La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 12: The Corpse at the Altar
L'inspecteur Berset entra dans la salle commune de l'auberge comme on entre dans un confessionnal : tête baissée, képi serré contre la poitrine, les épaules encore humides de la bruine qui tombait sur Martigny depuis l'aube. Il s'arrêta net en voyant Étienne à la table du fond, penché sur une carte du Valais avec Claire et Giancarlo.
« Marchand. Le chasseur de l'ombre lui-même. On m'a dit que vous étiez là.
— Le hasard fait bien les choses, répondit Étienne sans lever les yeux.
— Ce n'est pas le hasard, Marchand. Je vous cherchais. »
Il posa un dossier sur la table. À l'intérieur, des photographies. Un corps de moine, pris de face, puis de profil. La robe noire déchirée en lambeaux précis. Les côtes ouvertes, écartées comme des pétales.
« Trouvé hier matin dans la chapelle de Saint-Bernard, à mi-chemin entre ici et le col. Le curé du village est venu prévenir la gendarmerie en pleurant. Il a dit que le père Anselme était un homme paisible, qu'il ne sortait jamais après vêpres. »
Étienne s'approcha des photos sans les toucher. Ses doigts effleurèrent le cliché comme s'il pouvait sentir les blessures à travers le papier glacé.
« Les marques sont identiques, murmura-t-il.
— C'est ce que j'ai pensé, dit Berset. Le rapport des médecins parle d'une attaque de grande faune. Le canton veut étouffer l'affaire. Mais moi, j'ai lu vos rapports d'il y a dix ans, Marchand. J'ai vu les photos des bergers de Zermatt. C'est le même animal.
— Ce n'est pas un animal, dit François derrière lui.
Le prêtre était resté dans l'ombre de l'escalier, son bréviaire fermé entre les mains. Il s'avança, regarda les photos, et son visage blêmit.
— Il a été placé là. »
Berset cligna des yeux. « Placé ?
— Regardez les blessures, dit Étienne. Le torse est ouvert comme dans les autres attaques. Mais les mains, là. » Il retourna une photo qui montrait le moine en plan rapproché, les doigts crispés dans ce qui devait être une dernière prière. « Les griffures sont superficielles. Des entailles nettes, parallèles. Pas des lacérations de combat. »
Claire s'approcha à son tour. Elle portait son bras gauche en écharpe, l'épaule encore bandée depuis l'attaque de la veille. Elle sortit une loupe de sa trousse et l'appliqua sur la photo.
« Mon Dieu. Elle est douce, cette blessure, dit Giancarlo en italien depuis le fond de la pièce.
— Il y a de la colle, dit Claire à voix basse. De la colle chirurgicale, sur la tranche de la plaie. Les bords ont été recollés puis rouverts, pour laisser la blessure paraître fraîche. »
Berset pâlit. « Ce n'est pas une attaque.
— C'est un montage, dit Étienne. Quelqu'un a tué ce moine, l'a mutilé selon le même schéma, puis l'a disposé dans la chapelle pour que vous le trouviez. Vous étiez chargé de me le montrer, inspecteur ?
— Je... je ne savais pas. Je suis venu parce que je savais que vous étiez dans la région. Personne d'autre n'a votre expérience.
— Bien sûr, dit Giancarlo avec un rire dur. Et comme par miracle, ils savaient que nous étions ici. »
Le silence retomba sur la salle. Berset tournait son képi entre ses doigts, mal à l'aise. C'était le genre de silence qui précède une décision dangereuse.
Étienne examina le coffret que l'inspecteur avait apporté, contenant les effets personnels du moine. Un chapelet de bois, un missel, une montre arrêtée à trois heures dix. Il retourna le missel, et son souffle s'arrêta.
Autour du cou du moine, sur la photographie de détail, pendait une petite clé de cuivre oxydé, ornée d'un motif en spirale. Un motif identique aux deux clés qu'Étienne portait attachées à l'intérieur de sa veste depuis vingt ans.
« Où a été trouvé le missel ? demanda-t-il.
