La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 12: The Price of Knowledge
La nuit s’était muée en crachin obstiné lorsque le coup frappa à la porte de la Fontenot. Pas un heurtoir poli — trois coups secs, presque militaires, qui firent trembler les vitres du vestibule. Julien marqua une pause, le verrou à la main, puis croisa mon regard. Rien dans ses yeux ne disait qu’il attendait quelqu’un.
J’ouvris la porte sur un homme maigre, taillé comme une lame de couteau. Son visage portait une balafre qui lui fendait la joue gauche, de la tempe à la mâchoire, blanche et luisante sous la pluie. Il portait un manteau noir de coupe ancienne et tenait une serviette de cuir usé. Il ne sourit pas.
« Mademoiselle Marchand. Monsieur Fontenot. »
Je n’avais jamais vu cet homme. Il connaissait pourtant nos noms.
« Je représente la famille Leveau. »
Le nom tomba dans l’entrée comme une pierre dans une eau noire. Julien se raidit derrière moi. Je n’eus pas besoin de consulter mes dossiers pour comprendre qu’il venait parler de l’acte de dette que nous avions trouvé, de la femme effacée, de l’arbre.
« Nous ne faisons affaire avec personne sans rendez-vous », dis-je.
Il ignora ma remarque. De la serviette, il tira une enveloppe scellée de cire rouge qu’il me tendit.
« Lisez. »
Je l’ouvris, moins par courtoisie que par précaution. La lettre était écrite à la main, encre noire, écriture serrée et vieillie. Elle se présentait comme une mise en demeure, datée du jour même, signée d’un nom que je connaissais pour l’avoir vu griffonné au bas d’un acte daté de 1897 : *Émile Leveau, pour les descendants de la lignée*.
« Leveau a prêté à Fontenot une somme que celui-ci n’a jamais remboursée, » dit-il, la voix posée, presque douce. « La garantie était la maison et les terres. L’intérêt a couru, puis s’est capitalisé. Le temps n’efface pas une dette, Mademoiselle Marchand. Il l’alourdit. »
Julien s’avança d’un pas, le visage empourpré. « Vous ne pouvez pas défendre une dette vieille de plus d’un siècle devant un tribunal. Elle est prescrite, nulle. — Vous n’en savez rien, répondit l’homme sans s’émouvoir. Cette dette n’est pas une question de justice. Elle est une question de sang. »
Il se tourna vers moi, et je vis que sa pupille gauche était plus claire que la droite, presque grise dans une lumière qui n’existait pas. « Leveau ne réclame pas l’argent après tout ce temps. Il réclame ce qui fût donné en gage. »
— « Quoi donc ? » demandai-je.
Il ne répondit pas immédiatement. Il leva la tête, comme s’il écoutait quelque chose que nous ne pouvions pas entendre. Un long silence s’étira, et sous nos pieds la maison sembla retenir son souffle. Puis il dit, avec une lenteur qui rendait chaque mot plus lourd :
« Une âme. »
Julien rit — un rire incrédule qui sonna faux dans l’escalier.
« Vous voulez la maison ? » dit-il. « C’est ça que vous cherchez ? Clarisse est morte. Elle ne signera rien. »
« Ce n’est pas Clarisse que Leveau réclame. »
Il retira de sa poche intérieure un second papier, plié en quatre. Il le déposa sur le guéridon de l’entrée sans cesser de me regarder. Je le dépliai. C’était une page de musique manuscrite, la même mélodie, mais accompagnée d’une dédicace que je connaissais par cour. *Pour ma fille*. Mais là, en dessous, la main était différente, plus hésitante, comme si l’écrivain avait tremblé. Une ligne courtisane à l’encre décolorée : *l’enfant devra payer ce que le père a emprunté. La dette tombe sur la première étendue par la ligne. Ainsi soit-il.*
Je levai les yeux vers lui. « Qui est cette enfant ? »
La balafre s’éclaira d’un pli qui n’était pas tout à fait un sourire.
« Une fille de sang Fontenot est née en 1999. L’année où Julien vous a dit que son frère a disparu. Coïncidence, peut-être. »
Julien devint blanc. Il fit un pas vers l’homme, presque une ruade, et je m’interposai sans chercher à le toucher.
« Vous avez quarante-huit heures, reprit le visiteur en remettant la serviette sous son bras. Passé ce délai, je ne réponds plus de ce que la musique emportera. Leveau a attendu que le mot soit juste. Il ne patientera pas une fois le seuil franchi. »
Il pivota vers la porte, ouvrit le battant lui-même, et dans le flot de pluie qui s’engouffrait, je vis sa main se lever pour rajuster son col. Un éclair de métal — un lourd médaillon ovale, ouvert, que je reconnus parfaitement. Le même que nous avions trouvé dans le tiroir secret du bureau de l’étude, encadrant le portrait miniature de la femme balafrée. Seule différence : la pierre du sien était noire, non verte.
Il le remit sous son manteau sans se retourner, puis disparut dans la nuit, avalé par le crachin.
Je refermai la porte. Le silence retomba, lourd comme une chape.
« Il ment, dit Julien, la voix éraillée. Il faut que ce soit un mensonge. »
Je tenais encore la feuille dans mes mains. Sous la ligne de dédicace, une écriture plus fine encore, presque invisible, était marquée au crayon :
*Je sais ce que j’ai vu. Je sais ce que je suis. Pardonne-moi.*
— Bastien, murmurai-je.
Julien arracha la page et la déplia, puis s’effondra sur les marches de l’escalier, la tête entre les mains.
La maison se tut, enfin. Mais ce silence ne ressemblait pas à du répit. Il ressemblait à une exécution suspendue, à deux couteaux qu’on aiguise à retardement.
Il nous restait quarante-huit heures. Et le médaillon de l’homme portait la même femme que celui de Bastien, mais en deuil.
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