La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 11: The Séance
La nuit tombait sur la Fontenot comme une paupière fatiguée. Elodie tenait la main de Julien dans l'escalier étroit qui montait vers le grenier, sa lampe électrique projetant des ombres dansantes sur les murs de plâtre craquelé. Le piano miniature les attendait, silencieux, tel un cercueil d'enfant.
— Tante Odette, dit Julien en poussant la porte du grenier. Elle est là.
Une femme haute et mince se tenait près de la lucarne, vêtue de violet profond. Ses cheveux gris tressés tombaient sur ses épaules comme des racines de saule. Elle portait un collier de graines rouges et de petits os blanchis qui cliquetaient doucement à chacun de ses mouvements.
— Mademoiselle Marchand, dit-elle sans se retourner. Vous sentez l'encre et les archives. Comme votre père.
Elodie sursauta. — Vous connaissiez mon père ?
— Tout le monde connaît tout le monde, dans cette ville. Odette se tourna enfin, les yeux perçants. Elle fixa Elodie un long moment, puis son regard glissa vers la pièce. — Alors c'est ici que la musique vit.
Julien posa la lampe sur une caisse poussiéreuse. — Ma tante pratique la voie des esprits depuis quarante ans. Si quelqu'un peut parler à Clarisse…
— Clarisse ne parle pas, coupa Odette. Elle joue. C'est différent. Une mélodie n'est pas faite de mots. Elle est faite de mémoire.
Elodie s'approcha du piano miniature. Une fine couche de poussière recouvrait le clavier, et pourtant elle distinguait la marque fraîche de doigts récents sur les touches. Quelqu'un avait joué ce piano dans la semaine.
— Que nous faut-il ? demanda-t-elle.
— Trois bougies noires. De l'eau de source. Et la vérité nue dans vos cœurs.
Odette disposa les bougies en triangle autour du piano. Elle tira de sa poche un petit sachet de toile brune — un gris-gris identique à celui que portait Elodie — et en versa le contenu dans une soucoupe d'eau. Des graines, des plumes, des éclats d'os.
— Asseyez-vous, dit-elle. En silence. Ne parlez que si je vous le demande.
Elles s'assirent sur le plancher poussiéreux. Julien à droite d'Elodie, leur épaule se touchant à peine. Odette ferma les yeux et commença à murmurer — des mots que Elodie ne reconnaissait pas, une langue plus vieille que le français, plus vieille que l'Afrique même.
Les bougies vacillèrent, puis se stabilisèrent.
Le silence s'épaissit comme du sirop.
Elodie sentit une pression dans ses oreilles, comme en avion. Le gris-gris dans sa poche devint chaud — brûlant presque. Elle serra les dents, ne bougea pas.
Puis, doucement, une note.
Le piano joua tout seul. Une note seule, puis une seconde, puis une phrase complète — la mélodie de minuit, celle qui hantait la maison chaque nuit. Mais elle jouait maintenant, à cette heure, dans ce grenier fermé.
Odette ouvrit les yeux. Ils étaient blancs.
— Je vois une femme, dit-elle d'une voix qui n'était pas la sienne, plus jeune, plus fragile. Elle est vêtue de blanc. Elle se tient devant une fenêtre… non, devant un arbre. Un chêne immense. Elle saigne — non, elle pleure. Elle cherche quelque chose.
— Quoi ? demanda Julien, sa voix à peine un souffle.
— Un enfant. Odette frissonna violemment, ses doigts tordant le tissu de sa robe. Elle dit… elle dit…
La bougie de gauche s'éteignit.
— Trouvez l'enfant, dit Odette d'une voix étranglée. La musique est pour l'enfant.
Elodie sentit son cœur cogner contre ses côtes. — Clarisse ? Clarisse, qui est l'enfant ?
La troisième bougie trembla. La température chuta brutalement — Elodie vit son propre souffle former une buée.
Le piano joua un accord dissonant, violent, comme des doigts écrasés sur les touches.
