La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 17: The Last Hunt Begins
L’odeur du bois de cèdre et de l’huile de lin emplissait l’atelier. Étienne était assis sur le banc, face à la fenêtre qui donnait sur la vallée. Le fusil de son père reposait sur ses cuisses, démonté. Il en essuya le canon avec un chiffon doux, ses doigts connaissant chaque strie, chaque marque de laiton. Il ne l’avait pas touché depuis sept ans. Depuis le jour où il avait juré de ne plus jamais chasser. Ce serment-là, comme les autres, était mort.
— Le viseur est encore aligné, dit-il sans se retourner. Papa l’avait réglé pour une portée de deux cents mètres. On ira plus près que ça.
Claire était adossée au chambranle, une seringue prête dans une boîte métallique. Elle la soupesa, l’examina à contre-jour.
— C’est du carfentanil. Dosé pour un animal de deux tonnes. Ça devrait ralentir un splicé, même régénéré, le temps qu’on trouve son cœur.
Étienne glissa la culasse, l’action claqua avec un bruit sec et satisfaisant. — Si ça a un cœur.
— Tout ce qui saigne en a un. Elle rangea la seringue dans son sac à dos, puis en sortit un scalpel chirurgical dans une gaine stérile. Celui-ci est pour les tissus conjonctifs. Pour couper ce qui relie les greffes, si on trouve le point de jonction.
— Tu ne coupes que si je te le dis. Il se leva, arma le fusil, visa le mur du fond. Le geste était ancien, instinctif. La crosse épousait son épaule comme une seconde peau. — Gaspard ne se laisse pas approcher. Il nous mène depuis le début. La moindre seconde de flottement, il la prendra.
— Je ne flotte pas. Elle croisa les bras. Écoute, Étienne, j’ai accepté d’être la seconde chasseuse. Mais je veux comprendre ce qu’on va trouver là-bas. C’est ton frère. Pas une bête anonyme.
Il posa le fusil. Dans la pénombre, son visage était un paysage crevassé.
— Je suis le premier chasseur. Toi, tu complètes le lien. Le texte de François dit qu’il faut deux tueurs. Un qui connaît la proie dans le sang, un qui la connaît dans l’intention. Toi, tu n’as pas de dette envers lui. Il n’a rien planté en toi. C’est pour ça que tu es indispensable.
— Et pas parce que tu me fais confiance ? demanda-t-elle, une pointe d’amertume dans la voix.
— La confiance, c’est une denrée que je ne vends plus. Mais le lien, ça ne se choisit pas. Il se construit. Il leva son avant-bras, là où les cicatrices de morsure brillaient, blanches sous la lampe. Ce soir, tu sauras ce que ça coûte d’être lié.
Elle soutint son regard. Au bout de quelques secondes, elle acquiesça d’un infime mouvement du menton.
En bas, dans la cour, Giancarlo était agenouillé près de la Jeep avec un câble de détonateur et trois charges de plastique. Il travaillait avec une précision horlogère, fixant les relais à l’aide d’un multimètre. En voyant Étienne sortir, il leva une paume, sans cesser de travailler.
— Deux charges sur les piliers du pont, une troisième sous le col de l’escarpement. Ça bloque toute arrivée de renfort dans les deux sens, pendant six heures. La mèche, ça sera un détonateur à pile, avec un intervallomètre. Dix minutes, réglables.
— Et si on a besoin de sortir plus vite que ça ? demanda Claire derrière Étienne.
— On prendra la falaise. Il y a une ancienne voie de servitude, taillée dans la roche, que les cartes ne mentionnent plus. J’y ai passé trois heures, ce matin, à vérifier qu’elle tenait. Sinon… Giancarlo sourit, remit ses gants. On fera comme les montagnards. On mourra propre.
Étienne ne releva pas la provocation. Il regardait le chemin qui filait vers le nord, vers les crêtes, vers le château des Os.
