La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 21: The Acolyte's Betrayal
Le bruit de la détonation roula encore dans la crypte quand le masque de loup tomba. Le visage de Dr Vannier apparut, pâle et lisse comme un os poli, les yeux aussi gris que la pierre du château. Elle tenait Étienne par le col, son pistolet encore fumant pressé contre sa tempe. Le sang d’Étienne coulait le long de son bras et formait une flaque lente entre les dalles.
Claire n’avait pas bougé. Elle regardait la femme qui avait signé ses propres techniques chirurgicales sur les os du docteur disparu, cette femme qui portait le visage de celle qui l’avait formée à distance, par l’observation. Une enseignante sans visage. Une dévoreuse de cadavres.
« Vous, » dit Claire.
Le Dr Vannier inclina la tête, un geste presque courtois. « Vous êtes douée, Claire. Vous l’avez toujours été. J’ai appris de vous presque autant que vous avez appris de mes notes. »
Giancarlo braquait son fusil sur elle, mais il ne tirait pas. Le canon tremblait imperceptiblement. Étienne était entre eux. Il était toujours entre eux.
« Lâche ton arme, » dit Vannier. Sa voix était un scalpel : fine, précise, sans pitié. « Ou je lui ouvre la gorge ici, devant son frère. »
Giancarlo regarda François. Le vieux prêtre secoua la tête. Le fusil tomba lourdement sur le sol de la crypte, le bruit sec résonnant comme une sentence.
Vannier sourit. Elle n’avait plus l’air folle, loin de là. C’était pire. Elle était parfaitement, terriblement rationnelle.
« Vous vouliez savoir pourquoi je l’ai poursuivi, » dit-elle en désignant la cage de verre où Gaspard s’était effondré, genoux contre poitrine, mains sur son visage aveugle. « Pourquoi j’ai passé des années à le traquer. Pourquoi j’ai pris l’identité de ce pauvre docteur Vannier et me suis glissée dans le ventre de votre village comme un parasite. »
Elle tira Étienne plus près d’elle. Il gémit, à demi conscient, le sang battant entre ses doigts qu’il pressait contre son épaule.
« Il a tué mon fils. »
Le silence qui suivit fut si total que l’on entendait le goutte-à-goutte du sang d’Étienne sur la pierre.
Claire se força à parler. « Vous avez dit qu’il était venu vous chercher pour être sauvé. »
« Je l’ai cru aussi. » Une ombre traversa les yeux gris. « Il est arrivé à ma porte la nuit où la bête a pris sa première forme, cette nuit où son frère est mort. Il était couvert de sang, il tremblait. Il m’a supplié de l’aider à tuer la chose qui grandissait en lui. » Elle fit une pause. Un muscle tressautait sous son œil. « Mon fils avait dix ans. Il s’appelait Lucien. Il dormait dans la pièce voisine quand Gaspard a compris que je ne pouvais pas le sauver. Quand il a compris que la seule issue était la mort. »
Elle regarda Gaspard, toujours recroquevillé au fond de sa cage.
« Il a essayé de me convaincre que c’était la chose en lui qui avait agi. Qu’il n’était pas responsable. Mais la chose ne sort pas de lui sans sa volonté. Je l’ai vu, cette nuit-là. Il m’a regardée, et il a choisi. »
Giancarlo avait les poings serrés. « Vous l’avez enfermé ici pendant toutes ces années. Vous l’avez rendu aveugle. »
« Je l’ai rendu à la mesure de sa culpabilité. » Vannier tourna son visage vers Gaspard. « Je n’ai pas fait le monstre, monsieur Ricci. Je l’ai simplement exhibé. La créature que vous chassez n’est pas une bête qu’on lui a greffée. Elle est née de son propre sang, de sa propre haine. J’ai simplement… cultivé ce qu’il a semé. »
Elle traîna Étienne vers la porte de la crypte. « Je voulais qu’il souffre comme mon fils a souffert. J’ai d’abord cru que le tuer serait suffisant. Puis j’ai compris que ce serait trop doux. Alors j’ai fait mieux. » Elle désigna la cage d’un geste du menton. « Je l’ai gardé vivant. J’ai gardé la bête en lui. Et j’ai attendu qu’il comprenne que personne ne viendrait le sauver. »
François s’avança d’un pas. « Vous cherchiez à créer un pont entre l’homme et la bête. Vous me l’avez dit vous-même, dans votre château. »
Vannier rit. Un rire bref, sans joie. « Le pont a toujours existé. Je cherchais seulement à le rendre visible. À lui montrer ce qu’il était vraiment. » Elle resserra son étreinte sur Étienne. « Et vous, vous m’avez donné le moyen de le faire souffrir encore plus. Son propre frère. Le chasseur. Celui qui aurait dû le tuer il y a trente ans et qui a choisi de fuir. »
Étienne ouvrit les yeux. Il les tourna vers la cage, vers la forme aveugle de son frère. « Gaspard… »
« Ne l’appelle pas, » dit Vannier. Sa voix perdit enfin son calme, se fissura comme du verre sous la pression. « Il n’a pas essayé de sauver Lucien. Il a essayé, oui. Je vais être honnête. Pendant trois minutes, peut-être. Puis la bête a pris le dessus et il l’a regardée faire. » Elle approcha sa bouche de l’oreille d’Étienne. « Il a regardé la chose dévorer un enfant de dix ans, et il n’a rien fait pour l’arrêter. »
Étienne ferma les yeux. Quelque chose en lui se brisa, un os ancien, une vertèbre du passé.
