La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 35: The Pardon
La lettre arriva un mardi, sous une enveloppe jaunie par trois mois de traversée. Henri la reconnut avant même de l'ouvrir — l'écriture serrée, penchée à gauche, les boucles des *f* qui lui rappelaient la craie sur un tableau noir.
Il s'assit sur le pas de sa case médicale, à Nouméa, et déchira le papier.
*Mon cher Henri,*
*Je suis libre. L'amnistie a été signée au printemps, et me voilà rendue à moi-même après deux années de captivité à la presqu'île Ducos. J'ai trouvé le père et l'enfant — vivants, tous deux. Je ne peux tout écrire ici, mais sache que la fillette a maintenant six ans et qu'elle chante faux, comme toi.*
*Reviens. Il est temps de rentrer à la maison.*
*Ton Élise*
Il relut la lettre trois fois. Le soleil du Pacifique brûlait son cou déjà cuivré, et quelque part derrière lui, un malade appelait pour qu'on change son pansement. Henri Moreau, médecin du bagne, docteur des forçats et des Kanaks, se leva et rentra dans son dispensaire.
Il prit six mois de congé.
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Le voyage dura quarante-trois jours. Henri passa la plupart du temps sur le pont, le visage tourné vers l'est, à regarder l'horizon se peupler de baleines et d'oiseaux. Il avait trente-deux ans. Son bras gauche gardait la trace de la balle versaillaise, une cicatrice blanche qui le faisait souffrir quand il pleuvait — ce qui, en Nouvelle-Calédonie, signifiait souvent.
Il pensait à cette rue.
La rue des Rosiers, dans le Marais, où il l'avait vue pour la première fois. Elle tenait un cahier bleu contre sa poitrine, ses cheveux échappés de son chignon, et elle marchait comme si la ville lui appartenait. Le 18 mars 1871. Le matin où Paris s'était réveillée rouge et barricadée.
Il pensait à la façon dont elle l'avait traîné hors des égouts, hors du tribunal, hors de la mort. À la façon dont elle avait menacé de mourir avec lui dans cette cour de la Roquette, devant les fusils de son propre père.
Il pensait au mot qu'elle disait la nuit, quand ils se cachaient dans le grenier du dixième : *ensemble*.
Le bateau entra dans le port de Marseille par un matin gris de novembre. Henri descendit la passerelle avec sa valise de médecin colonial — instruments rouillés, plantes séchées, un crâne de roussette qu'il avait promis d'offrir à un collègue — et chercha une calèche pour la gare.
Il ne trouva pas de calèche.
Il trouva Élise.
Elle se tenait seule au bout du quai, dans un manteau gris trop grand pour elle, les cheveux tirés en arrière, un livre sous le bras — un roman, peut-être, ou un traité de botanique. Elle n'avait pas bougé quand elle l'avait vu. Elle avait juste ouvert la bouche, comme si elle voulait dire quelque chose, et puis fermé les yeux.
Henri laissa tomber sa valise.
Il traversa le quai à grands pas, et quand il fut devant elle, il s'arrêta. Ils se regardèrent.
— Tu as maigri, dit-elle enfin.
— Tu as les mêmes cheveux.
— Bien sûr que j'ai les mêmes cheveux. Ils ont poussé depuis — ils ont peut-être poussé un peu.
Il rit. C'était un son étrange, qu'il n'avait pas produit depuis longtemps. Élise rit aussi, et puis elle se jeta contre lui, et il la serra si fort qu'il sentit ses côtes à travers le manteau gris.
— Je t'avais dit de revenir, murmura-t-elle contre son épaule.
— J'ai mis un peu de temps.
— Ça ira.
Elle recula d'un pas, s'essuya les yeux du revers de la main, et fouilla dans la poche de son manteau. Elle en tira un papier plié, usé, aux bords gondolés par l'eau de la Seine et par mille manipulations.
