La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 27: The Witness Tree
La hutte sentait le pin brûlé et la laine humide. Étienne était adossé au mur, la main pressée contre son flanc, la gaze déjà teintée de rouge. Marc faisait les cent pas près de la fenêtre, scrutant le ciel qui s'épaississait. François avait disposé les fusils contre la porte, comme une barricade.
— On ne tiendra pas ici, dit Étienne. Il parlait lentement, chaque mot lui coûtant. Le tunnel est effondré. Le camion est parti. Et cette tempête…
— Alors on descend à pied, coupa Giancarlo. On prend les crêtes, on rejoint le col de Barme dans six heures.
— Avec lui dans cet état ? Claire désigna Étienne d'un geste sec. Il perd du sang à chaque mouvement. Il ne fera pas cent mètres.
Un bruit les figea. Des pas dehors, sur le gravier gelé. Marc saisit son fusil, François se plaqua contre le mur. La porte s'ouvrit, et un homme entra — épaules larges, parka déchirée, fusil de chasse en bandoulière, le visage couturé par le vent et la nuit.
Il s'arrêta, cligna des yeux.
— Bon Dieu, dit-il. Des survivants.
Il s'appelait Jérémy. Il avait un refuge à deux heures en contrebas, et il avait vu la fumée du tunnel s'évanouir à l'aube. Il apportait du pain dur, du fromage, et des nouvelles qu'il posa sur la table de bois comme on dépose un cadavre.
— Vous savez ce qui s'est passé là-haut ? demanda-t-il.
Étienne ne répondit pas. Jérémy s'assit en face de lui, croisa les mains.
— Hier soir, la vallée du Trient. Une ferme. Famille de quatre. Tout le monde mort avant le lever du jour. Les corps… il ferma les yeux un instant. On aurait dit qu'on les avait ouverts de l'intérieur. Les branches d'un arbre qui poussent hors d'une maison.
Claire pâlit. Elle se tourna vers Étienne, attente dans le regard.
Ce dernier ferma les poings.
— La bête, dit-il. Celle qu'on a tuée. Elle pondait. Elle protégeait. Mais ce n'est pas elle qui attaque un village. C'est pas elle qui monte jusqu'à une ferme.
— Qu'est-ce que tu racontes ? demanda Giancarlo.
Étienne releva la tête. Ses yeux étaient fiévreux.
— Les femelles restent dans le nid. Elles gardent les œufs. C'est le mâle qui chasse. C'est lui qui monte en surface pour nourrir la couvée.
Un silence tomba sur la hutte. Le vent frappa la toiture, comme un poing.
— Tu es en train de dire qu'il y en a une autre ? fit Marc, voix basse.
— Pas une autre. Une plus vieille. Le mâle. Il a survécu des siècles. Dans les textes, les chasseurs, les anciens de mon village, ils disaient qu'il y avait deux bêtes au Châtelard. La mère et le père. La mère se terre, le père rôde. Pas de mère sans père. Et si la mère est morte…
— Le père va revenir, compléta Claire.
Étienne hocha la tête.
Jérémy les regardait, bouche entrouverte.
— Vous parlez comme si c'était une personne.
— C'est pire, répondit Étienne. C'est une espèce. Une stratégie. La femelle est le réacteur. Le mâle, c'est le prédateur. Plus vieux, plus vicieux, plus puissant. Et il ne viendra pas ici pour se faire tuer. Il viendra pour nous éliminer un par un.
Giancarlo s'adossa à la cheminée.
— Alors on l'attend.
— Non, répondit Étienne. On ne l'attend pas. On ne le combat pas. On le reperd. On se cache.
Un flottement.
— Un chasseur de la trempe que tu décris, dit François, la voix serrée. Il pourrait nous trouver ici. Dans cette hutte.
— Oui, dit Étienne. Et si on bouge à découvert dans la tempête, il nous prendra dans la plaine. Il faut un endroit qu'il ne connaît pas, ou qu'il n'aime pas.