— L'enfant n'est pas mort, dit Odette, la voix brisée. Elle est vivante. Elle marche. Elle cherche aussi.
— Qui ? Où ? insista Elodie.
La deuxième bougie s'éteignit. Le tango d'ombres sur les murs se fit menaçant. Julien saisit la main d'Elodie, ses doigts glacés.
Une rafale de vent traversa le grenier sans origine — la troisième bougie ne s'éteignit pas, elle explosa, projetant des échardes de cire noire qui volèrent comme des balles.
La musique cessa. Net. Comme si on avait arraché une corde.
Odette s'effondra, le visage pâle, les yeux qui roulaient dans leurs orbites. Julien bondit pour la rattraper.
— Tante Odette ! Tante !
La vieille femme ouvrit les yeux, vacilla, les pupilles qui se recentraient. Elle regarda le piano, puis les bougies mortes, puis Elodie.
— Qu'est-ce que j'ai dit ? demanda-t-elle, la voix rauque.
Elodie hésita. — Vous avez dit de trouver l'enfant.
Odette pâlit davantage. Elle porta la main à sa poitrine, là où son collier d'os cliquetait comme un trousseau de damnés.
— Belle-mère, murmura-t-elle. Vous avez réveillé le compte.
Le mot tomba dans le grenier comme une pierre dans une mare. Le compte. La dette d'Émile Fontenot à Marie Leveau. La dette jamais payée.
— Que voulez-vous dire ? demanda Elodie. Quelle dette ?
Odette se releva lentement, s'appuyant sur le piano. Ses doigts effleurèrent les touches — aucune note ne sonna. Le piano était mort.
— Une dette n'est pas une affaire de papier, dit-elle. C'est une affaire de sang. Et votre présence ici, dans ce grenier, avec ce nom sur vos lèvres — vous avez dit Leveau, vous avez dit Clarisse — vous avez éveillé quelque chose qui dormait depuis plus d'un siècle.
Un craquement retentit sous leurs pieds. Le plancher trembla légèrement. Dehors, sous la lucarne, Elodie aperçut l'ombre massive du chêne qui semblait se pencher vers la maison, comme un auditeur curieux.
— Que devons-nous faire ? demanda Julien.
Odette le regarda avec une pitié soudaine et terrible.
— Il n'y a pas de « nous ». Le compte a un seul nom, un seul sang. Elle fixa Elodie. Vous avez ouvert la porte, Mademoiselle Marchand. Il faut maintenant que vous découvriez ce que Clarisse vous demande réellement.
Elle se dirigea vers l'escalier, puis s'arrêta sur la première marche.
— Une dernière chose. La mélodie. Elle n'est pas destinée aux morts.
Elodie frissonna. — À qui alors ?
— Aux vivants qui refusent d'écouter.
Odette disparut dans l'escalier, ses pas s'estompant comme des notes de musique qui s'évanouissent dans la nuit.
Julien et Elodie restèrent seuls dans le grenier obscur. Le piano miniature semblait les observer. Le silence était si complet que le battement de leurs cœurs était presque un chant.
— Le compte, dit enfin Julien. Léandre avait parlé d'un compte. Dans ses dernières lettres avant sa disparition.
Elodie se tourna vers lui. — Tu ne m'as jamais montré ces lettres.
Julien détourna les yeux. Dans la pénombre, son visage portait une expression qu'elle n'avait jamais vue — une honte ancienne, profonde comme la rivière.
— Je te les montrerai, dit-il. Mais pas ici. Pas maintenant.
Un frisson courut le long de la colonne vertébrale d'Elodie. Le gris-gris dans sa poche brûlait toujours, et sous leurs pieds, quelque part dans la terre noire de Louisiane, quelque chose remuait lentement, comme une racine qui se souvient d'être un bras.
Dehors, le chêne attendait.
Et pour la première fois depuis son arrivée, Elodie comprit qu'elle n'investiguait pas une maison.
Elle investiguait un piège. Et elle venait de refermer la trappe derrière elle.
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