La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 8: The Hospital of the Hôtel de Ville
L’hôpital militaire sentait le camphre et la poudre. Henri de Valcourt avait échangé son uniforme de campagne contre une blouse grise trop courte aux poignets, et l’on avait collé sur sa poitrine un brassard blanc croisé de rouge qu’il n’avait pas demandé. La salle des fiévreux s’étendait sous les combles de l’Hôtel de Ville, et de ses fenêtres hautes on voyait les toits de la Commune, hérissés de barricades comme des épingles dans un coussin.
« Deux nouveaux. Des fédérés pris à Neuilly. »
Le brancardier parlait sans le regarder, habitué déjà à l’uniforme du médecin versaillais. Henri s’approcha. Le premier blessé avait le visage noir de poudre et la mâchoire déboîtée. Le second, plus jeune, tenait contre sa poitrine un paquet de lettres trempées de sang.
— Je ne suis pas un soldat, dit le jeune homme d’une voix rauque. Je suis typographe. J’ai jamais tiré.
Henri ne répondit pas. Il défit le pansement provisoire, découvrit la plaie à l’épaule, nette, profonde, un éclat d’obus qui avait perforé le deltoïde sans toucher l’artère. Il fit un signe à l’infirmier.
— Sulfate de quinine, eau stérilisée, fil de soie. Et une couverture propre. Pas celle-là. Celle du tas de droite.
L’infirmier haussa un sourcil mais obtempéra. Depuis trois jours qu’Henri était affecté à ce poste — une punition déguisée, sans doute, pour avoir trop traîné aux Tuileries —, il s’était fait une réputation étrange. Il opérait les Communards comme il aurait opéré les officiers de Versailles. Sans zèle, sans haine. Le médecin-chef l’avait convoqué dès le premier soir.
« On ne soigne pas ces gens-là, de Valcourt. On les stabilise. On les interroge. On les livre. »
Henri avait écouté. Puis il avait continué.
Il terminait la suture du typographe lorsque le bruit monta de la cour : des voix, des roues, le grincement d’une charrette arrêtée aux grilles. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Un attelage de réquisition — un cheval étique, une caisse à munitions transformée en lit de fortune — s’était immobilisé devant l’entrée des blessés. Deux femmes en descendirent. L’une, grande, blonde, portait un tablier blanc déjà rouge. L’autre…
Henri retint son souffle.
Élise. Les cheveux échappés de son chignon, une mèche collée à la tempe. Elle soulevait avec la grande blonde un homme dont la jambe pendait, inerte, tordue à la cheville. Elle parlait vite, avec ce ton d’institutrice pressée qu’il avait appris à reconnaître. Ses mains tremblaient un peu lorsqu’elle soutint le blessé, mais sa voix restait ferme.
Il aurait dû se détourner. Les prisonniers de la Commune qui arrivaient ici étaient consignés, fouillés, enregistrés. Les femmes qui les accompagnaient étaient interrogées.
Il descendit l’escalier quatre à quatre.
Dans la cour, l’infirmier-chef de service avait déjà sorti son registre. Il regardait les deux femmes avec la méfiance habituelle.
— Qui êtes-vous ? Qui vous envoie ?
— L’ambulance du onzième arrondissement, répondit la grande blonde. Nous avons ramassé ce blessé route de la Révolte. Il est des nôtres.
— Il n’est pas des vôtres, il est de personne, coupa l’infirmier-chef. Il est prisonnier. Et vous, vous n’avez rien à faire ici.
Henri s’avança.
— Je prends ce blessé, dit-il d’une voix neutre. Fracture ouverte du tibia. Je l’ai vu de la fenêtre. Il nécessite une amputation immédiate ou il mourra dans la nuit.
L’infirmier-chef se tourna vers lui, surpris.
— Docteur de Valcourt, ces femmes…
— Sont des infirmières de fortune. Elles ont fait leur travail. Je fais le mien. Allez préparer la salle d’opération.
Il y eut un moment de silence. Puis l’infirmier-chef haussa les épaules et rentra. Henri se pencha avec Élise pour soulever le blessé. Leurs mains se frôlèrent. Elle ne le regarda pas, mais il la vit respirer plus rapidement, et lorsqu’elle tendit la main pour stabiliser la jambe du patient, elle laissa tomber un petit objet dans la poche de sa blouse. Un billet replié.
