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La Cadence de Minuit

Lire le chapitre 10: The Runaway Brother

La porte grinça quand Julien la poussa, révélant un escalier de service étroit qui sentait la poussière et le bois moisi. Il s'arrêta net sur la première marche, sa lampe torche tremblant dans sa main.

— Julien ? fit Elodie derrière lui.

Il ne répondit pas. Il fixait le sol, là où des traces de semelles fraîches s'étaient imprimées dans la couche de sciure que quelqu'un avait répandue pour étouffer le bruit des pas. Quelqu'un qui était venu récemment, très récemment, pour condamner cette porte avec des planches neuves.

— Je connais ces traces, murmura-t-il. Mon frère portait des bottes de travail à semelle crantée. Les mêmes marques qu'ici.

Elodie s'accroupit, observant les empreintes d'un œil d'avocate. Des marques nettes, régulières, qui descendaient vers l'escalier puis remontaient.

— Tu veux dire que c'est Bastien qui a condamné cette porte ? Mais la note date d'il y a vingt ans...

— Elle date d'avant sa disparition, oui. Mais quelqu'un d'autre a pu utiliser ses bottes.

Sa voix se brisa légèrement. Elodie se releva, posant une main sur son bras.

— Julien, qu'est-ce que tu ne m'as pas dit ?

Il détourna le regard, les mâchoires serrées. La lampe torche éclairait maintenant son profil, révélant les cernes qui s'étaient creusés au fil de leurs découvertes.

— Bastien n'a pas fui la maison, Elodie. Il a disparu.

— Disparu comment ?

— Comme ça. Un jour il était là, le lendemain il n'y était plus. Juillet 1999. On avait vingt-deux et dix-sept ans. Ma mère l'avait envoyé chercher du vin à la cave pour le dîner de fête de tante Célestine. Il n'y est jamais arrivé.

Il se passa une main sur le visage, un geste de fatigue infinie.

— Je l'ai cherché partout, toute la nuit. Les voisins, les champs, la route... Et puis à l'aube, je suis revenu ici, dans cette maison, et j'ai trouvé son portefeuille sur la table de la cuisine. Posé bien en évidence. Avec un mot : « Dis à maman que je suis désolé. »

— Et tu n'as rien dit à personne ?

— Qu'est-ce que j'aurais dit ? Que mon frère aîné, celui qui devait hériter de la maison, s'était volatilisé après avoir prétendu voir un fantôme ? Que notre mère venait de perdre son mari et qu'il fallait lui annoncer que son fils aîné avait disparu ?

Sa voix montait, chargée de colère et de culpabilité accumulées pendant deux décennies.

— J'ai dit qu'il avait quitté la ville pour rejoindre une femme à Bâton-Rouge. J'ai fabriqué des lettres pendant un an. Personne n'a jamais su, même pas maman, même pas Léandre au début.

Elodie resta silencieuse un long moment. La révélation rebattait les cartes de toute l'affaire. Bastien n'était pas un témoin qui avait fui après avoir vu la femme à la cicatrice — il était une victime de la même force qui avait peut-être pris Léandre.

— Et Léandre ? demanda-t-elle doucement. Il savait pour Bastien ?

Le visage de Julien se contracta.

— Il l'a découvert quand il a eu dix-huit ans. Il m'a dit qu'il ne me pardonnerait jamais de lui avoir volé son frère. Puis il a commencé à chercher, lui aussi. Les archives, les vieux registres, les histoires de famille...

Il ricanait, un rire amer.

— Tu crois que je suis ici parce que je veux vendre la maison ? Je suis ici parce que c'est le seul endroit qui ait jamais eu du sens pour eux. Et je me suis dit que si je venais, peut-être que je comprendrais.

Elodie observait la poussière de bois fraîche sur le chambranle. Les traces de scie étaient nettes, à peine oxydées. Quelqu'un s'était donné du mal, dans un passé très récent, pour empêcher quiconque de passer par cette porte.

— La musique, dit-elle soudain. Tu ne trouves pas étrange qu'elle ait commencé à jouer peu après mon arrivée ?

— Étrange est un mot faible.

— Et que la note de piano réponde quand nous nous rapprochons de la vérité ?

Elle sortit de sa poche le sachet de toile brune que Tante Odette lui avait donné. Le gris-gris était tiède, presque brûlant au creux de sa paume, comme s'il avait capté quelque chose dans cette pièce.

— La vieille femme m'a dit que La Maison Fontenot ne gardait pas un fantôme mais une dette. Une dette impayée depuis plus d'un siècle. Et si Bastien et Léandre n'avaient pas disparu par hasard ? S'ils avaient essayé de régler cette dette, eux aussi ?

