La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 26: Ash and Ember
La poussière les suivait jusque dans l'aube. Une colonne grise qui vomissait de la gueule noire du tunnel, poussée par un grondement sourd qui faisait vibrer le calcaire sous leurs semelles. Étienne trébucha, la main de Claire refermée sur son bras, et ils basculèrent ensemble sur le talus de gravats. Derrière eux, la montagne avala sa propre blessure avec un craquement de vertèbres brisées.
Marc cracha une gorgée de poussière noire. Il était à genoux, les mains sur les cuisses, le fusil de chasse encore fumant contre son épaule. Le métal était chaud. Tout était chaud. La roche, l'air, jusqu'au ciel qui pâlissait au-dessus du col — quelque chose y brûlait encore.
— Elle est morte, dit Giancarlo. Pas vrai ?
Sa voix sonnait creux. Personne ne répondit. L'Italien s'approcha de l'orifice effondré, les cailloux crissant sous ses bottes, et resta là comme un homme qui cherche les mots d'un deuil qu'il ne sait pas nommer.
C'est alors que l'air changea. Une odeur de cuivre et d'ammoniac, mêlée à celle de cendres humides. Claire releva la tête, le nez plissé, puis son regard se perdit vers l'amont.
— Le pic, souffla-t-elle.
Une brume jaunâtre s'échappait des replis du Châtelard. Elle montait en volutes paresseuses, comme la fumée d'un brasier invisible. Le champignon s'étirait, se gonflait, enveloppait les arêtes rocheuses dans une gangue dense et grasse.
— Les spores, dit Étienne.
Le mot lui arracha une toux. Il s'appuyait sur le canon de son propre fusil comme sur un bâton. Le sang avait séché en une croûte sombre sur son flanc, mais sa main tremblait — pas de peur, non. D'épuisement.
— La cache est en train de se décomposer, dit-il. Maintenant que l'alpha est morte, le réseau se dérobe. Ce nuage, c'est elle qui purge ce qui reste de son corps parasitaire.
François se signa lentement, le visage levé vers cette aube empoisonnée.
— Le vent souffle vers l'ouest, dit Marc. Vers le village de la Croix-de-Fer.
— Pas encore, dit Étienne. Regardez les glaciers.
Il tendit une main sale vers les mamelons séparant la vallée d'Yvoire des crêtes suisses. Les crêtes étaient encore nettes, tranchées par une lumière froide qui n'avait pas encore touché le sol. La brume, elle, rampait le long de la cannelure du vallon, hésitante, comme une bête qui hume un piège.
— Il faut redescendre par le sentier des bergers, dit Giancarlo. On a le temps d'atteindre la cabane avant qu'elle ne soit submergée.
Claire secoua la tête. Elle s'était assise sur une pierre, les mains croisées sur ses genoux, le visage gris de fatigue.
— On doit d'abord... il faut enterrer ce que nous avons trouvé.
On se tourna vers elle.
— Ils sont encore là, dit-elle. Les corps. Les hôtes. Les hommes et les femmes qui ont été pris par les racines... Vous ne pouvez pas prétendre les avoir oubliés.
Marc baissa les yeux. Giancarlo fit un pas vers elle, ouvrit la bouche, puis se ravisa. Le silence fut long. Un oiseau tenta un cri du côté de la forêt, et se tut aussitôt, comme étranglé par la brume.
François posa une main sur l'épaule de Claire.
— Le tunnel est fermé, dit-il doucement. Il faut laisser les morts à la montagne. Nous ne pourrons pas les en sortir.
— On n'a même pas essayé.
Étienne s'approcha d'elle avec peine. Il s'accroupit, face à face, et la regarda — ce regard qu'il réservait aux blessures difficiles, aux vivants qu'on doute de ramener.
— Claire, on a une heure avant que ce nuage ne nous tombe dessus. Une heure pour se tirer d'ici. Les gens dans cette salle — ils étaient déjà morts quand on est arrivés. La chose les avait pris depuis si longtemps que leurs corps ne faisaient plus qu'un avec les racines. On aurait eu besoin d'une journée entière et d'un diésel pour les détacher. C'est tout ce que la montagne nous offre.
