La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 32: The Final Ascent
La cascade n’existait sur aucune carte, et pourtant elle tonnait devant eux, nichée dans une gorge de glace que le glacier avait sculptée depuis des millénaires. L’eau jaillissait d’une crevasse verticale dans la paroi rocheuse, tombait en voile argenté sur quarante mètres, et se perdait dans un bassin noir que la brume ne quittait jamais.
Le créature — l’homme — s’arrêta au bord du bassin. Son corps humain semblait encore mal ajusté, comme un vêtement emprunté. Il tendit une main vers le rideau d’eau.
« Là. »
Étienne plissa les yeux. Derrière la cascade, dans la pénombre bleutée, une fente verticale s’ouvrait dans le roc, large comme trois hommes. Il en sortait une brume froide qui rampait sur la surface du bassin, s'étirant vers eux comme une haleine gelée.
Marc s'accroupit, genou douloureux, et observa la lumière pulsante qui montait de la fissure. Un blanc laiteux, régulier comme un cœur.
« C'est là, dit-il. Le foyer du signal que je capte depuis le début. »
Claire s'avança, le visage tiré. Ses bandages saignaient à travers la gaze. Elle tendit une main vers la cascade, la retira. « L'eau est chaude. Mais cette brume... » Elle frissonna. « Elle est plus froide que la mort. »
Le guide resta silencieux un long moment. Puis, d'une voix qui semblait venir d'un autre âge :
« Vous ne comprenez pas ce que vous voyez. Ce que tu as tué, François — c'était l'étanchéité du monde. »
Étienne se tourna vers lui. « Explique. »
Le visage de la créature était celui d'un homme d'âge indéfini, taillé dans la pierre et le vent. Mais ses yeux gardaient la couleur miel du monstre.
« Il y a très longtemps, nos pères ont vaincu les anciens. Ceux qui vivaient sous la montagne, avant que la lumière existe. Ils n'ont pas pu les détruire. Alors ils les ont scellés. » Il pointa la fissure. « Ceci est leur prison. La bête que vous avez appelée "la mère" était la serrure. J'étais le verrou. »
Il baissa la tête.
« Je me suis affaibli. J'ai brisé mon serment, il y a trente ans. J'ai voulu sauver un homme que je n'aurais jamais dû toucher. »
Étienne sentit son sang se figer. « Gabriel. »
La créature ne confirma pas. Elle n'en eut pas besoin.
« Depuis, la serrure s'est corrodée. Et maintenant qu'elle est morte... » Il regarda la fissure, qui s'élargissait visiblement, la pierre gémissant à chaque pulsation de la lumière. « La prison s'ouvre. Les anciens respirent déjà. Dans trois jours, trois heures, trois lunes — peu importe. Ils seront libres. »
Giancarlo était mort pour que ce soit dit. François aussi. Étienne serra les poings.
« Comment la refermer ? »
Marc se releva. « Le rituel. J'ai lu les textes dans le souterrain de François, pendant que vous dormiez. »
Tous les regards convergèrent vers lui. Il était pâle, ses traits tirés par la fièvre, mais ses yeux avaient cette clarté d'ingénieur quand il tenait une solution.
« Les anciens ont laissé les outils du scellement. Des objets de pouvoir qui ont servi à bâtir la prison. » Il compta sur ses doigts. « La clé de Giancarlo — le métal est forgé du même acier que le verrou originel. Cette clé a servi à sceller la porte à l'origine. » Il toucha le collier de cuir et de plumes que Claire portait, récupéré sur la dépouille de la mère. « Le collier de la serrure. Il contient l'essence qui faisait tenir le monde. » Enfin, il leva le bâton de berger de Gaspard, fendu à la hampe, gravé de runes anciennes. « La faux, dit-il. L'outil du gardien. »
Ce bâton avait appartenu à son frère, Étienne le savait. Gabriel l'avait porté le jour de sa mort. Il l'avait vu dans ses cauchemars mille fois.
Claire caressa les plumes du collier. « Qu'est-ce que tu proposes ? »
Marc déposa les objets sur une pierre plate. La lumière du col inquiétant les fit briller.
« On ne peut pas refaire le mur. Les matériaux sont trop éparpillés. Mais on peut réparer la fissure en l'état. Tant que la serrure est en place, même morte, les anciens ne peuvent pas sortir. Il faut un sacrifice rituel : un objet de pouvoir par veine de la fissure. Trois objets. Trois points de tension. » Il regarda Étienne. « Il faut détruire les trois. Maintenant. Ici. Pendant que la brèche est encore stable. »
Étienne s'accroupit. Sa jambe le lançait. Sa vision se brouillait par moments, mais il ne pouvait plus se permettre de fermer les yeux.
« Je le ferai. »
Marc leva une main. « Étienne, tu n'as pas entendu le prix. Ce rituel n'utilise pas la force. Il utilise la résonance. Celui qui brise les liens doit être lié au temps. Un homme qui a mis sa vie en jeu, qui comprend le sacrifice pas comme une idée, mais comme une chair. »
Il se tut. Puis :
« Tu es mourant. Ta vie est déjà offerte à la montagne. C'est ce que le rituel demande. Cette énergie suffira. »
Claire s'interposa. « Non. Il y a une autre manière. Il a déjà donné assez. »
Étienne se releva lentement. Le plafond de glace au-dessus de la cascade semblait vibrer. La lumière pulsait plus vite. Le monde tremblait.
« Il a raison, Claire. C'est pour ça que je suis encore debout. »
Il marcha vers les trois objets. Le collier, la clé, le bâton de son frère. Il posa une paume sur chacun. Le contact lui envoya des décharges froides dans les doigts.
Le guide parla pour la première fois depuis longtemps. « Pour qu'il le fasse, tu dois l'aider à dire son deuil. »
Claire regarda Étienne. Il avait le visage d'un homme qui se noie et qui choisit de ne plus remonter.
Soudain, une voix — venue de nulle part, de partout, de la glace et de la roche et de la brume — monta de la fissure.
Étienne.
La voix de Gabriel. Clairement. Le poids de son frère dans l'air, son timbre, son souffle.
« Mon frère. Tu vas me laisser ici encore une fois. »
Étienne ne répondit pas. Il ne pouvait pas.
Marc saisit son bras. « Il ne faut pas écouter. C'est un piège. Ces créatures savent lire les mémoires. Elles savent dactylographier les voix de vos morts. »
Mais la voix continua, grave et douce comme le jour où Gabriel s'était mis en travers du chemin pour lui.
Étienne l'entendit clairement : *« Fais ce que moi je n'ai jamais pu. Referme la porte. Rends-moi les montagnes. »*
Il ne savait pas si c'était un fantôme, un mensonge ou la vérité. Mais dans ce mot — *porte* — quelque chose en lui se décida.
« Compris. »
Il saisit le bâton de son frère, la clé de Giancarlo, le collier de la mère.
Le sol trembla. La lumière blanche devint aveuglante.
Mais dans l'éclat, il vit — tout le monde le vit — dans le miroitement de la fissure, une silhouette immense, écailleuse, qui dormait dans une chambre de pierre à l'intérieur du massif. La chose était plus profonde que la fissure. Elle n'était pas prisonnière de la terre. Elle était la terre.
Ce n'était pas un ancien.
C'était le forgeron de la perte originelle.
La fissure n'était pas une porte vers l'extérieur.
C'était la bouche d'un dragon qui avait avalé tous les mystères du passage, et qui digestait lentement.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.