Il la fit entrer dans la salle de soin, la grande blonde restée dehors auprès des chevaux. Il posa le blessé sur la table, vérifia d’un geste que l’infirmier-chef ne revenait pas.
— Vous êtes folle, murmura-t-il. Vous savez où vous êtes ?
— Je sais où sont les blessés, répondit-elle sans lever les yeux. Et je sais que les nôtres meurent faute de médecins.
Elle ajusta le pansement provisoire, arracha un morceau de son tablier pour le nouer plus serré.
— Vous pouvez les sauver, eux. Vous ne pouvez pas les sauver tous. Et vous ne pouvez pas revenir aux Tuileries ce soir.
Elle continua son pansement.
— Une attaque. Nous l’avons appris ce matin par un déserteur. Ils vont frapper dans trois jours. Peut-être moins. Les défenses de la butte sont incohérentes, il y a des traîtres partout, et votre armée le sait.
Henri jeta un regard vers la porte.
— Élise, vous devez partir. Si l’on vous trouve ici…
— Si l’on me trouve ici, je suis une infirmière qui amène un blessé. Rien de plus. Votre registre dira que je m’appelle Simonne Legrand. C’est déjà écrit là-haut, par votre propre greffier.
Il la regarda. Elle avait préparé son mensonge. Elle avait préparé tout, sauf l’épuisement qu’elle ne pouvait pas masquer.
— Trois jours, répéta-t-il. Peut-être deux. Écoutez-moi : ne restez pas à l’école. Le bâtiment sera dans la zone de tir. Vous devez partir avec les enfants. Le plus tôt possible.
Elle leva enfin les yeux vers lui. Ils étaient gris, presque blancs dans la lumière crue de la salle.
— Et où voulez-vous que j’aille ? Vous croyez que les rues de Paris m’appartiennent ? Que je peux charger six orphelins sur une charrette et passer les lignes sans qu’on nous tire dessus ?
— Il y a des couvents qui…
— Les couvents sont fermés, monsieur de Valcourt. Les églises sont converties en clubs. Les Communards prennent les orphelins pour en faire des soldats, et les Versaillais les prennent pour en faire des preuves. Je n’ai pas d’issue.
Une voix appela depuis la cour. Élise se redressa, tira sur son tablier, redevint en une seconde l’infirmière inconnue qu’elle était censée être.
— Le blessé reviendra à l’ambulance, dit-elle d’une voix plus forte, destinée aux oreilles de l’infirmier-chef qui revenait. Nous avons des compresses là-bas. Merci pour votre soin, docteur.
Elle sortit sans se retourner. Henri resta près de la table, les mains tremblantes, le billet froissé encore dans sa poche.
Ce n’est que lorsqu’elle eut franchi les grilles qu’il osa l’ouvrir.
« Minuit. Passage du Bourg-l’Abbé. Le dernier porche avant la rue Montorgueil. J’y serai. Si vous venez, apportez de la teinture d’iode et du chloroforme. Si vous ne venez pas, je comprendrai. Mais je serai là. — É. »
Il plia le billet, le mit dans sa poche intérieure, contre son cœur. Elle continuait de le rejoindre. Elle continuait de le repousser. Et il y avait, dans cette obstination, quelque chose qui ressemblait à un avenir qu’il n’avait pas le droit d’envisager.
À minuit, le passage du Bourg-l’Abbé était un couloir d’ombre et d’eau. Les réverbères étaient éteints depuis la mi-avril ; seule la lueur rouge d’un feu de barricade lointain éclairait par intermittence les pavés mouillés. Henri arriva le premier. Il posa contre le mur un sac de toile contenant deux flacons de teinture d’iode, une bouteille de chloroforme, des bandes de coton, un bistouri propre qu’il avait volé dans le stock de l’hôpital.
Il attendit. Il compta les battements de son cœur. Il pensa à ce qu’il dirait si on le trouvait là, en uniforme versaillais, avec un sac de provisions médicales, au cœur du territoire communard.