Elle le regarda. Longtemps. Il ne détourna pas les yeux. Puis elle se leva, et se dirigea vers un affleurement rocheux d'où l'on pouvait voir le vallon. Elle s'appuya contre le mur de basalte, la joue contre la pierre, son front plissé comme si elle écoutait une réponse venue des entrailles.
Marc rechargea son fusil sans bruit. Giancarlo vérifia les sangles de son sac.
— Le sentier des bergers, c'est quatre kilomètres, dit Giancarlo. Peut-être cinq avec l'état du blessé. Si ce nuage descend à la vitesse des vents dominants du matin, on sera en terrain sain avant qu'il n'atteigne la crête.
— Tu oublies la camionnette, dit Marc.
Giancarlo se figea.
— Oui, dit-il lentement. La camionnette.
Il se tourna vers le rebord est du plateau, là où ils avaient laissé le véhicule la veille — un vieux Chevy dans lequel il transportait son matériel de pêche au filet, ses lignes et ses cages, qu'il utilisait pour descendre les versants lunaires sans faire fondre les lichens protégés. L'endroit était vide.
François s'approcha, la main en visière.
— Tu es sûr que c'était ici ?
— Je l'ai garée contre cet arbre, dit Giancarlo. Le pin fendu par la foudre, juste là. Il est encore debout. La camionnette, non.
Il marcha jusqu'à l'arbre, s'accroupit, examina le sol. Des traces de pneus, nettes, fraîches, qui descendaient vers l'ancienne piste forestière. Il les suivit du regard jusqu'à ce que les arbres les avalent.
— Une seule personne, dit-il. Un seul passage. Quelqu'un est venu pendant qu'on était là-dedans.
— Les braconniers, dit Marc.
— Peut-être. Ou un autre. Ils savaient qu'on descendait dans le noir. Ils nous ont laissés là.
Étienne s'appuya un instant contre le canon de son fusil, le visage ruisselant d'une sueur qu'il était trop pâle pour absorber.
— Ils ont emporté les œufs, dit-il. C'est ce qu'ils devaient chercher. Ils ont pris la planque la plus accessible pendant que nous combattions la mère dans la salle, puis ils ont filé avant que la montagne ne s'écroule.
— Et on en fait quoi, de ça ? demanda Marc.
— On les retrouvera plus tard, dit Étienne. Si on sort d'ici vivants.
Il tendit la main vers Claire. Elle se retourna, les yeux rouges, un peu de la boue du tunnel séchée sur sa joue. Elle ne prit pas la main. Elle se leva, et marcha vers le début du sentier.
— Tu veux que je les enterre, dit-elle, d'un ton qui n'avait plus rien de la colère. Très bien. On trouvera un autre moyen de les honorer.
Elle s'arrêta au bord du talus et se tourna vers les cinq hommes.
— Quand on en aura fini avec tout ça, quand on saura d'où vient cette chose et comment elle est arrivée là, je reviendrai. J'ouvrirai le tunnel à la pioche, s'il le faut. Et je mettrai les corps dans la terre. Avec un nom chacun. Même si je dois les retrouver un par un.
Giancarlo inclina la tête. François murmura une prière que le vent déchira presque aussitôt.
La descente fut laborieuse. Étienne traînait la jambe, appuyé sur Marc chaque fois que le sentier se raidissait. Giancarlo ouvrait la marche, le harpon rituel en travers du dos — il ne l'avait toujours pas sorti de sa gaine, remarque Claire au passage, mais il en faisait plus de cas que d'habitude, comme s'il devait prouver que son arme n'était pas une charge morte. François fermait la marche, le chapelet au poing, les lèvres remuant sans émettre un son. Il murmurait des noms, tous les noms qu'il avait lus dans la station des gardes — les pêcheurs qui avaient disparu, les randonneurs qu'on n'avait jamais retrouvés, les bergers que les chiens avaient dû abandonner, ceux du chalet du col d'Aula, ceux du refuge de la Noire-Aiguille. Le défilé des morts l'accompagnait.