Julien ne répondit pas. Il regardait l'ouverture sombre de l'escalier, comme s'il pouvait voir à travers le temps, à travers le ciment et la terre, jusqu'au chêne qui se dressait derrière la maison.

— Quand j'étais petit, murmura-t-il enfin, Bastien me racontait que le vieil arbre était un balcon sur l'autre monde. Que si on savait écouter, on pouvait entendre les morts chuchoter dans les racines.

— Et tu l'écoutais ?

— Je le croyais. Jusqu'au soir où il est revenu en courant du verger, blanc comme un linge, en criant qu'il l'avait vue. La femme avec la cicatrice. Elle était debout sous le chêne, elle lui a souri, et il a vu que ses yeux étaient — il n'a jamais fini sa phrase. Le lendemain, il était parti.

Un silence s'installa, lourd comme l'humidité de la Nouvelle-Orléans en août. Dans la maison, quelque part au-dessus d'eux, une note de piano résonna — un unique accord, doux et pur, qui sembla vibrer dans leurs os.

Elodie ferma les yeux. La sensation du gris-gris dans sa main, la chaleur du bois sous ses doigts, la présence invisible d'une mélodie qui n'aurait jamais dû jouer seule...

— Je ne vais pas vendre, dit-elle.

Julien se tourna vers elle, les traits tirés.

— Quoi ?

— La maison. J'allais préparer les documents pour la vente à la fin du mois. Je vais demander un report indéterminé.

— Pourquoi ? Tu as une vie à Atlanta, un cabinet, des clients...

— Et j'ai deux hommes disparus, une dette vieille de cent soixante ans, et une mélodie qui joue toute seule dans une maison vide. Ce n'est pas une affaire immobilière, Julien. C'est une enquête. Et tant que je n'aurai pas trouvé Bastien — ou ce qui lui est arrivé — je ne peux pas tourner la page.

Il la dévisagea avec une expression qu'elle ne sut déchiffrer. Admiration ? Soulagement ? Peur ?

— Tu réalises ce que tu dis ? s'enquit-il. Si tu restes, tu entres dans l'histoire de cette maison. Personne n'en ressort indemne.

— Je suis déjà dedans depuis le premier jour où j'ai entendu cette musique.

Elle rangea le gris-gris dans sa poche et se dirigea vers l'escalier, s'arrêtant à la première marche.

— Nous allons descendre, dit-elle. Nous allons regarder cet arbre. Et si tu veux raconter à quelqu'un que ton frère a disparu, c'est le moment de le faire — parce qu'une fois que nous saurons ce qui se cache là-dessous, il sera peut-être trop tard pour les demi-vérités.

Julien resta un instant figé, puis la rejoignit. Sa main frôla la sienne dans l'ombre du couloir, un contact bref, presque électrique.

— Tu es la première personne qui le prend au sérieux, dit-il à voix basse. Personne n'a jamais cru que Bastien avait réellement vu quelque chose. Même moi, je me suis dit que c'était la fièvre du lendemain de la Saint-Jean.

— Et maintenant ?

Il la regarda, et dans ses yeux elle vit non seulement la fatigue d'un homme qui portait seul depuis vingt ans le poids d'un secret de famille, mais autre chose. Quelque chose qui ressemblait à l'espoir.

— Maintenant je commence à croire que ce n'était pas lui qui avait des hallucinations. C'était nous, qui refusions de voir.

Ils descendirent ensemble l'escalier de service, leurs pas résonnant sur le bois ancien. Devant eux, la porte extérieure menant au jardin était entrebâillée, et la fraîcheur de la nuit s'infiltrait dans la maison. Au-delà, l'obscurité du parc semblait absorber toute lumière, et sous la voûte des branches, quelque chose attendait — une présence qu'Elodie ne pouvait pas nommer mais qu'elle sentait comme on sent une paire d'yeux dans le noir.

Le gris-gris dans sa poche était presque brûlant, et au-dessus d'eux, tout en haut de la maison, la boîte à musique entamait sa mélodie nocturne. Silencieuse. Patient. Comme un compte qui n'a pas fini d'être réglé.

Elodie poussa la porte et sortit sous les étoiles.

La nuit s'offrait, vaste et parfumée d'herbe coupée et de fleurs de magnolia. Et à la lisière du jardin, immense et noueux, le vieux chêne étendait ses branches comme des bras ouverts vers un ciel qui ne répondait pas.