— À côté du corps. La chapelle est à l'entrée du vallon de Trient, à l'écart de la route. Il n'y a pas de village. Juste la chapelle, quelques fermes abandonnées, et le sentier qui monte vers le col de la Forclaz. »
Étienne replaça la photo avec soin. Son esprit travaillait comme une machine bien huilée, réassemblant des pièces.
« Il n'y a pas de raison pour qu'un moine se trouve dans une chapelle abandonnée au milieu de nulle part, dit-il lentement. Sauf si quelqu'un l'y a emmené. Le père Anselme n'a sans doute jamais mis les pieds dans ce vallon de son vivant. Il a été transporté là, mutilé, exposé. Comme un appât. »
François s'approcha de la photo du cou du moine, et ses yeux s'écarquillèrent.
« Étienne. Cette clé. C'est une clé de porteur. Le symbole du serpent qui se mord la queue, entrelacé dans le cuivre. Le symbole que la femme utilisait dans ses lettres. Elle signait toujours avec ce même serpent ouroboros. »
Berset les regardait sans comprendre. « Une clé ? Quelle importance ?
— Ce moine, dit Anna d'une voix rayonnante depuis le seuil de la cuisine où elle servait les clients, a dû toucher à quelque chose qu'il ne fallait pas toucher. »
Personne ne lui demanda de développer.
Étienne prit la photo du missel entre ses doigts. Quelque chose clochait. La reliure, épaisse, noire, avec un fermoir de laiton qui semblait trop travaillé pour un simple livre de prières.
« Où est le missel ? demanda-t-il.
— Dans la chapelle, répondit Berset. On n'a pas touché à la scène, vous savez comment ça se passe. Le procureur doit donner son accord.
— Berset, écoutez-moi bien. Il faut que quelqu'un retourne chercher ce missel avant que le procureur ne donne quoi que ce soit. Dans ce missel, il n'y a pas des prières. Il y a un message, une direction, ou un piège. Et le temps nous est compté. »
Il regarda par la fenêtre, vers l'est, où les sommets s'estompaient déjà dans les nuages de novembre.
« Trente jours, murmura-t-il pour lui-même. Et chaque jour, ils nous rapprochent un peu plus de là où ils veulent que nous allions. »
Il se tourna vers l'inspecteur. « Nous partons demain à l'aube. Vous allez nous escorter jusqu'à la chapelle de Saint-Bernard, officiellement pour une expertise. Mes compagnons et moi, nous voulons voir ce corps avant que la montagne ne reprenne ce qui lui appartient. »
Berset hésita. « Vous pensez que les gendarmes vont laisser un chasseur... enfin, un civil comme vous manipuler la scène ?
— Ils laisseront un enquêteur de l'Office fédéral examiner les lieux, répondit Étienne. Appelez votre capitaine. Dites-lui que le lieutenant Marchand de l'unité des enquêtes spéciales se déplace à titre gracieux, venant de Berne. Votre hiérarchie ne posera pas de questions. »
Giancarlo s'approcha et lui murmura à l'oreille : « Le corps nous tend un piège et tu y vas directement.
— Le piège n'est pas au bout du chemin, répondit Étienne dans un souffle. Le piège, c'est de rester ici à attendre que la prochaine victime soit placée sur notre route. Si le Château des Os doit nous trouver, autant avancer vers lui en connaissant le terrain. »
Claire ramassa la photo de la clé de cuivre. Elle la fixa un long moment, puis la glissa dans sa poche avec une détermination grave.
« Cette clé, dit-elle. Elle ressemble exactement à la tienne, Étienne.
— Oui.
— Et si elle était un signe ? Qu'ils savent que tu as les deux autres, et qu'ils veulent que tu les assembles ?
Étienne ne répondit pas. Il regardait par la fenêtre, vers les crêtes qui blanchissaient sous les premières neiges, là où quelque chose — ou quelqu'un — attendait depuis vingt ans que le dernier porteur revienne.
« Je vais dire aux enfants de ne rien préparer, dit Anna en rangeant son torchon. On sent l'orage venir, ce soir. »
Le vent du nord se leva derrière elle, fit grincer les volets de l'auberge comme une porte qui s'ouvre sur un couloir sans fin.
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