Il pensa à ce qu’il dirait si on la trouvait, elle, avec ses lettres de traîtresse dans la poche.
Le bruit d’un pas léger. Une ombre se détacha du porche en face. Elle portait une cape noire, une écharpe sur la tête ; on ne voyait que ses yeux.
— Vous êtes venu, dit-elle.
Ce n’était pas une question. C’était un constat, presque triste.
— J’ai apporté ce que vous avez demandé. Et autre chose.
Il sortit une seconde bouteille, plus petite, en verre fumé.
— De la teinture d’opium. Pour les enfants. Le bruit des canons, la peur… cela les empêchera de crier la nuit. S’ils crient, on les entendra. Et si on les entend…
Il ne finit pas. Elle prit la bouteille, la serra contre sa poitrine.
— Merci.
Ils restèrent un instant silencieux. Le feu rouge pulsa au loin, suivi d’un grondement sourd.
— Je dois y aller, dit-elle. Camille m’attend à l’école. Nous avons organisé un abri sous la cave, mais avec six enfants, il faut des heures pour qu’ils soient en sécurité.
— Élise, l’attaque…
— Vous me l’avez dit. Trois jours.
— Non. Deux. J’ai vu les ordres ce soir. C’est pour après-demain, au lever du jour. Vous n’avez pas trois jours. Vous avez trente heures. Peut-être moins.
Elle resta figée. Le rouge du feu éclaira un instant son visage : la fatigue, la peur, et quelque chose d’autre, plus dur, plus proche de la résolution.
— Alors je n’ai pas le temps d’attendre votre armée, murmura-t-elle. J’ai une opération à mener demain soir. Un convoi de matériel médical que nous devons prendre aux vôtres. Si je peux obtenir de quoi soigner nos blessés, je pourrai tenir après l’attaque. Et si nous tenons, peut-être…
— Peut-être quoi ? Que la Commune survivra ? Vous savez bien que non.
Elle le regarda longtemps. Puis elle se pencha, et il crut un instant qu’elle allait l’embrasser. Elle prit plutôt le sac de médicaments, le souleva d’un geste net.
— Si c’est la fin, dit-elle, je veux que mes enfants reçoivent une balle pendant que je leur chante « La Canaille ». Pas dans une cave, entassés comme des rats. Pas sans avoir essayé.
Elle tourna les talons. Henri fit un pas pour la retenir.
— Élise. N’attaquez pas ce convoi. Il est escorté par la compagnie de mon propre régiment. Si vous êtes capturée…
— Si je suis capturée, ils me fusilleront. Je le sais.
— Ils vous identifieront. Ils sauront qui vous êtes. Ils contacteront votre père.
Elle s’arrêta. Son dos se raidit.
— Mon père me croit morte, dit-elle d’une voix éteinte. Il préférera apprendre que je suis morte pour de bon que de savoir que je vis pour la Commune. C’est une question d’honneur pour lui. Et pour moi, c’est devenu une question de vie.
Elle disparut dans l’ombre. Le bruit de ses pas sur les pavés mouillés s’évanouit rapidement.
Henri resta sous le porche. Le sac était parti avec elle. Il avait tout donné — les médicaments, les bandages, l’opium, l’avertissement. Il n’avait plus rien, sauf l’image d’elle, qui lui brûlait la poitrine.
Il remonta le col de son manteau. Derrière lui, vers l’Hôtel de Ville, une cloche sonna. Une heure.
Demain, elle attaquerait un convoi de son propre régiment. Après-demain, son armée attaquerait Paris.
Et lui, où serait-il ? Debout entre les deux, sans doute, comme toujours. Tenant d’une main le chloroforme et de l’autre un ordre de bataille. Aimant une femme qu’il était chargé, en définitive, de vaincre.
Il se mit en marche. Mais il n’avait pas fait vingt pas qu’il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna. Rien. Le passage était vide.
Pourtant, il avait senti un souffle. Une présence. Quelqu’un les avait vus. Il n’en avait pas la preuve, aucune — mais le doute s’installa, froid, tenace, au creux de son ventre.
Il marcha plus vite, et pour la première fois de la campagne, il eut peur. Non pas de mourir. Mais de ce qu’on découvrirait avant.