La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 13: The Road into the Trap
Le corps du moine était encore froid lorsque Étienne décida qu’ils partiraient avant l’aube. La chapelle sentait l’encens brûlé et la cire fondue, mais sous ces odeurs familières, il percevait celle, plus insidieuse, du sang coagulé et de la colle chirurgicale. Claire avait raison : ce cadavre était un appât, une pièce savamment disposée sur un échiquier dont il ne maîtrisait pas les règles.
— On y va, dit-il en bouclant son sac.
François ouvrit la bouche pour protester, puis se tut. Depuis les révélations sur les lettres, le prêtre semblait porter le poids d’une confession qu’il n’osait formuler. Giancarlo, lui, vérifiait déjà le chargeur de son fusil dans la lumière grise du petit matin, le visage fermé comme une porte de bunker.
Le camion cahotait sur la route qui serpentait vers le col de Forclaz, ses phares trouant un voile de brume qui s’épaississait à mesure qu’ils gagnaient en altitude. Étienne conduisait, les doigts crispés sur le volant, chaque virage lui rappelant un autre chemin, une autre nuit, une autre course poursuite où Simon courait devant lui, insouciant et trop rapide.
— Tu es sûr que c’est la bonne direction ? demanda Claire depuis le siège passager.
— Le sentier du monastère passe par le col. C’est là qu’ils l’ont trouvé, c’est là qu’ils l’ont tué.
— Et c’est là qu’on nous attend, murmura Giancarlo depuis l’arrière.
Étienne ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre.
La première pierre frappa le capot avec un bruit sourd qui fit vibrer tout l’habitacle. Avant qu’il n’ait le temps de comprendre, un grondement plus profond roula à travers la montagne, et il vit la paroi rocheuse à gauche de la route se fissurer, puis s’ouvrir, puis vomir un torrent de rochers et de terre.
— Putain ! cria Giancarlo.
Étienne braqua brutalement vers la droite. Le camion mordit le bas-côté, rebondit sur une souche, et les roues avant quittèrent le sol l’espace d’une seconde. Claire hurla. Le monde devint un chaos de métal gémissant et de pierre qui tonnait. Un bloc de granit gros comme une vache heurta la portière arrière, défonçant la tôle comme du papier.
Le camion s’immobilisa contre un sapin, le moteur sifflant un jet de vapeur, le pare-brise étoilé de cent fissures. Le silence qui suivit fut aussi brutal que l’avait été le bruit. Étienne sentait son cœur cogner dans sa gorge, ses mains tremblantes encore vissées au volant.
Il ouvrit la portière en la poussant de l’épaule. Ses bottes s’enfoncèrent dans un tapis de gravats. Tout autour d’eux, la route avait disparu sous des tonnes de pierre et de terre éboulée. Un pan entier de la montagne s’était effondré, comme par magie.
— Tout le monde ? appela-t-il.
— Je suis là, répondit Claire en s’extirpant de l’habitacle, une estafilade au front. Juste une égratignure.
— Moi aussi, dit François, pâle comme un linceul mais apparemment indemne.
Giancarlo ne répondit pas. Il se tenait immobile à quelques mètres du camion, accroupi près de l’essieu arrière, le regard fixé sur quelque chose qu’il examinait.
— Il y a un problème, dit-il.
Étienne le rejoignit d’un pas lourd. L’Italien avait les mains noires de suie, et il tenait entre deux doigts un fil de cuivre torsadé, encore luisant.
— Du détonateur, dit Giancarlo, la voix plate. Cordite professionnelle. Quelqu’un a fait sauter la paroi. Pas une chute naturelle.
François se signa. Claire examina les morceaux de rocher, puis leva les yeux vers le versant opposé, comme si elle cherchait la position du tireur.
— On nous attendait, souffla-t-elle.
— On nous dirigeait, corrigea Étienne. Le moine à la chapelle, le col qui mène au château. Chaque étape est un domino qu’ils font tomber pour nous faire emprunter leur route.
— Alors on fait demi-tour, dit François. On rentre à Martigny, on oublie tout ça.
Étienne lui jeta un regard sombre. L’idée le tenta une seconde, une seule : se retourner, rentrer, brûler la clé comme le vieux l’avait conseillé. Mais la lettre de la femme résonnait dans sa mémoire : elle attendait son retour à la montagne. Ce n’était pas une invitation. C’était une sommation. Et quelque part sous la roche, Simon avait laissé quelque chose qui rendait cette étreinte inévitable.
