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La Barricade et le Pansement

Lire le chapitre 7: The Pasteur of the Rue de Sèvres

La rue de Sèvres était presque déserte à cette heure. Les derniers rayons du soleil couchant teintaient les façades d’un orange sale, et l’air sentait la poudre et la pluie prochaine. Élise marchait vite, le cœur cognant contre ses côtes. Le message de Jules — griffonné sur un bout de papier brun, livré par un gamin des rues qui avait refusé de donner son nom — lui brûlait la poche.

*Viens seule. Rue de Sèvres, au numéro 14, derrière la boutique du vannier. C’est important. Ne dis rien à personne.*

Jules était blessé. C’était ce qu’on lui avait dit. Mais ce mot n’avait rien d’un appel au secours. C’était un ordre. Et il était signé de sa main, oui, mais d’une écriture nerveuse, pressée, qui ressemblait à celle d’un homme qui n’a plus le temps de choisir ses mots.

Elle poussa la porte du 14 — une arrière-boutique désaffectée, pleine d’odeur de paille et de cire. À l’intérieur, une seule bougie brûlait sur un tonneau renversé. Jules était assis là, la jambe bandée, le visage creusé par deux nuits sans sommeil. Il leva les yeux. Pas de sourire. Pas d’embrassade.

« Tu es venue seule ? » demanda-t-il.

« Bien sûr. Tu as dit que c’était important. »

Il la dévisagea un long moment. Puis il sortit de sa poche un carnet noir, usé aux coins, et le posa sur le tonneau entre eux.

« Je voulais que tu entendes ça de ma bouche, Élise. Pas d’un rapport. »

Elle sentit le froid lui gagner la nuque. « Entendre quoi ?

— Je travaille pour Versailles. Depuis le début. »

Le silence dura trois battements. Élise crut d’abord avoir mal compris, que la fatigue ou le manque de nourriture lui jouait des tours.

« Tu veux dire que tu… » Elle s’interrompit. « Tu veux dire que tu es un espion.

— Je transmets des informations sur les positions des bataillons fédérés. Sur les dépôts de munitions. Sur les faiblesses du Comité central. »

Il parlait d’une voix plate, presque mécanique. Élise recula d’un pas comme si le sol venait de se dérober.

« Mais tu as été blessé à Levallois. Tu as failli mourir en combattant pour la Commune. »

Jules eut un rire sans joie. « J’ai été blessé, oui. Pas en combattant pour la Commune. En essayant de traverser les lignes pour rejoindre mon contact. Un de nos propres tireurs a paniqué en me voyant courir vers le camp adverse. La balle n’a fait que traverser le mollet. J’ai eu de la chance. »

Élise s’assit sur une caisse sans demander la permission. Ses jambes refusaient de la porter. Elle pensa aux soirs où Jules chantait avec elle les chansons de la révolution, aux heures passées à panser les blessés dans les salles de sa petite école, au drapeau rouge qu’il avait cousu lui-même pour le hisser sur le toit du bâtiment.

Tout ça n’était que comédie.

« Pourquoi ? » Sa voix n’était plus qu’un filet.

Jules ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, il avait l’air d’un homme beaucoup plus vieux que ses vingt-six ans.

« Parce que papa travaille pour le gouvernement. Il l’a toujours fait. Il est secrétaire principal au ministère de l’Intérieur — poste conservé, officieusement, depuis la chute du Second Empire. Maman était de ceux qui servent dans l’ombre. C’est pour ça qu’elle portait ce locket — la fleur de lys gravée n’est pas une décoration. C’est un signe de reconnaissance. »

Élise porta la main à son cou. Le médaillon était là, sous son col, contre sa peau. Sa mère le lui avait donné le matin de sa mort, en lui jurant qu’il la protégerait, qu’il lui rappellerait toujours qui elle était.

« Maman était… espionne ?

— Maman était loyaliste. Comme nous. Comme notre famille l’est depuis trois générations. Notre grand-père a servi Louis XVI. Notre père a servi Napoléon III. Et moi, je sers la République — pas celle de la Commune. Celle de la loi et de l’ordre. »

Élise se leva d’un bond. La chaise tomba derrière elle.

« Tu appelles ça la loi et l’ordre ? Des gens meurent dans les rues, des enfants crèvent de faim pendant que les Versaillais bombardent nos quartiers, et tu traites nos voisins, nos amis, nos blessés — tu les livres à leurs bourreaux. Et tu me demandes de comprendre ? »

Jules se leva à son tour, boitant à peine. Son regard était dur, mais ses mains tremblaient.

