La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 6: The Roof of the Tuileries
La fumée montait en colonnes paresseuses au-dessus des toits, comme si la ville elle-même exhalait son dernier souffle. Élise avançait dans les rues vides, un foulard humide pressé contre son nez et sa bouche pour filtrer l'air chargé de suie et de poudre. Les Tuileries brûlaient depuis la veille, et même à trois rues de distance, la chaleur du brasier lui râpait la peau.
Elle n'aurait pas dû être là. Berthe veillait sur les enfants, Camille avait promis de rester jusqu'à son retour, et le docteur Manet avait besoin d'elle à l'hôpital de fortune de la rue de Rivoli. Mais une des gosses — la petite Lucie, huit ans, les yeux trop grands pour son visage — avait perdu sa poupée dans la panique de l'évacuation. Une poupée de chiffon avec une robe bleue. La seule chose qui lui restait de sa mère.
Élise avait pensé que les Tuileries, avec leur foule de réfugiés et de gardes nationaux, seraient le dernier endroit où l'on chercherait une fillette. Mais les Tuiles n'étaient plus qu'un brasier monumental, ses fenêtres vomissant des langues de feu, ses murs crépitant comme des braises. Les Communards l'avaient incendiée pour empêcher que le palais ne serve de symbole à la réaction. Ou peut-être simplement par rage.
Elle longea le mur du jardin, cherchant des yeux un mouvement, un chiffon bleu accroché à une grille. Rien. Juste des débris et la lueur dansante de l'incendie qui peignait les façades en orange et noir.
Un bruit derrière elle. Élise se retourna, la main sur le pistolet qu'elle portait à la ceinture — un Lebel récupéré sur un fédéré tombé, qu'elle n'avait jamais utilisé que pour le nettoyer.
Henri de Valcourt se tenait à dix pas, son uniforme bleu horizon maculé de cendre, son carnet à la main. Il s'arrêta net en la voyant. Un instant, aucun des deux ne bougea. Autour d'eux, le silence n'était peuplé que du grondement du feu et du craquement des poutres qui s'effondraient.
« Vous », dit-il.
« Vous », répondit-elle.
Il n'y avait pas d'ironie dans sa voix, seulement une fatigue immense. Il rangea son carnet dans la poche de sa capote et fit un pas vers elle. « Vous êtes seule ? »
Elle n'allait pas lui mentir — pas après tout ce qu'ils s'étaient dit. « Il y a des enfants, à l'école. Je cherchais la poupée de l'un d'eux. Une enfant l'a perdue quand le bombardement a commencé. »
Il cligna des yeux, comme si la simplicité de sa mission le déconcertait. « Vous traversez les lignes pour une poupée ? »
« Elle n'a plus sa mère. C'est tout ce qui lui reste. »
Henri ne répondit pas tout de suite. Il regarda les flammes qui léchaient les corniches du palais, puis il dit, d'une voix qu'elle dut tendre l'oreille pour entendre : « Je devrais vous arrêter. Vous devriez être du côté de la barricade, et moi de celui des Versaillais. Et nous sommes là, dans un jardin en feu, à parler d'une poupée. »
« Alors arrêtez-moi », dit Élise, les bras légèrement écartés. « Je n'ai pas d'arme contre vous. »
Il laissa échapper un rire bref, presque involontaire. « Non. Vous avez mieux. Vous avez cette façon de regarder le monde comme s'il méritait d'être sauvé. »
Elle sentit ses joues s'empourprer, et se détourna pour que la lueur du feu ne la trahisse pas. Elle reprit sa marche le long du mur, les yeux au sol, cherchant encore une trace de chiffon bleu. Il la suivit à quelques pas, sans autre bruit que celui de ses bottes sur les pavés.
C'est lui qui la vit le premier. À demi cachée sous un buisson de laurier, tassée contre la grille, une petite forme de toile bleue, le visage cousu de fil noir. Il la ramassa délicatement, comme on ramasserait un oiseau blessé, et la lui tendit.
Élise pris la poupée avec des mains qui tremblaient — elle ne savait pas pourquoi, elle n'aurait pas su le dire. Ses doigts s'attardèrent une seconde sur la toile râpée. « Merci. »
Il y eut un craquement sourd derrière eux. Une portion de la toiture des Tuileries s'effondra dans un jaillissement d'étincelles qui monta vers le ciel comme des lucioles géantes. Élise sursauta, et dans son mouvement, sa main heurta le rebord tranchant d'un éclat de marbre brisé. Elle retint un cri.