Marc, resté près de la fenêtre, se retourna brusquement. Il fronça les sourcils, comme un homme qui cherche un mot perdu.
— Attendez, dit-il. Je suis en train de… quelque chose cloche. L'air, ici. Depuis tout à l'heure. On est tous fatigués, d'accord. Mais je perds le fil. Mes pensées s'embrouillent.
Claire leva les yeux.
— La perte de sang. Le manque de sommeil. On est tous…
— Non, dit Marc. C'est pas ça. C'est comme un parfum. Et si on est en train d'halluciner ?
Claire s'arrêta net.
— Halluciner ?
— Le mâle ne projette pas de phéromone défensive comme la femelle, répondit Étienne, la voix éteinte. Il est plus ancien. Il projette des perturbations extérieures qu'on pourrait prendre pour des… des hallucinations. Mais on n'a rien vu.
— Si, dit Claire. On a vu Gaspard mourir. On a vu la bête sortir de sa poitrine. On a vu le tunnel s'effondrer.
Un silence lourd s'installa.
— Vous êtes en train de me dire qu'on a peut-être eu raison de penser qu'on était tous en train d'imaginer ? demanda Giancarlo.
Étienne ferma les yeux.
— Il est peut-être déjà là. On ne le voit pas. On le sent.
La tempête frappa la haute fenêtre. Quelque chose grinça dans le grenier. Marc arma son fusil.
— On ne peut pas rester ici à se regarder trembler, dit Jérémy. Si on doit bouger, on bouge. J'ai un traîneau à l'abri. Je peux descendre deux personnes dans la vallée, mais pas un blessé grave.
— Et nous ? demanda François.
Jérémy secoua la tête.
— Toi, le prêtre, tu me sembles trop léger pour ce que tu caches dans tes yeux.
François ne répondit pas.
À cet instant, Claire tâta ses poches, cherchant un mouchoir. Ses doigts se refermèrent sur un papier plié, glissé dans la doublure intérieure de sa parka. Elle le sortit, le déplia lentement.
C'était une écriture manuscrite, serrée, tremblante. Gaspard — de la main de Gaspard, mort des heures plus tôt.
Elle lut à voix haute, hésitante :
— « Find the tree that is a gate. »
Étienne ouvrit les yeux.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Une note. Gaspard. Il l'a mise dans ma poche, à un moment. Pendant qu'on le soignait, peut-être. Il a écrit en anglais. « Trouvez l'arbre qui est une porte. »
Jérémy se leva d'un coup, la chaise raclant le sol.
— L'arbre qui est une porte, dit-il. Vous ne pouvez pas connaître.
— Quoi ? fit Claire.
— Au-dessus du Châtelard, dans la vieille forêt, il y a un mélèze. Dieu sait comment il a survécu. On l'appelle l'arbre de la tour. Il est creux, évidé par les siècles. Et dans son tronc, il y a une porte. Une vraie, en fer, fermée à clé.
Étienne tenta de se lever, grimaça.
— Une porte…
— Dans un arbre qui sert de porte, murmura François.
Claire regarda la note, puis la fenêtre.
— L'arbre n'est plus un refuge, dit-elle. C'est un chemin. Et Gaspard nous l'indique depuis la mort.
Le vent hurla. Marc acheva de charger ses munitions.
— On y va.
Étienne hocha la tête, douloureusement.
— On le suit. Et peut-être qu'au bout, on trouvera ce qui se cache de l'autre côté.
Il se tourna vers la porte, la neige qui commençait à tomber à gros flocons.
— Le mâle va être attiré par la couvée, dit-il. Les œufs. Dans le tunnel effondré. Mais il ne pourra pas creuser avant des jours.
— Alors il cherchera autre chose, dit Marc.
— Oui. Il cherchera nous.
Ils sortirent dans le blizzard, l'ombre du mélèze dressée sur la crête au loin, comme un doigt noir contre le ciel.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.