La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 5: A Debt to a Dead Doctor
Le médecin communard avait les yeux grands ouverts sur le ciel gris, et Henri crut d’abord qu’il était mort. Les soldats versaillais le tiraient par les pieds vers le mur d’exécution, son crâne cognant contre les pavés inégaux. Une tache de sang fraîche s’élargissait sur sa blouse, à hauteur du flanc.
— Arrêtez, dit Henri.
Le caporal Martin se retourna, les sourcils levés.
— C’est un insurgé, lieutenant. Un docteur de la Commune. Il a soigné les fédérés à Neuilly.
— Je vois ce qu’il est. Mais il est blessé et il est médecin. Nous manquons de chirurgiens à Versailles. Je le prends.
Martin ne bougea pas. Ses doigts jouaient avec le cran de son fusil. Les deux soldats qui traînaient le corps s’étaient arrêtés, attendant un ordre.
Henri s’approcha. Il parla bas, pour que les hommes n’entendent pas.
— Je vous demande de me laisser ce prisonnier, Caporal. Vous avez noté mes écarts de conduite. Ajoutez celui-ci si vous le jugez utile. Je prends la responsabilité.
La bouche de Martin se tordit, à moitié sourire, à moitié grimace.
— Vous collectionnez les ennemis, lieutenant. Un jour, quelqu’un vous demandera de rendre des comptes.
— Ce jour-là, je serai prêt. Pour l’instant, déposez-le sous cette tente.
Martin fit un geste sec. Les soldats lâchèrent les jambes du médecin, qui retomba lourdement. Puis le caporal s’éloigna, son carnet déjà ouvert dans la main.
Henri s’accroupit auprès de l’homme. Le docteur respirait encore, par saccades. Il pouvait avoir cinquante ans, le visage ridé par la fatigue, les mains calleuses de travail et de savon. Sous la blouse chargée de sang, une blessure à la poitrine, propre, nette. Une balle de chassepot.
— Je suis le docteur Roux, murmura l’homme. Je vous ai entendu plaider ma cause. C’est inutile. Je suis perdu.
Henri défit la blouse, sans répondre. Le sang pulsait doucement à chaque respiration. Il n’avait pas besoin d’un diagnostic pour comprendre. Le poumon était touché. Le docteur Roux mourrait avant la tombée de la nuit.
— Comment vous appelez-vous, jeune homme ? dit le blessé.
— Henri de Valcourt.
Le docteur ferma les yeux un instant. Il semblait chercher dans sa mémoire.
— Un aristocrate qui sauve un communard. Le monde est renversé.
— Je sauve un médecin. La politique ne devrait pas avoir le dernier mot sur la vie des soignants.
Roux toussa, une mousse rosâtre aux lèvres. Henri passa le bras sous sa nuque, l’aida à se tourner légèrement pour respirer mieux.
— Vous n’y gagnerez rien, dit le docteur. Mon nom sera oublié. Ma cause aussi peut-être. Mais j’ai une fille. Je dois… je dois vous parler d’elle.
Henri regarda autour de lui. Le champ de bataille s’étendait derrière les lignes versaillaises, à demi nettoyé. Le corps de la Commune, pensa-t-il. La cause de Roux ne serait peut-être pas oubliée, mais elle était mourante, elle aussi.
— Je vous écoute.
Roux chercha dans sa poche intérieure. Il en sortit une lettre froissée, l’enveloppe maculée de sang et de poussière.
— Ceci est pour elle. Elle s’appelle Camille. Camille Roux. Elle est infirmière dans un hôpital de la Commune. Peut-être encore à l’hôpital Saint-Antoine. Peut-être ailleurs.
— Vous ne savez pas où elle est ?
Le médecin secoua la tête. Ses yeux s’embuèrent.
— Les frontières bougent chaque jour. Je lui ai écrit trois fois. Les lettres n’arrivent plus. Mais elle doit vivre. Comprenez-vous ? Elle est tout ce qu’il me reste. Sa mère est morte du choléra en dix-neuf, quand Camille avait douze ans. J’ai promis de la protéger.
Henri prit la lettre. Elle était lourde, pleine de pages.
— Et me demandez-vous de la trouver ?
Roux toussa encore. Des perles de sang apparurent au coin de ses lèvres.
— Je vous demande plus que cela. Je vous demande de la protéger. Si elle survit à cette semaine, elle sera seule. Sans famille, sans argent, sans une maison qui lui appartient. Le monde aura changé, et elle aura perdu de tous les côtés. Elle sera une communarde vaincue, sans aveu possible, sans pardon accordé.
Henri sentit le poids du paquet dans sa main. Un homme lui demandait de pourvoir à l’avenir d’une inconnue dans une ville en flammes. Il pensa à son père, qui l’interrogeait chaque jour sur son salut et son obéissance. Il pensa à Élise, au sourire douloureux qu’elle avait eu lorsqu’ils s’étaient trouvés quelques instants, de part et d’autre d’une barricade morte.