Henri fut auprès d'elle en trois enjambées. « Montrez-moi. »
Elle obéit, tendant la main. La coupure était profonde d'un demi-centimètre, le sang coulant en filet rouge le long de son doigt. Sans un mot, il sortit de sa poche un paquet de bandages de toile blanche — tous les officiers de santé en portaient, il en avait vu assez pour savoir que le danger ne prévient pas. Il en déroula un morceau et entreprit de panser la plaie avec une précision qui trahissait des années de pratique.
Ses doigts étaient fermes et froids. Il ne la regardait pas, concentré sur la tâche, et cette concentration même devenait une forme d'intimité. Élise sentait la chaleur de sa peau contre la sienne alors même que le feu continuait de rugir derrière eux, transformant le palais des rois en bûcher.
Il noua le bandage avec un geste net et relâcha sa main, mais pas tout à fait. Ses doigts restèrent autour des siens, légers, comme s'il hésitait à la laisser partir.
« Élise », dit-il, et ce fut la première fois qu'il prononçait son prénom. Elle sentit son corps entier se tendre. « Laissez la Commune. Prenez les enfants et partez. Cette ville va être noyée sous le sang. »
Elle retira sa main doucement. « Et que voulez-vous que je fasse ? Que je laisse les blessés sans soins ? Que je laisse Jules — »
Elle s'arrêta. Elle ne voulait pas lui parler de Jules. Ne voulait pas que cet homme sache que son frère se battait de l'autre côté, qu'il était peut-être déjà mort dans quelque champ de Levallois.
Henri devina la réticence. « Votre frère ? »
« C'est personnel. »
Il hocha la tête, comme s'il avait entendu cette phrase cent fois dans sa vie, comme s'il la comprenait trop bien. « Alors promettez-moi une chose. Si les barricades tombent — et elles tomberont, Élise, vous le savez — venez me trouver. Je vous ai déjà fait une offre. Elle tient toujours. »
Elle regarda le bandage blanc autour de sa main. Le sang commençait à le teinter d'une tache rouge sombre. « Je ne peux pas vous faire cette promesse. »
« Alors une autre. » Il fit un pas, réduisant la distance entre eux à presque rien. Elle pouvait voir les traces de fatigue sous ses yeux, les cendres incrustées dans les plis de son col. « Retrouvez-moi. Ici. Cette nuit. Même heure. Si vous êtes toujours vivante, si j'en suis toujours capable, nous serons tous les deux là. Et nous verrons. »
« Nous verrons quoi ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Autour d'eux, les Tuileries continuaient de mourir, leur agonie éclairant leurs visages de lueurs orange. Henri leva la main, comme pour toucher son visage, puis la laissa retomber.
« Nous verrons si le monde peut encore contenir autre chose que de la haine. »
Il tourna les talons et s'éloigna dans la fumée, sa silhouette bleue se fondant dans les ombres mouvantes. Élise resta là, la poupée de Lucie serrée contre sa poitrine, le bandage blanc autour de sa main, le cœur battant si fort qu'elle aurait juré que le feu lui répondait.
Quand elle arriva à l'école, le crépuscule tombait. Berthe dormait dans un fauteuil, les enfants entassés sur des matelas improvisés. Camille était assise près de la fenêtre, un fusil à portée de main. Elle leva les yeux quand Élise entra.
« Tu es en retard. J'ai cru que tu étais morte. »
Élise posa la poupée à côté de la petite Lucie endormie, qui la saisit dans son sommeil avec un murmure de satisfaction. Elle s'assit à la table, la main bandée posée devant elle.
« J'ai vu quelqu'un », dit-elle. Et puis, plus bas, comme si elle testait chaque mot avant de le faire sortir : « Le médecin de l'autre côté. Celui qui a écrit ce rapport. »
Camille haussa un sourcil. « Et tu es revenue vivante ? »
« Il veut me revoir. Cette nuit. Il m'a demandé de quitter la Commune. » Elle releva la tête et regarda Camille droit dans les yeux. « Je ne pars pas. Mais je vais peut-être retourner le voir. »
Camille ouvrit la bouche pour répondre, mais au même instant on frappa à la porte. Trois coups secs, espacés. Le code des fédérés. Camille se leva, arme à la main, tandis qu'Élise allait ouvrir.
Un garde national, le visage noir de poudre, tenait à la main un morceau de papier plié. « Une dépêche pour la citoyenne Moreau. De son frère. »
Élise prit le papier d'une main qui ne tremblait plus. À l'intérieur, quatre mots écrits d'une écriture pressée :
*J'ai besoin de toi. Seule.* J.
Elle regarda le bandage dépasser de sa manche, sentit la douleur sourde de la coupure, entendit le crépitement lointain des Tuileries qui brûlaient encore.
Une nuit. Un frère. Un médecin ennemi. Et une ville qui s'effondrait autour d'elle.
Elle savait déjà qu'elle ne dormirait pas.