La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 14: The Voice in the Fog
Le brouillard était arrivé sans crier gare, une nappe blanche et sourde qui avalait le sentier et les sommets. Étienne avançait en tête, le fusil contre l'épaule, la respiration mesurée. Derrière lui, Claire trébucha sur une racine qu’il ne voyait plus, et le bruit de sa chute parut étouffé, comme si la brume elle-même dévorait chaque son.
— Ça va ? demanda-t-il sans se retourner.
— Ça va. On ne voit plus à trois mètres.
Il hocha la tête, mais ne ralentit pas. Ils étaient à mi-chemin du col, et le silence qui les entourait n’avait rien de naturel. Les oiseaux s’étaient tus. Le vent était mort.
Il s’arrêta.
— Écoute.
Un silence long, épais, de ceux qui pèsent sur les tympans. Puis, quelque part devant eux, une voix. Une voix de femme. Claire.
— Tu m’entends ? murmura Étienne.
— … Ce n’est pas moi qui parle.
La voix venait de la droite, du milieu des rochers, amortie par la brume mais claire pourtant, comme si elle était née juste derrière le voile de coton. Elle appelait de nouveau — le prénom de Claire, deux syllabes portées par un souffle. Pas un cri. Une mélopée presque tendre.
Claire fit un pas. Deux.
— Non, dit Étienne.
— Elle me connaît.
La voix s’éleva encore, insistante, et cette fois elle sembla provenir d’un point précis : une paroi rocheuse qui se dessinait à peine dans le gris. Claire avança, les yeux écarquillés, le piolet pendant au bout du bras.
Étienne surgit derrière elle et lui saisit l’épaule, la tira en arrière d’un geste sec. Elle se débattit une seconde, le regard absent.
— Lâche-moi. Je l’entends. C’est… c’est comme si elle me connaissait depuis toujours.
Il leva le fusil et tira dans le brouillard, vers la voix. La détonation roula contre les parois, se répercuta en écho mourant. Un cri — pas la voix fredonnante, mais un cri de chair, un grognement de douleur humaine. Puis un bruit de pas lourds qui s’éloignaient en boitant, des pierres qui dégringolent dans un ravin invisible.
Le silence retomba, plus lourd encore.
Ils restèrent figés. Étienne arma de nouveau, le canon braqué sur le mur de brume.
— Reste derrière moi.
Il avança lentement, chaussure après chaussure, jusqu’à la paroi rocheuse que la voix semblait habiter. Contre le calcaire noir, une tache sombre luisait encore : du sang, frais, qui ruisselait entre deux blocs. Il suivit des yeux la traînée, et s’arrêta sur une ouverture en arche, masquée par un rideau de ronces mortes.
Une grotte.
Taillée au-dessus de l’entrée, à hauteur d’homme, une marque avait été gravée dans la pierre : une croix, mais étrange, aux branches inégales, dont la base se recourbait en boucle — comme un serpent qui mord sa queue. La même marque que celle du col, que celle du sceau de ses clés de cuivre.
Claire arriva à sa hauteur, les yeux encore brillants de cette fascination trouble qui l’avait saisie dans le brouillard.
— C’est la même. C’est exactement la même marque.
Elle fit un pas vers l’ouverture, la main tendue.
— On peut y entrer. Il y a du sang frais. On peut savoir ce qu’il y a là-dedans.
Étienne l’attrapa par le poignet, plus fort cette fois.
— On n’entre pas.
— Il est blessé. Il pourrait être pris au piège. C’est peut-être notre seule chance de les voir, de comprendre avant…
— Comment ça, « leur » ? Il n’y a personne là-dedans. Il y a un piège.
Elle le regarda, et dans ses yeux passa une ombre qu’il ne savait pas lire — de la colère, de la frustration, ou le résidu de la voix qui l’avait appelée.
— Tu as peur, dit-elle doucement.
— Oui. Et toi tu n’en as pas assez.
Il la tira en arrière, força ses doigts à lâcher le poignet qu’elle tendait déjà vers la bouche noire de la grotte. Elle résista une seconde, puis céda, le souffle court.
— Reculons. On retrouve le sentier et on fait demi-tour.
— Le sentier est…
— On le retrouve, dit-il. Et on rentre. Pas ici. Pas dans cette grotte.
Il la fit marcher devant lui, gardant le canon pointé sur l’arche jusqu’à ce qu’elle se dissolve dans la brume. Puis il pivota, et ils coupèrent à travers les éboulis, à l’aveugle, jusqu’à ce qu’après vingt minutes de marche incertaine le brouillard se dissipât et laissent voir la route du col, plus bas, et deux silhouettes qui montaient à leur rencontre : Giancarlo et François, couverts de poussière de pierre, épuisés.
Étienne les rejoignit sans un mot. Il montra la direction d’où il venait.
— Il y avait une grotte, plus haut, marquée du serpent. Y’a eu une voix, une voix de femme. J’ai tiré. Quelqu’un est parti, blessé.
Giancarlo échangea un regard avec François, puis dévisagea Claire, qui regardait encore par-dessus son épaule comme si elle cherchait la paroi à travers les crêtes.
— On n’entre pas, reprit Étienne. On n’entre nulle part par leurs portes. Ce n’est pas comme ça qu’on leur cause.
Il dégagea le chargeur de son fusil, compta les balles, le remit en place.
— On retourne à l’auberge. On se soigne. On prépare. Et on va directement au château, par la grande porte, avec nos propres clés. Pas les leurs.
Il se mit en marche, et les autres suivirent, dans le crépuscule qui tombait sur le col. Derrière eux, très loin, une fois encore, un cri traversa la montagne — prolongé, brisé — puis plus rien que le vent.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.