— Marc a une radio, dit-il enfin. On peut le contacter depuis le village suivant. Mais on n’y arrivera pas à pied en suivant la route : trop exposés, trop visibles.
— Alors on se divise, dit Giancarlo, devançant sa pensée.
Étienne hocha la tête. C’était exactement ce qu’il voulait éviter, et exactement ce qu’il fallait faire. L’Italien avait un instinct de vétéran, une lucidité froide qui transformait la peur en stratégie.
— Vous deux, dit-il en désignant Giancarlo et François, vous revenez sur vos pas, discrets, par les crêtes. À la première cabane avec un poste émetteur, vous appelez Marc. Claire et moi, on continue vers le col.
François ouvrit la bouche, un argument sur les lèvres, mais Étienne le coupa :
— Tu es le seul à connaître le contenu exact de ces lettres. Si je ne reviens pas, tu es le seul qui puisse dire à Marc ce qu’elle veut vraiment.
Ce n’était pas entièrement vrai. Étienne avait mémorisé chaque phrase de presque toutes les lettres que le curé avait reçues, jusqu’à leur calligraphie. Mais il savait que François avait besoin d’une raison pour les laisser partir, et il savait aussi que la peur du prêtre était un poignard à double tranchant qu’il ne pouvait pas laisser dans son dos.
Giancarlo sortit un pistolet de sa ceinture et le tendit à Claire. Elle le prit sans un mot, le vérifia d’un geste habitué, puis le glissa dans la poche de sa parka. Ils se regardèrent une seconde. Étienne vit le doute dans ses yeux, mais il vit aussi autre chose : une détermination calme, une décision déjà prise.
Ils se séparèrent à la tombée du jour, quand la lumière du couchant transforma les crêtes en lames d’or pâle. Étienne ne se retourna pas quand il entendit les pas de Giancarlo et François décroître dans le sous-bois. Il marchait vers l’est, vers le col, vers la silhouette noire qu’il commençait à distinguer à travers la brume : une tour de pierre coiffée de rouge, perchée sur un éperon rocheux.
— C’est lui ? demanda Claire à voix basse.
— Le château est plus loin. Cette tour, c’était un poste de guet, autrefois. Les passages vers la France passaient en dessous.
Elle s’arrêta. Son souffle formait une plume blanche dans l’air refroidi.
— Tu as déjà été ici.
Ce n’était pas une question. Étienne resta silencieux un long moment, le regard perdu vers la tour.
— Avec mon frère. Il y a vingt ans. On avait trouvé une bête qui s’était attaquée à un troupeau, à quelques kilomètres d’ici. Simon voulait la suivre. Je lui ai dit que c’était trop dangereux. Il est parti seul.
Il sentit le contact léger de la main de Claire sur son bras.
— Et il n’est jamais revenu, acheva-t-elle doucement.
La tour semblait les observer à travers la brume, comme une sentinelle revenue d’un âge qu’il croyait enterré. Étienne tâta la clé de cuivre au fond de sa poche, son angle familier contre sa paume. Simon l’avait portée. Simon était mort dans ces montagnes. Et maintenant, la femme, l’animal et le Shaper — tous semblaient vouloir qu’il revienne exactement là où tout avait commencé.
Un grondement résonna alors, lointain et profond, montant de la vallée : non pas un éboulement cette fois, mais un cri long, traînant, qui semblait surgir de la roche elle-même.
Claire se tendit, arme au poing.
— C’était pas humain, murmura-t-elle.
Étienne secoua la tête. Ses doigts se refermèrent sur la clé.
— Non. Mais je crois que c’est pour ça qu’on est là.
Il fit un pas vers la tour, et dans la lumière fragile du crépuscule, il distingua une marque gravée dans la pierre du linteau : un symbole que la mousse n’avait pas complètement effacé — un cercle, et à l’intérieur, une spirale qui ressemblait à s’y méprendre à un serpent qui se mord la queue.
C’était la même marque que sur le collier de la bête. La même que sur le sceau de ses clés. Et la même que celle qui signait les lettres de François.
Le piège se refermait autour d’eux, et pour la première fois depuis vingt ans, Étienne comprit qu’il ne fuyait pas son passé.
Il marchait droit dedans.
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