La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 35: The Return of the Hunter
La panique était un animal sourd, aveugle, qui piétinait tout sur son passage. Les torches dansaient sur les parois de bone et de roche, projetant des ombres grotesques tandis que le sol tremblait de plus en plus fort sous leurs pieds. Le souffle du wyrm montait des profondeurs comme un vent d’orage, chargé d’une chaleur âcre qui brûlait les poumons.
— Par ici ! cria Marc, le bras ensanglanté pointant une faille étroite qui s’ouvrait dans la paroi nord.
Le groupe se bouscula, Claire poussant les autres devant elle, son visage pâle et résolu. Étienne les suivait, le cœur cognant contre ses côtes. Le rune qu’il avait tracé dans la chair du monstre pulsait encore sur sa rétine, une cicatrice lumineuse dans la pénombre. Il avait cru agir pour le bien, il avait peut-être signé leur arrêt de mort.
La faille s’ouvrit sur un tunnel étroit, aux murs lisses et humides, comme un intestin de pierre. L’obscurité y était totale, à peine percée par les flammes vacillantes. Ils avancèrent en file indienne, respirant par à-coups, les épaules frôlant les parois.
Un grondement sourd monta derrière eux. Le shaper avait ouvert les yeux.
— Plus vite ! hurla Étienne.
Il poussa les autres, les sentant trébucher, se relever, mais quelque chose manquait. Un sixième souffle. Il compta dans sa tête, une vieille habitude de pisteur. Cinq. Ils étaient cinq. Il manquait quelqu’un.
Il se retourna, et c’est là qu’il le vit.
Gérard. Le chasseur du village, celui qui avait juré avoir vu la bête rôder autour de son bétail des années durant. Il se tenait à l’entrée du tunnel, son vieux fusil cassé en travers du torse comme une relique, et dans ses yeux brillait une étrange sérénité.
— Gérard ! cria Étienne. Qu’est-ce que tu fous ? Viens !
Le vieil homme ne bougea pas. Il regarda par-dessus son épaule, vers les profondeurs de la chambre osseuse, là où la terre hurlait maintenant.
— J’aurais dû te dire, Étienne. Je l’ai toujours su.
— Su quoi ? aboya Étienne en revenant vers lui, mais Claire lui agrippa le bras, le retenant.
— Elle était là avant nous, dit Gérard. Avant nos pères, avant nos grands-pères. Mon arrière-grand-père lui offrait un mouton par an, au printemps, pour qu’elle dorme. Il l’appelait la Gardienne. Mais ces dernières années… elle ne dormait plus.
Un immense fracas ébranla la montagne. Des blocs de bone tombaient du plafond de la chambre, et dans la lumière des torches, Étienne vit la silhouette immense se dresser — pas la forme humaine du gardien, mais quelque chose de bien plus ancien, une colonne vertébrale pliée, des ailerons de calcaire, des écailles grises comme de la cendre froide.
— Je sais comment gagner du temps, dit Gérard. Mais il faut que vous partiez. Maintenant.
— Tu vas te faire tuer ! s’écria Étienne.
— J’ai vécu assez longtemps pour savoir ce que ça vaut, une vie. La mienne ne pèse pas lourd contre des centaines d’autres.
Le vieux chasseur sortit de sa poche un médaillon de cuivre terni. Il l’ouvrit et en sortit une mèche de cheveux d’un blond presque blanc. Il sourit, presque tendrement.
— Elle était douce, jadis. Avant que la folie du prisonnier la corrompe. Je lui ferai un dernier adieu.
Étienne voulut protester, mais Claire le tira violemment dans le tunnel. Il heurta une paroi, chercha son équilibre, et vit le visage de Gérard s’éloigner, se rapetisser, devenir un point de lumière dans la tempête de poussière et de pierre.
Le dernier son qu’il entendit avant que le tunnel ne s’effondre sur lui fut un hurlement — humain, vieux, libre.
Puis ce fut la chute. Un vertige total, comme si le sol s’était dérobé, comme si la terre les avalait. Des corps tombant dans le noir, des mains qui se cherchaient, des cris étouffés. Étienne sentit ses poumons se comprimer, sa vision se troubler. Il crut mourir. Il crut que la montagne les avait pris en pitié et les avait simplement anéantis.
Mais la chute s’arrêta.
