La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 15: The Château of the Black Wolf
La chambre sentait le pin et la poussière. Étienne avait posé le coffret sur la table basse, entre la bouteille de genièvre à moitié vide et le revolver de Giancarlo. Personne n'avait parlé depuis qu'il avait fermé la porte à double tour.
Marc se pencha, les coudes sur les genoux, les yeux fixés sur le bois sombre. « C'est le coffret de Simon. Tu en es sûr ? »
« Il me l'a donné la veille de sa dernière montée. Il m'a dit de ne l'ouvrir que si je trouvais la clé. »
Etienne sortit la clé de cuivre de sa poche. Sa main ne tremblait pas, mais il la sentait lourde, trop lourde. Il la glissa dans la serrure invisible, cachée sous une moulure en forme de loup. Un déclic sec. Le couvercle s'ouvrit.
À l'intérieur, un carnet de cuir noir, les pages jaunies. De la cordelette tressée de crin. Une carte topographique pliée, marquée de croix rouges — l'une d'elles à l'emplacement du Château des Os. Et une photo : deux garçons sur un rocher, carabines à l'épaule, sourires édentés. Simon et lui, dix-huit ans. Étienne la retourna sans un mot.
Marc tendit la main. « Le carnet. »
Étienne hésita. Puis il le lui donna.
Marc l'ouvrit avec la précaution d'un homme qui désamorce une charge. Les premières pages étaient couvertes d'une écriture fine, serrée — du français, mais en code. Marc plissa les yeux. « C'est un chiffre. Une substitution simple, mais il utilise un alphabet dérivé du latin médiéval. J'ai vu ça dans des manuscrits. Il me faut du temps. »
« On n'a pas le temps. » Claire se tenait près de la fenêtre, un rideau entrouvert entre elle et la nuit. « Ce que tu nous as dit, Étienne — le Shaper, les lettres — si c'est un piège, il se referme. »
« Elle a raison. » François, assis dans le coin, la tête baissée. Sa voix était petite, comme une excuse. « Nous devons savoir ce que Simon savait. »
Le silence retomba. Étienne ne quittait pas des yeux la calligraphie de son frère. Il reconnaissait chaque boucle, chaque pression de la plume. Simon écrivait comme il marchait : vite, précisément, sans effacement.
Marc travailla vingt minutes, la mâchoire serrée. De temps à autre, il griffonnait sur une feuille volante, biffait, recommençait. Giancarlo fit les cent pas, s'arrêta, se frotta la nuque. À la fin, il s'assit lourdement en face d'Étienne. « Si ce carnet contient ce que je pense, tu nous avais caché quelque chose dans les Alpes. »
Étienne ne répondit pas.
Marc leva la tête. Ses yeux étaient rouges, mais ils ne clignaient pas. « Je tiens le fil. Mais je dois vous lire ce que j'ai trouvé sur les dernières pages. C'est daté — trois mois avant la disparition de Simon. »
« Vas-y. »
Marc ajusta ses lunettes. « “Expérience LXXIV. Prélèvement — cœur de loup prélevé sur un mâle alpha de deux ans, encore battant lors de l'incision. Implantation — via alchimie sanguine et couture de nerfs, selon le procédé des maîtres d'Yvoire. Le sujet, un humain volontaire, a survécu à la première lune. Toutefois, la fusion ne tient pas. Le loup rejette le corps hôte. Il faut une matrice plus ancienne, plus offerte au basculement. Je dois trouver la bête du col — celle que les récits ne nomment pas. Elle seule peut servir de matrice visible. Toute création est un brasier. Je dois contrôler le brasier, ou en être consumé.” »
Il s'arrêta.
« La suite est plus rapide. “—les forces s'écartèlent. Le sujet N°3 a fui les griffes de la chirurgie. Il erre, affamé. Il n'est pas un être — il est un amas. Un splice. Je recouds, je découds. Le monstre de la Forclaz n'est pas un loup, pas un homme — c'est une greffe de plusieurs chairs, tenue par la volonté du premier mâle implanté. Je dois finir avant que la suture ne se défasse.” »
Claire posa sa main sur la table. « Le splice. Une chimère. Plusieurs corps assemblés. »
Marc hocha la tête. « Mais ça ne dit pas qui l'a fait. » Il tourna la page. « Non, attends. Il y a une dernière note. D'une écriture différente — plus tremblée. Celle de quelqu'un qui savait qu'il allait mourir ou… se perdre. »
Il lut à voix haute, lentement, les mots lui venant par à-coups.
« “J'ai trouvé la matrice. Elle est dans le château. Elle m'attendait — elle m'a reconnu. Je n'aurais pas dû brûler la lettre. Si mon frère lit ces lignes, dis-lui que je n'ai jamais voulu devenir l'œuvre. Mais le splice exige une volonté centrale, et la seule qui pouvait la porter, c'était la mienne. Je ne reviendrai pas comme avant. Je reste ici, à tenir ce que j'ai créé. Le Château des Os est ma tombe et mon atelier. Pardonne-moi.” »
La signature — Gaspard, pas Simon.
Étienne se figea. Sa main se referma sur la photo jusqu'à ce que les bords cornés s'enfoncent dans sa paume.
Giancarlo se leva, la chaise raclant le sol. « Qui est Gaspard ? »
La voix d'Étienne sortit sans timbre, comme de très loin. « Mon autre frère. Le deuxième. Simon et moi — nous étions triplés. Gaspard a été pris par la montagne quand nous avions dix-sept ans. Je l'ai cherché pendant trois jours. J'ai trouvé son manteau, déchiré, sur un rocher. Rien d'autre. On l'a déclaré mort. »
« Il n'est pas mort », dit Claire, très bas. Sa voix était calme, mais ses yeux, brillants, étaient braqués sur Étienne. « Il est vivant. Transformé. Et c'est lui qui t'a appelé toute cette route, par les marques, par les corps, par la lettre à François. Il ne te tend pas un piège, Étienne. Il te tend la main. »
Étienne leva les yeux. La photo tomba sur la table.
« Non. Il me tend la mâchoire. »
Il regarda le carnet. Puis la clé. Puis la marque serpent qui se mord la queue, gravée sur le couvercle du coffret, ciselée par une main qu'il connaissait depuis l'enfance.
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