La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 29: The Debt Paid
La neige s’était remise à tomber, fine et tenace, quand ils quittèrent l’arbre de la tour. Personne ne parla pendant les premières centaines de mètres. François marchait en tête, son fusil cassé sur l’épaule comme un bâton de pèlerin, et derrière lui venaient Marc et Claire, puis Giancarlo, et enfin Étienne qui fermait la marche, le poing serré sur la clé d’argent qu’il portait dans sa poche intérieure.
Le sentier s’étranglait entre deux parois de roche noire, un couloir naturel à peine plus large qu’un homme. Le vent y hurlait une note basse, continue, qui semblait venir des entrailles du massif.
Giancarlo s’arrêta le premier.
— Écoutez, dit-il.
Ils s’immobilisèrent. Étienne ferma les yeux et tendit l’oreille. Par-dessus le souffle du vent, par-dessus le grincement des branches de mélèzes invisibles dans la brume, une rumeur montait. Profonde. Rythmique. Comme le battement d’un cœur gigantesque, ou des pas amortis par l’épaisseur du rocher.
— Elle est là, murmura Marc. Il vient vers nous.
François fit un pas en arrière, le canon de son fusil braqué sur le vide à l’ouest.
— Il ne peut pas passer par là, dit-il. La faille est trop étroite pour…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. La roche éclata derrière lui dans un jaillissement de gravats : le rostre du mâle avait percuté la paroi de l’intérieur, traversant la roche tendre comme du carton. L’animal émergea dans une secousse de terre et d’éclats de pierre, immense, noir, l’œil unique brillant d’un rouge de braise dans la pénombre.
Il n’était pas comme la femelle. Il était plus long, plus sec, sa peau luisante comme une cuirasse mouillée, et sa queue barrait le sentier comme un mât de navire couché.
Giancarlo réagit le premier. Il tira Claire par le bras et la jeta derrière un bloc de roche effondré.
— Vous autres, repliez-vous ! cria-t-il. Dans la faille !
Le mâle pivota, massif mais fulgurant. Sa tête fouetta l’air deux fois, cherchant, peaufinant la silhouette qui bougeait le plus. Elle trouva François.
Étienne hurla :
— Il te voit par le mouvement ! Ne courez pas !
Mais le vieux prêtre n’entendit rien. Il recula, trébucha sur la glace, et l’animal se jeta sur lui. François leva son fusil cassé comme on lève une croix. La queue du mâle — un appendice cuirassé de plaques osseuses, terminé en pointe de lance — frappa d’un côté de la taille. François partit dans la neige, roula sur lui-même et s’effondra, la poitrine ouverte du poumon à l’aine.
Il ne bougea plus.
— François ! cria Claire.
Le mâle se tourna lentement, l’œil balayant le défilé. Giancarlo sortit de derrière son rocher, le harpon de son sac dans une main, une fusée de détresse dans l’autre. Il fit un pas vers la bête, et un autre.
— Hé, dit-il. Par ici, grande sauterelle.
La queue fouetta de nouveau. Giancarlo la vit venir, il vit la vitesse du trait noir qui déchirait l’air, et il savait qu’il ne pourrait pas l’éviter. Il n’essaya pas. Il jeta le harpon dans la neige, tira la goupille de la fusée à l’instant où la pointe le traversa de part en part à hauteur du bassin.
La fusée jaillit, grésillante, blanche comme un soleil arraché au ciel. Le mâle rejeta la tête en arrière, aveuglé par cette lumière crue, et il recula dans l’ouverture qu’il avait lui-même percée, traînant sa masse dans les ténèbres du couloir rocheux.
Le silence retomba.
Giancarlo était à genoux, les mains pressées sur sa blessure, la neige autour de lui rougissant en cercles concentriques. Son visage était d’un blanc de cire. Il força une expression que les autres connaissaient bien : le demi-sourire du marin pris en mer qui ne sait plus dire à quel point il a peur.
- Le pourboire, souffla-t-il. On dit toujours le pourboire. Je l’ai eu, le pourboire.
Claire traversa le sentier en courant, un mouchoir de pharmacie déjà déroulé dans ses mains. Elle s’agenouilla auprès de lui, écarta ses doigts, vit la plaie, et comprit immédiatement.
- Je vais, commença-t-elle. On va te lever, il faut te remplacer le sang, il faut…
Giancarlo posa sa main gantée sur le poignet de Claire. Doucement.
- Non, dit-il. Ne perds pas ton temps. J’ai vu des blessures pareilles sur les bateaux. On ne les survit pas.
Marc s’arrêta devant le corps de François et s’accroupit. Il retourna le prêtre, secoua la tête. Il était mort, les yeux ouverts sur une vision que personne d’autre ne partagerait.
Étienne traversa le sentier et se laissa tomber près de Giancarlo, du mauvais côté, celui où le poids du corps ne risquait pas de l’écraser. Il regarda la blessure, la couleur inquiétante du visage du pêcheur, la façon dont ses mains commençaient à trembler. Le sang qu’il perdait était déjà trop abondant pour que des compresses y remédient.