Le choc fut brutal, sec. De la poussière, un craquement de bancs de bois, une odeur d’encens froid et de cire. Étienne ouvrit les yeux, toussa, et vit des vitraux. Des rangées de bancs sculptés. Une croix dorée qui scintillait dans une lumière tamisée tombant de hautes fenêtres.
L’église de Saint-Bernard.
Il connaissait ces murs. Il y était venu enfant, à la messe, quand sa mère forçait encore la famille à s’agenouiller devant les saints. Mais l’église du village se trouvait à deux heures de marche du glacier. Impossible.
Autour de lui, le reste du groupe se relevait, sonné. Marc gémissait, la main pressée contre sa blessure. Claire regardait autour d’elle, les yeux écarquillés. Le père François était déjà debout, sur le seuil de sa propre église, le visage aussi blanc que son surplis.
— C’est impossible, murmura-t-il. Nous étions sous la montagne.
Étienne se releva, le cœur encore en déroute. L’église était vide de fidèles. Les bougies vacillaient sur l’autel. Et pourtant, ils étaient à l’intérieur, les vêtements poussiéreux, les visages marqués par la terre et le sang — comme s’ils avaient marché en procession depuis l’enfer.
Le père François fit quelques pas, s’agenouilla lentement, et posa la paume sur les dalles de pierre. Il resta un long moment, immobile, puis se releva, l’air stupéfait.
— Les veines de vieux rochers. Elles courent sous l’église, sous tout le village, en réalité. On m’a toujours dit que ces pierres étaient anciennes, bâties sur des lieux de pouvoir. Je croyais que c’était une légende de paysan.
— Qu’est-ce que ça change ? demanda sèchement Étienne. On est encore dans la montagne, non ?
Le prêtre secoua la tête lentement.
— Non. Regardez par la fenêtre.
Étienne marcha vers les vitraux, écarta un rideau de lin usé et regarda dehors. Le village était là, intact, les toits chargés de neige, la place déserte. Et au-delà, à des kilomètres, une ligne de lumière sur l’horizon : les lumières d’une ville qu’il mettait trois jours à atteindre à pied. Genève. Ils étaient à l’orée du village, mais plus dans la montagne.
— Elle nous a envoyés ici, dit Claire, la voix plate. La bête. Elle a utilisé les pierres, le réseau de ley lines, pour nous cracher hors de son corps comme des os.
— Ce ne sont pas des pierres de Dieu qui ont fait ça, grogna Étienne. C’est sa volonté.
Le père François tourna vers lui un regard grave.
— Alors elle a choisi de nous laisser vivre. Mais elle sait où nous sommes. Et elle sait ce que nous allons faire.
Un grondement parcourut le sol. Pas violent, pas encore. Mais distinct. Le bruit d’une immense masse se déplaçant profondément sous la terre. Puis un second, plus lointain. Et un troisième, direction nord-est.
Vers Genève.
Étienne ferma les yeux. Il revit le visage de son frère — le vrai, celui d’avant. Et il comprit. La bête n’avait pas besoin de les tuer. Elle avait besoin qu’ils sachent. Qu’ils sachent où elle allait, et qu’ils n’avaient aucun moyen de l’arrêter à temps.
Le monstre avait faim. Et le ventre de Genève était rempli de chair fraîche.
Il rouvrit les yeux et saisit son sac à dos, le jetant sur son épaule.
— Il n’y a plus de temps. La décision est prise, mais elle ne s’arrêtera pas par la volonté seule. On y va. On la devance. Et on la tue — ou le monde paiera pour ma stupidité.
Le père François bougea, trouva sa voix, en fit un outil précis.
— Il y a un chemin par les crêtes. Quelques heures à pied. Elle est large ; elle ne pourra pas passer partout. On peut l’intercepter avant les premiers faubourgs, si Dieu nous accorde du courage.
Claire s’approcha d’Étienne, posa une main sur sa manche.
— Tu as entendu son dire. Elle nous a laissés partir parce qu’elle nous croit vaincus. Elle se trompe.
Étienne hocha la tête. Mais quelque chose au fond de lui savait qu’ils ne se trompaient pas eux-mêmes. Le fils de chasseur en lui humait l’odeur du piège. Le gardien avait laissé une porte ouverte. Et il avait bien l’intention de savoir pour quoi.
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