon ancienne école — avec des membres du Comité central. Je regardais la croisée des fenêtres, le ciel gris de juin, et je n'écoutais plus.
Puis on appela un témoin pour la défense.
Un vieil homme se leva dans le public. Il était vêtu d'un costume bourgeois, correct, usé aux coudes. Sa barbe blanche tremblait. Il s'avança vers la barre avec lenteur, comme si chaque pas lui coûtait un effort immense.
— Je suis le docteur Auguste de Valmont. Le père de l'accusé Henri de Valmont, dit Leclair.
Un frisson parcourut la salle. Le père. *Le père.* Ceux qui assistaient aux débats, curieux et charognards, se penchèrent. Le procureur se redressa, étonné.
— Vous venez témoigner contre votre fils et sa complice ? demanda le juge.
Auguste de Valmont pencha la tête. Ses mains, posées sur la barre, étaient déformées par une vie de chirurgie, de blessures, de morts mal rachetées. Il parla d'une voix basse, mais ferme :
— Je viens témoigner *pour* eux. Pour mon fils. Et pour mademoiselle Moreau.
L'assistance murmura. Le juge leva la main.
— Expliquez-vous.
Auguste inspira profondément. Puis il raconta. Il parla de son fils — ce fils qu'il avait destitué pour avoir voulu soigner les Communards, ce fils qu'il avait dénoncé dans un accès de haine et de peur. Il parlait lentement, sans hâte, et ses mots tombaient dans le silence comme des pierres dans l'eau.
— J'ai cru sauver ma famille en trahissant mon propre sang. J'ai cru que la loyauté au gouvernement de la France, à l'ordre, justifiait la perte de mon enfant. Mais j'ai vu, à l'hôpital, ce que ces hommes et ces femmes — ces insurgés, ces communards, si vous voulez les appeler ainsi — faisaient pour les blessés, les pauvres, les mourants. Ils n'étaient pas des monstres. Ils étaient des gens qui voulaient du pain, de l'air, de la justice.
Le procureur ouvrit la bouche, mais le juge le fit taire d'un geste. Auguste continua :
— Henri est mon fils unique. Je l'ai renié publiquement. Je viens aujourd'hui renier mon reniement. Il a servi ce pays avec une honnêteté que je n'ai jamais eue. S'il est coupable, c'est d'avoir suivi sa conscience. Et mademoiselle Moreau — cette femme qui l'a porté à travers les égouts, les catacombes, qui l'a privée de repos pour le sauver — mérite votre respect et non votre condamnation.
Dans le public, des gens pleuraient. Moi-même, je sentis mes yeux brûler. Ce vieil homme qui avait pris le fusil contre son fils, contre nous, se dressait maintenant pour nous couvrir de son ombre. Il avait la voix rauque, la posture tassée, mais il était immense.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il en se tournant vers moi. Pardonnez-moi.
Je ne trouvai pas mes mots. Je hochai simplement la tête, et une larme tomba sur mes mains enchaînées.
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Le verdict tomba trois jours plus tard. La salle était bondée, étouffante. On nous fit entrer séparément : les femmes d'abord, puis les hommes. Henri passa devant moi — son épaule bandée, son visage amaigri mais ses yeux plus clairs que jamais, comme si la fièvre avait consumé tout ce qui était brouillard en lui. Il me chercha du regard, me trouva, et ses lèvres bougèrent à nouveau.
Le président du conseil de guerre, un colonel à la voix monocorde, lut les sentences. Autour de nous, des détonations de peine : la mort. La mort. Les travaux forcés. La déportation. Les femmes de mon groupe furent condamnées, l'une à la réclusion, l'autre au bagne, une troisième à la mort — et je hurlai avec les autres quand on l'emmena.
Puis vint mon nom. Ma poitrine se serra.
— Élise Moreau, institutrice, convaincue de participation à l'insurrection, à l'assistance à personnes armées, et de complicité avec les rebelles.
Le tribunal délibéra sans me regarder.
— Sentence : la déportation simple en Nouvelle-Calédonie.