La lettre de sauf-conduit. La signature d'Henri, encore lisible malgré l'encre qui avait coulé.
— Je l'ai gardée, dit-elle. Je n'ai jamais su si elle servirait à quelque chose. Mais je l'ai gardée.
Il prit le papier dans ses mains et le regarda longuement. Il datait d'avril soixante-et-onze. Il l'avait écrite pour une femme qui devait traverser une barricade, et c'était lui qui avait dû être sauvé.
— Garde-la, dit-il. C'est notre histoire.
Ils montèrent dans le train vers Paris.
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La ville avait changé. Henri le sentit dès la gare de Lyon, dans la façon dont les gens marchaient — moins de hâte, plus de bruit. Les traces des obus avaient été repeintes, les ruines de l'Hôtel de Ville remplacées par des échafaudages, et sur les murs, les affiches de la Commune avaient cédé la place à des annonces de spectacles et de ventes de charité.
La République était neuve, fragile, et tout le monde le savait.
Élise le conduisit non pas vers la maison Moreau — Henri avait appris en route que son père avait vendu l'appartement familial, que sa femme de ménage était morte en 1872, que les murs du salon avaient été réquisitionnés pour loger des fonctionnaires — mais vers une petite maison de la rue de Sévigné, cachée derrière une cour pavée d'arbres.
— Où sommes-nous ? demanda-t-il.
— Chez ma mère de cœur.
Il s'arrêta.
— Ta mère de — qu'est-ce que ça signifie ?
Élise se retourna vers lui, un sourire timide aux lèvres.
— Souviens-toi de ce que je t'ai dit dans l'égout. Que mon père était un révolutionnaire qui a trahi sa cause pour sauver sa famille. Que ma mère était morte en soixante-quatre, et que mon père avait pris une fille sous son aile — Ève.
— Oui.
— Ce que je ne t'ai pas dit, c'est que cette fille était la sœur d'un homme que mon père avait caché chez lui en soixante-dix. Un Communard exilé qui est mort à Bruxelles l'année dernière. Et qu'elle était la nièce d'une femme qui m'a recueillie après la mort de ma mère, quand mon père était trop blessé pour s'occuper d'une enfant de cinq ans.
Henri fronça les sourcils.
— Tu me dis que tu as une autre famille ?
— Je te dis que j'ai toujours eu une autre famille. Une famille qui savait qui était mon père, et qui ne s'en est jamais servie contre lui. Quand tu es parti en Calédonie, je suis venue vivre chez elle. Elle m'a appris à lire les plantes. Elle m'a aidée à élever la petite.
La porte de la maison s'ouvrit, et une femme d'environ soixante ans sortit sur le perron. Elle était vêtue de noir, mais son visage était doux et ridé comme une pomme. Derrière elle, petite et brune, une fillette de six ans en robe blanche regardait Henri avec des yeux immenses.
— Voici ma tante Marie, dit Élise. Et voici — voici la fille de mon frère.
Henri s'accroupit devant l'enfant.
— Bonjour, dit-il.
La petite le regarda encore un instant, puis s'approcha, posa une main sur son épaule — celle qui portait la cicatrice — et dit :
— Tu es l'homme de la banyan ?
Henri leva les yeux vers Élise, qui souriait à travers ses larmes.
— Oui, dit-il. Je suis l'homme de la banyan.
La petite hocha gravement la tête.
— Alors c'est bien. On allait t'attendre encore très longtemps.
Marie, la tante, fit entrer tout le monde dans la maison. Il y avait du thé sur la table, des tartes aux pommes, et un bouquet de fleurs séchées dans un vase bleu. Henri s'assit, prit une tasse, et pour la première fois depuis trois ans, il se sentit chez lui.
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Le lendemain, ils marchèrent.
Élise l'avait prévenu — elle avait demandé à son père Auguste de les retrouver à midi, rue des Rosiers, devant la boutique du chapelier où ils s'étaient vus pour la première fois. Henri avait accepté sans hésiter, et il ne savait toujours pas pourquoi il avait si peur.