- Tu as réglé ta dette, alors, dit Étienne à voix basse. Tu m’as sauvé. Mais tu sais que ta dette n’était pas une dette. Pas pour moi.
Giancarlo rit, un bruit creux qui lui arracha une grimace.
- J’ai rencontré ton frère il y a quinze ans. Il pêchait sur le lac de Brienz, là où je faisais du transport à bord d’une barque de la douane. On se méfiait l’un de l’autre, comme on se méfie des étrangers sur un lac, vous savez. Et puis un soir, des trafiquants m’ont piégé près des quais de Bönigen. Ils m’avaient attaché à une grille dans le hangar à filets, avec le niveau d’eau qui montait.
Il toussa. Une goutte de sang perla au coin de sa lèvre. Ses yeux restaient brillants.
- Gabriel est arrivé. Il est entré par le toit, il a coupé les liens, et il m’a tiré dans le courant juste avant que les pales du barrage ne me prennent. Ici, dit-il en touchant sa hanche, j’ai porté sa marque pendant quinze ans. Une cicatrice de corde qui ne partait pas. Et maintenant je la rends.
Étienne ferma les yeux. Il n’avait jamais su. Gabriel n’avait jamais raconté cette nuit-là. Il avait porté le poids de ses propres secrets jusqu’au bout, comme toujours.
Il passa la main dans la poche de son gros manteau et tira un jeu de clés. Un vieux trousseau, terni par les années, la plupart des clés rongées par l’oxydation. Il le posa dans la main de Giancarlo, mais celui-ci la referma doucement et lui rendit.
- Non, mon ami. C’est pour toi, qu’elles sont.
Il se tourna vers la paroi de gauche, là où la roche se fissurait en une étroite fente verticale, invisible à moins de chercher précisément ce genre de chose.
- Cette faille descend vers la frontière. Un tunnel de contrebande. Il y a plus de cinquante ans, les passeurs le traversaient pour faire passer du tabac et des montres par-dessus bassin. Ton frère et moi, on l’a emprunté une fois, en sens inverse, quand une tempête nous avait bloqués au nord de Châtelard. Il débouche à la source du Trient, là-haut, juste avant la France. Tu le connaîtras à l’odeur : le soufre, venant des sources chaudes. Puisqu’il n’est pas encore bloqué sous la neige…
Giancarlo marqua une pause. Son regard parut se défaire un instant, comme un mouillage qu’on lâche. Il reposa les yeux sur Étienne, et sa voix devint plus nette, affranchie du tremblement qui commençait à la gagner.
- Quand tu traverseras, tu arriveras près d’Argentière. Il y a là un autre problème pour toi, un problème qui n’est pas le mien. Le mâle s’achemine vers le col où il va descendre vers la France. S’il atteint les vallées habitées…
Il laissa la phrase en suspens. Pas besoin de compléter.
- Va, Étienne. Emporte-moi pas avec toi. Laisse-moi ici.
Étienne secoua la tête.
- Je ne te laisse pas seul.
- J’ai passé ma vie seul, répondit Giancarlo avec un sourire douloureux. C’est plus commode, pour une fois. On ne s’encombre pas de chacun là-bas. Tiens-toi prêt.
Il regarda la pointe du ciel au-dessus d’eux, enfin, et un peu de paix entra dans ses traits.
- C’est juste. Je l’ai vu arriver, moi. Juste.
Claire s’agenouilla devant lui, prit ses mains dans les siennes. Elle ne prononça pas de paroles savantes. Elle resta là, ses pouces doux sur la peau durcie du pêcheur, comme si elle pouvait lui faire passer une part de sa chaleur. Giancarlo regarda son visage, et quelque chose qu’il n’avait jamais eu le temps de dire sembla monter, puis se retirer. Il tourna la tête vers Étienne.
- Sur le col, dit-il, sa voix devenant presque indistincte, sur le col, tu ne combattras pas seul. Tu n’as jamais combattu seul. Méfie-toi du froid. Le froid dans ta tête. C’est lui qui te fera douter.
Il se tut. Ses mains lâchèrent la prise sur sa blessure. Une dernière expiration, longue et régulière comme une houle qui se pose sans briser. Son visage se détendit.
Claire resta là, un moment, à lui tenir les mains. Les larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle les essuie. Elle le posa plus confortablement sur le talus de neige, lui croisa les mains sur le ventre, et repoussa le harpon un peu plus loin, avec respect.
- On ne part pas comme ça, dit-elle d’une voix fêlée. Sans enterrer les siens.
Étienne posa la main sur son épaule.
- On ne part pas. On revient. Je te le promets. On revient pour eux.
Il regarda le tunnel. Le tunnel que son frère avait connu. Le tunnel qui le mènerait vers la France, vers la bête, vers la fin de tout cela.
Il regarda encore Giancarlo, puis François, ses yeux blancs ouverts à côté d’un rocher taché.
- Allez, dit-il enfin. Nous avons encore du chemin, et la nuit tombe.
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