François arriva avec un petit paquet de toile cirée. Il le déposa sur le capot de la Jeep et l’ouvrit. Des sachets de sel, des rubans de drap ancien, une Bible à la couverture couturée, et un encensoir en bronze cabossé.
— Le château a été construit sur un ancien lieu de culte païen, puis converti en chapelle au XVIIe siècle. Gaspard a profané ce lieu pour y faire son œuvre. Si nous y entrons avec le cœur juste, aucune de ses ruses ne tiendra.
Étienne regarda le prêtre sans répondre. Puis il tendit la main vers la Bible, l’ouvrit à une page marquée, la toucha du pouce, et la referma. Il la rendit à François.
— Je ne l’emporterai pas. Les bénédictions ne sont pas des armes. Si Dieu veut s’en mêler, Il le fera par nos mains, pas par des mots.
François parut blessé, mais il inclina la tête.
— Tu portes ta propre croix, Étienne. Je ne te la reprendrais pas.
Il se signa, puis recula vers la porte de l’atelier.
C’est alors que Marc surgit du bâtiment technique, une tablette à la main, les cheveux en bataille.
— J’ai trouvé une meilleure idée. Il posa la tablette sur le capot, fit pivoter l’écran vers le groupe. Une carte topographique s’y afficha, striée de lignes rouges et vertes.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Claire.
— Le réseau sismique que j’avais installé pour écouter les éboulements. Au lieu de surveiller les mouvements du sol, je peux inverser les signaux. Les objets massifs en mouvement, y compris ceux qui se déplacent sous terre, produisent une perturbation des fréquences. Marc zooma sur le château des Os. Si la « matrice » dont parle ton frère est une installation, elle doit vibrer. Les soixante-douze capteurs sont disposés en anneau autour du château. Je peux localiser n’importe quelle masse de plus de cinquante kilos qui se déplace sous le sol.
Étienne étudia la carte.
— Dans quel but ?
— Et si le splicé n’entrait jamais par la porte ? Et s’il vivait sous le château ? Le texte parle d’une « matrice ». Une cavité. Les capteurs nous permettront de comprendre où se trouve le cœur, avant même d’y pénétrer.
Giancarlo se redressa, épousseta ses genoux.
— Tu veux dire qu’on va chasser une bête souterraine avec un détecteur de mouvement ?
— Non. Je veux dire qu’on va la forcer à venir à nous. Marc soupira, écarta une mèche de cheveux. Si j’amplifie le signal au centre du réseau, je peux simuler des vibrations anormales. Comme un animal coincé dans un piège. Le splicé — s’il se déplace en sous-sol, s’il suit les vibrations comme un requin suit l’odeur du sang — il viendra vers le centre.
Claire regarda Étienne.
— Et le centre, c’est quoi ?
Marc attendit que tout le monde regarde l’écran. Puis il balaya la carte vers l’ouest, vers une petite structure isolée, à flanc de falaise.
— Le phare ruiné. C’est là qu’on se réunit ?
L’église ? Non.
— À minuit, dit Étienne. Au phare. Personne ne bouge avant que j’arrive. Et personne ne dévie de la route que je donne.
Il saisit le fusil, sortit dans la nuit déclinante. Le ciel était déjà barré d’un dernier filament rouge au-dessus des crêtes. Il leva le canon, le fit tourner dans le crépuscule, et visa un pic lointain. Il ne tira pas. Il imagina juste le point d’impact.
— Étienne. La voix de Claire était douce, derrière lui. Si Gaspard est là, qu’est-ce qu’il voudra d’abord ? Te parler ou te tuer ?
Il garda le fusil braqué quelques secondes, puis il l’abaissa, le crosse en coquille de noix.
— Il voudra d’abord que je comprenne. Il n’y a que comme ça que la mort a un sens pour lui. Il baissa les yeux vers ses cicatrices. Et moi, je vais faire en sorte qu’il ne comprenne jamais ce qu’il a déclenché.
Il remonta vers l’atelier pour préparer son sac. La nuit tombait vite, et le phare attendait.
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