— Je vous le jure, dit-il. Si je la trouve, je la protégerai.
Roux ferma les yeux, et une ombre de paix passa sur son visage.
— Camille est volontaire, insista-t-il. Mais ne vous fiez pas à sa force. Elle est plus fragile qu’elle ne veut le paraître. Elle fait l’insolence pour ne pas pleurer.
Henri sourit malgré lui.
— Je connais ce caractère.
— Elle a une cicatrice à la mâchoire, sous l’oreille gauche. Un accident de son enfance. Elle la cache sous ses cheveux quand elle est intimidée.
Henri nota mentalement. Il ne savait pas encore pourquoi tous ses détails lui semblaient précieux, comme les pièces d’un coffre qu’il ne pourrait pas ouvrir immédiatement.
— Que dit la lettre ?
Roux haleta. Le sang coulait plus fort maintenant.
— Elle dit ce que je n’ai jamais su lui dire de la bouche. Elle dit que je suis fier d’elle. Elle dit qu’elle ne doit pas se haïr pour aimer la vie. Elle dit… elle dit que je suis parti soigner les hommes parce que je n’ai pas pu soigner sa mère.
Il y eut un long silence. Henri ne savait pas quoi dire. Il comprenait ces choses, ces absences, ces rendez-vous manqués entre un parent et son enfant. Il regarda la lettre et sentit qu’elle contenait plus que des mots : la totalité d’une vie d’homme, pliée en quatre.
Le docteur Roux prit la main d’Henri. Sa poigne était surprenante, ferme comme une ancre.
— Promettez-vous encore ? Pas seulement de la sauver. Promettez-vous de lui dire que j’ai pensé à elle à la fin ?
Henri serra la main avec force.
— Je vous le jure, docteur.
Roux ouvrit la bouche pour répondre. Mais le souffle qui en sortit fut plus léger que sa voix, un soupir sans forme, qui se perdit dans le vent de la ville en ruine. Sa main retomba.
Le médecin communard mourut en silence, tandis que les canons tiraient au loin sur la capitale.
Henri resta quelques instants immobile. Il vérifia le pouls, encore par habitude professionnelle. Puis il referma les yeux de l’homme, d’un geste long et précis, comme une cérémonie qu’il connaissait par cœur.
Un soldat passa près de lui, traînant un autre corps. Il jeta un regard au mort sans élégie, sans même un mot.
— Encore un ? demanda-t-il.
— Encore un, répondit Henri.
Il cacha la lettre sous sa tunique, près de son cœur. Le papier était fine, couvert d’une écriture serrée. Une vie entière, pensait-il. Il pensa au rapport de Madame Moreau, rangé chez lui, à ce nom que la mort de cet inconnu lui avait appris à dire : Camille Roux. Camille. Une infirmière de la Commune. Une femme qu’il avait juré de protéger, sans la connaître. Une femme qui se trouvait peut-être, à cette heure même, à l’autre bout de Paris, dans une de ces rues qu’il traversait avec ses soldats.
Il sortit son carnet de médecin et écrivit une ligne, de son écriture droite et serrée, comme pour ne pas la perdre dans la confusion de cette journée qui ne finissait plus.
*Camille Roux. Dernière adresse : hôpital Saint-Antoine. À retrouver.*
Une pensée traversa son esprit : Élise enseigne peut-être parmi les enfants, soigne les blessés, connaît toutes les infirmières du quartier. Camille et elle se ressemblent peut-être, ces femmes debout contre un monde qui les tue. Le hasard de Paris faisait de ces liens-là. Il replia le carnet, et se leva.
Une odeur de fumée montait de la ville. Quelque part derrière lui, le palais des Tuileries brûlait — il en apercevait la lueur par-dessus les toits. Une autre mission se préparait : une reconnaissance vers le palais, avant que ses ruines ne tombent définitivement. Henri regarda sa montre. Dans une heure, il aurait un ordre à suivre.
Il jeta un dernier regard au corps de Roux, qui avait pris la pose paisible des morts aux mains vides. Puis il glissa la lettre encore plus profondément contre sa poitrine, tourna les talons, et marcha vers le feu qui léchait le ciel.
Il ne savait pas que déjà, dans une école du neuvième arrondissement, une femme nommée Élise apprenait à une enfant de cinq ans à panser une blessure, et que son amie Camille venait d’arriver avec un ballot de bandages propres dans les bras.
Il se souviendrait plus tard de ce moment, de cette coïncidence, de ces fils invisibles entre cette lettre et cette rue, cette morte et cette vivante, cette promesse et cette rencontre qui n’était pas encore arrivée. Pour l’instant, il ne savait que marcher vers les Tuileries.
La ville était un théâtre de ruines. Mais ses promesses, pensa-t-il, avaient des ailes plus grandes que les incendies.