Ce n'était pas la mort. Ce n'était pas même le bagne avec les criminels communs. C'était l'exil. L'autre bout du monde. Je sentis le souffle me revenir, comme un nageur qui crève la surface.
Et puis on appela Henri :
— Henri de Valmont, dit Leclair, docteur en médecine, convaincu de complicité avec les insurgés. En raison des témoignages, notamment celui de son père, et de son œuvre de soignant auprès des blessés des deux camps — sentence : la déportation simple en Nouvelle-Calédonie.
Les deux. Nous étions condamnés à la même chose. Le destin, cet idiot sentimental, nous offrait un dernier présent.
Dans la confusion qui suivit, nos gardes nous croisèrent au centre de la salle — deux files, une masculine, une féminine. Henri tendit la main par-dessus la haie de baïonnettes. Je saisis la sienne une seconde, une seule.
— Je te trouverai, dit-il. Là-bas. Si ce monde est trop grand pour nous, on s'en fera un plus petit.
— Il y a un banyan près du port de Nouméa, murmurai-je, je ne sais pas pourquoi, comme si c'était une promesse.
Il rit, ce rire épuisé mais vrai sous sa barbe.
— Alors je t'attendrai sous un banyan.
On nous sépara. Mais j'avais sa main encore brûlante dans la mienne quand on me poussa vers la cellule des femmes.
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Le départ eut lieu au cœur de l'été, au port de La Rochelle. Le bateau était un ancien transport de troupes, aménagé pour les déportés. Mais avant d'embarquer, on nous accorda un dernier entretien sur le quai, séparés par deux rangées de gendarmes.
Mon père était là. Il n'avait pas eu de procès — sa trahison ancienne, son retour dans les rangs versaillais après avoir servi la Commune en secret, avait servi de monnaie d'échange, et on l'avait oublié dans un grenier plutôt que de le juger. Il traversa la grille des visiteurs, s'avança jusqu'à la barrière, et ses yeux étaient rouges.
— Élise. Ma fille. Mon petit soldat.
J'aurais voulu lui en vouloir. Pour les mensonges, pour les trahisons, pour ce rôle de révolutionnaire qui avait détruit notre famille. Mais il tenait dans ses bras une petite fille, une enfant brune aux yeux graves, et elle me ressemblait — cette Ève que Jules avait eue d'une femme morte pendant la guerre, dont mon père s'occupait depuis un an, arrachée aux orphelinats grâce à je ne sais quel réseau.
— Elle sait qui tu es, dit-il. Je lui parle de toi tous les soirs.
La fillette me regarda à travers la grille. Elle me demanda, d'une voix fragile :
— Tu reviendras ?
Je m'accroupis malgré les chaînes.
— Je promets, lui répondis-je. Quand ce sera fini, quand le monde sera en paix, je reviendrai te chercher. Et on sera ensemble. Tous les trois.
— Avec oncle Henri aussi ? demanda-t-elle.
Je n'avais jamais eu le temps de lui parler d'Henri. Mon père devait pourtant lui avoir raconté. Je relevai les yeux, et il hocha lentement la tête — ce vieux combattant fatigué, cet homme qui avait tant brisé pour conquérir si peu, qui maintenant ne demandait rien d'autre que de me voir partir en paix.
— Avec Henri aussi, dis-je. Je te le promets.
Elle tendit la main, passa ses petits doigts à travers la grille, et je touchai ses ongles du bout des miens. Ce fut notre seule étreinte.
La cloche du bateau sonna. On nous sépara. Mon père souleva l'enfant, la porta contre sa poitrine, et regarda le cargo s'éloigner. Je restai debout sur le pont, les mains serrées sur le bastingage, et je vis la France rapetisser encore et encore, devenir une ligne grise à l'horizon, un souvenir d'elle-même.
Je fermai les yeux. Je me rappelai la rue où j'avais vu Henri pour la première fois — un matin, une barricade, du sang, ses mains qui ne tremblaient jamais. Et je me promis, comme je l'avais promis à la petite fille, que cette rue nous reverrait.
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