« Vous mentez, » murmura-t-il.
« Est-ce que je mens, Étienne ? » Elle le secoua légèrement, comme on secoue un enfant qui refuse de voir. « Vous avez passé votre vie à croire que vous aviez abandonné votre frère. Que vous auriez pu le sauver, cette nuit-là, si vous aviez été plus rapide, plus courageux. Détrompez-vous. Vous n’avez pas abandonné un frère. Vous avez fui un monstre. C’est très différent. »
Elle le tira vers l’escalier. « Nous allons faire un petit voyage, vous et moi. Le temps que votre équipe décide quoi faire de votre frère. »
Elle jeta un dernier regard à Claire. « Vous avez mon scalpel, docteur. Et vous avez un patient. La question n’est pas de savoir si vous pouvez le sauver. La question est de savoir si vous en avez le droit. »
Puis elle disparut dans les ténèbres de l’escalier, Étienne toujours entre ses griffes.
---
La crypte retomba dans le silence. Le sang d’Étienne formait maintenant une mare plus large, un miroir sombre reflétant les lampes-tempête. Gaspard, dans sa cage, avait cessé de gémir. Il restait immobile, aveugle, respirant par à-coups.
Giancarlo fit un pas vers l’escalier. « Je peux les suivre. Je peux— »
« Non, » dit Claire.
Elle avait la voix d’une personne qui a pris une décision, pas d’une personne qui en discute. Elle s’approcha de la cage et s’accroupit devant elle, les mains sur les genoux, le visage à la hauteur de Gaspard.
« Gaspard. » Elle parla doucement. « Est-ce vrai ? Avez-vous regardé la chose tuer cet enfant ? »
Un long moment passa. Puis Gaspard releva la tête. Ses yeux morts semblaient chercher quelque chose dans l’obscurité.
« Je ne l’ai pas regardée, » dit-il. Sa voix était un fil brisé, noué à la hâte. « Je ne pouvais pas détourner le regard. C’est tout. Pas la même chose. »
Claire resta un instant à écouter le souffle du monstre dans la poitrine de l’homme. Puis elle se releva.
« François, » dit-elle. « Les textes parlent d’une opération. Une séparation. Vous les avez lus. »
Le prêtre la regarda, les mâchoires serrées. « Oui. »
« Alors je vais la faire. »
Elle sortit son scalpel de sa poche intérieure et l’essuya lentement sur sa manche. Les lames dansaient dans la lumière des lampes.
« Sans anesthésie, » ajouta-t-elle. « Nous n’en avons plus. Il faudra le tenir. »
Giancarlo s’approcha, le visage dur, et posa une main sur la cage. « Il est votre frère de chasse. Vous êtes sûre de vouloir… ? »
« Ce n’est pas une question de vouloir. » Claire s’accroupit devant la cage et fit jouer la serrure du bout de son scalpel. « Vannier a raison sur une chose. La question n’est pas de savoir si je peux. C’est de savoir si j’en ai le droit. » Elle releva les yeux vers Gaspard. « Et lui seul peut me répondre. »
Gaspard respirait fort, comme une bête traquée qui sent enfin l’odeur du couteau. Mais il ne recula pas.
« Faites-le, » dit-il.
Le premier clic de la serrure ouvrit un silence neuf dans la crypte, un silence qui semblait attendre une réponse que personne n’osait encore prononcer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.