Ils atteignirent le fond du vallon alors que le soleil s'arrachait enfin à la crête suisse. La brume était derrière eux, accrochée au versant comme un crachat de métal. L'air, ici, sentait encore le foin humide et l'herbe froide. Le monde avait une odeur normale.
Mais devant eux, le ciel du nord-est se chargeait. Une barre sombre, épaisse, qui montait du massif de la Besso comme un deuxième train de nuages, plus bas, dressé vers le col.
Marc plissa les yeux.
— Ce n'est pas un grain ordinaire. Regardez la forme. Elle est comme... une lame.
— Ça arrive vite, dit Giancarlo. Il nous faut un toit.
Ils poursuivirent jusqu'à une cabane en ruine au croisement du sentier des bergers et de la route carrossable qui menait au hameau abandonné de la Croix-Fer. François en ouvrit la porte d'une épaule, fit tomber la poussière, et les fit entrer un à un.
Il y avait une table, un poêle en fonte, un socle de bois pour les filets à foin. Ils s'installèrent sans bruit, chacun à sa place comme s'ils avaient déjà compris les rôles. Étienne se coucha sur une couverture, son fusil à portée de main. Claire s'accroupit contre le mur, sortie une photo de sa poche intérieure — un visage de jeune homme, large, au rire franc, qu'elle regarda un instant avant de la ranger. Marc s'occupa du feu avec un empressement presque tendre. Giancarlo resta face à la porte, le harpon dressé entre les genoux, comme s'il priait, sans ouvrir les yeux.
Quand la flamme fut haute, François alla jusqu'à la fenêtre qui regardait le col. La brume l'avait atteint, enveloppait les derniers pins d'un linceul blême. Une bourrasque secoua les carreaux.
— Seigneur, dit-il, non pour cette bête, ni pour nous qui en avons réchappé — mais pour tes enfants que nous avons trouvés dans la montagne. Ceux dont nous ne savons pas les noms et que nul ne cherchera désormais. Reçois-les. Et donne-nous la mémoire de leurs visages, pour que nous portions témoignage quand la terre sera rendue à la joie.
Claire joignit les mains. Marc se découvrit. Et ils restèrent un long moment dans le silence, pendant que le vent du nord frappait aux carreaux et que la tempête, sans doute encore distante d'une heure, se hissait au col comme une ombre patiente.
Étienne regarda la flamme. Elle dansait, droite, obstinée — comme elle dansait dans le ventre de la montagne, quand il avait enfoncé l'argent dans la chair de la bête, et que tout autour de lui s'était réduit en cendres.
— Nous avons perdu une camionnette, dit-il lentement, mais ce n'est pas ce que nous avons de pire à perdre.
Claire releva la tête.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Qu'il reste une fissure, sous la salle, qui n'a pas été comblée. Que les œufs sont dispersés quelque part aux mains des braconniers. Et que la bête avait une cache, ici, peut-être depuis des siècles — avec un arbre, dessous, que je n'ai pas vu, que Marc n'a pas pu cartographier. Quelque chose flotte encore. Cette chose que nous avons tuée était vieille, mais elle n'était pas première.
Le silence retomba, plus lourd que le grondement de la tempête. Giancarlo posa son harpon contre le mur, se frotta le visage, et souffla un long filet de buée.
— On en parlera une fois qu'on aura de l'eau et des provisions, dit-il. Repose-toi, Étienne. Le monde court encore, et nous courons moins vite qu'avant.
Étienne ferma les yeux.
Le feu crépita. Dehors, la poussière de la montagne retombait sur les aiguilles de pin et l'herbe jaunie, se mêlant au premier souffle du front froid. Et dans la cabane, cinq personnes respiraient, malgré le vide autour d'elles, et elles ne se regardaient plus comme des étrangers.
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