La rue était la même. Les pavés, les toits, la boutique aux volets verts. Il y avait une femme qui balayait son seuil, un livreur qui poussait une charrette de pains, un chat couché sur une fenêtre.
Et Auguste Moreau était là.
Il était plus vieux que dans le souvenir d'Henri — les cheveux blancs, le dos courbé, les mains tachées d'encre et de tabac. Mais ses yeux étaient les mêmes, et quand il vit son fils, il ôta son chapeau et s'immobilisa.
— Père, dit Henri.
Il entendit sa propre voix, et elle tremblait.
Auguste fit un pas, puis un autre. Il tendit la main, hésita, puis la laissa retomber.
— Je t'ai fait condamner, dit-il. J'ai témoigné pour qu'on t'envoie mourir dans une île.
Henri s'approcha.
— Tu m'as sauvé, dit-il. Tu m'as raconté la vérité devant le tribunal. Tu as dit que je n'avais pas voulu la trahir — que je l'aimais.
— Je t'ai déshérité.
— Je l'ai appris. Ça m'a semblé juste.
— Tu sais pourquoi je l'ai fait ?
Henri le regarda.
— Parce que tu pensais que je devais commencer de zéro. Que ce que j'avais hérité de toi — le nom, la fortune, les dettes — me condamnerait encore.
Auguste ferma les yeux.
— Ta mère t'aurait détesté pour ce que j'ai fait, dit-il.
— Alors, dit Henri avec un sourire triste, il est heureux qu'elle soit là pour me dire le contraire. — Il sortit le sauf-conduit de sa poche et le tendit à son père. — Tiens. C'est la première chose que j'ai signée de ma vie, et c'est la seule qui ait compté.
Auguste prit le papier, lut la signature, et quand il releva la tête, il y avait de l'eau dans ses yeux.
— Elle est belle, cette lettre.
— Elle est à toi, si tu veux. En souvenir.
Il y eut un silence. Élise s'approcha, glissa sa main dans celle d'Henri, et se tourna vers Auguste.
— On va se marier, dit-elle doucement. À la maison, dans quinze jours. Tu viendras ?
Auguste Moreau regarda son fils, puis Élise, puis la rue. Les pavés de la commune, les fenêtres repeintes, les affiches déchirées.
— Ton frère me manque, dit-il.
— Je sais, dit Élise. Il me manque aussi.
— Il aurait aimé ce mariage.
— Oui. Il aurait chanté faux, et il aurait renversé le gâteau.
Auguste laissa échapper un rire brisé, une seule syllabe, et puis il tendit les bras. Élise s'y blottit, et Henri les entoura tous les deux.
Le chat, sur le rebord de la fenêtre, les regarda. Le livreur passa. La femme continua de balayer.
Paris était là. La République était là. Et au bout de la rue, dans la lumière de novembre, un couple — un médecin à la peau bronzée par le Pacifique, une maîtresse d'école aux mains de lessive et de craie — se tenait au-dessus des ombres de trois années de guerre.
On pouvait encore voir, entre les pavés, les traces de sang de la barricade. Mais les pavés étaient lavés, et quelqu'un avait planté des pensées dans les pots de la boutique.
Henri prit le visage d'Élise entre ses mains.
— Je crois que je n'ai jamais su ton nom avant maintenant, dit-il doucement.
— Et tu le savais ?
— Je savais que tu t'appelais Élise. Je n'ai jamais su qui tu étais.
Elle sourit.
— Tu vas avoir toute la vie pour l'apprendre.
Il se pencha, l'embrassa au coin des lèvres, et le monde — la ville, la rue, le parfum du thé qui arrivait de la maison de Marie, la petite parente qui dansait sur les pavés en chantant une comptine fausse — les entoura comme un mur silencieux, comme une promesse tenue.
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