« Je ne te demande pas de comprendre. Je te demande d’ouvrir les yeux. Cette Commune va tomber. Dans quelques semaines, quelques mois au plus tard, l’armée de Thiers va reprendre la ville. Et ceux qui auront soutenu la rébellion seront fusillés. Pas jugés. Fusillés. Je ne veux pas que tu sois de ceux-là. »

Il fit un pas vers elle. Elle recula.

« Papa m’a chargé de te dire ceci : si tu quittes Paris maintenant, il a préparé une situation pour toi à Versailles. Une maison, un poste d’institutrice dans un quartier sûr, une pension pour recommencer. Tu pourras reprendre ta vie. Oublier tout ça.

— Oublier les enfants que je cache dans mon école ? Oublier Camille, qui a perdu son père au combat ? Oublier les hommes que j’ai regardé mourir en me tenant la main ? » Elle haletait. « Tu veux que j’oublie que tu es mon frère ? »

Jules eut un mouvement de recul, comme si elle l’avait giflé. Le silence entre eux était plus lourd que tous les obus tombés sur Paris.

« Je suis ton frère, Élise. Et je t’aime. C’est parce que je t’aime que je te dis ça maintenant, avant que la fin ne vienne. Tu ne veux pas être du côté des perdants. Tu ne veux pas mourir pour rien.

— Et toi ? » demanda-t-elle, la voix brisée. « Tu trouves que tu vis pour quelque chose ? À jouer les traîtres dans l’ombre, à compter les cadavres que tes rapports ont causés ? »

Elle vit quelque chose se briser dans son regard. Une fissure, profonde, ancienne. Il n’avait peut-être jamais eu le choix, songea-t-elle soudain. Peut-être qu’on l’avait formé, dressé, comme on dresse un chien de chasse, sans jamais lui demander son avis.

Mais cela ne changeait rien. Les morts restaient morts.

« Je ne quitterai pas Paris », dit-elle lentement, en détachant chaque mot. « Et si tu es honnête, si tu m’aimes vraiment, alors tu vas m’aider. »

Jules plissa les yeux. « T’aider à quoi ?

— Le prochain convoi médical de Versailles doit passer par la porte de Vanves dans deux jours. Dis-moi quand. »

Il secoua la tête, incrédule. « Tu veux que je trahisse mes propres informateurs ?

— Tu veux que je te dénonce aux fédérés ? » Elle n’avait pas crié. Sa voix était calme, froide, lisse comme la glace. « Je connais assez de monde pour qu’on te pende dans l’heure. »

Jules la regarda. Longtemps. Puis il éclata d’un rire étrange, presque admiratif.

« Tu as toujours été la plus têtue de nous deux. Même petites, tu refusais de céder au jeu quand tu savais que tu avais perdu. »

Il sortit un crayon de sa poche, déchira une page de son carnet et écrivit trois lignes. Il lui tendit le papier.

« Porte de Vanves, jeudi avant l’aube. Le convoi passera par le boulevard de l’Hôpital. Des fourgons blancs, croix rouges, deux escouades d’escorte. Ils auront des médicaments et du matériel chirurgical pour les hôpitaux de Versailles. Si vous les interceptez avant les fortifications, vous pourrez peut-être en récupérer une partie avant que l’escorte ne riposte. »

Élise plia le papier et le glissa dans sa poche sans le lire.

« Merci. »

Jules caressa la bougie du bout du doigt. « Ne me remercie pas. Et ne reviens pas me chercher. Après ça, je disparais. Papa comprendra.

— Adieu, Jules. »

Elle se dirigea vers la porte. À mi-chemin, elle se retourna. Son frère était debout dans la faible lumière, la jambe raide, le visage comme un masque de pierre.

« Tu sais, dit-elle doucement, maman n’était pas comme toi. Avant de mourir, elle m’a dit de suivre mon cœur. Quoi qu’il arrive. Même si ma famille ne me suivait pas. »

Pour la première fois depuis le début de la conversation, Jules baissa les yeux.

« Maman était une idéaliste, Élise. Elle se serait fait tuer pour ses convictions.

— Eh bien, dit-elle en ouvrant la porte, je suis sa fille. »

Elle sortit dans la nuit. L’air était plus lourd encore, chargé d’ozone et de fumée lointaine. Une pluie fine commençait à tomber. Elle remonta la rue d’un pas rapide, la main serrée sur le papier dans sa poche.

Elle n’était plus la même femme qui avait poussé la porte du 14 une demi-heure plus tôt. Sa famille n’était pas du côté des barricades. Son frère était un espion. Son père était un officiel du gouvernement qui préparait la mort de ses amis.

Mais ce soir, dans le noir de la rue de Sèvres, elle avait choisi son camp. Une fois pour toutes.

Et elle n’avait plus froid.