La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 13: The Scarred Man's Name
Le nom d’Elias Thorne ne figurait dans aucun registre que la bibliothèque de droit de la paroisse pouvait offrir. Elodie avait écarté les archives notariales, les recensements, les listes de propriétaires. Rien. Comme si l’homme n’existait que dans l’ombre portée du porche de la Fontenot, dans le craquement de ses souliers vernis sur les dalles fissurées de l’entrée.
Elle trouva la première trace à l’heure du déjeuner, dans une liasse de journaux numérisés que la bibliothécaire, une femme aux lunettes cerclées d’or nommée Marguerite, sortit d’un tiroir fermé à clé.
« Le Courrier de la Louisiane, 2014. Page culture. »
Elodie lut par-dessus l’épaule de Marguerite, l’index suivant les lignes jaunies. *Collectionneur privé, Elias Thorne a fait don de trois pièces à la Nouvelle-Orléans — un miroir vénitien, une chaise berçante de plantation, un carillon de voyage – précisant qu’il s’agissait d’« objets hantés » destinés à l’étude universitaire.* L’article citait un professeur d’histoire locale, un certain Dr Beaumont, qui qualifiait Thorne de « chasseur de spectres financier » — un homme qui achetait les maisons, les meubles, les récits, puis les revendait aux enchères privées à des riches en quête d’une transcendance morbide.
« Hanté », murmura Elodie. Le mot s’attarda sur sa langue comme le goût du café trop fort.
Marguerite referma le journal avec soin. « Il a fait faillite deux fois, ce monsieur. Chaque fois, il réapparaît avec une nouvelle fortune. Les gens disent qu’il trouve des mécènes pour ses… acquisitions. » Elle marqua une pause, les doigts joints. « D’autres disent qu’il a un don. Qu’il sait lire une maison comme d’autres lisent les cartes. »
Elodie sortit de la bibliothèque dans la lumière blanche de l’après-midi, la poussière du Vieux Carré lui piquant les yeux. *Un marchand de fantômes.* L’explication le rendait presque prévisible, presque minable. Il ne voulait pas la Fontenot pour la sauver. Il la voulait pour la vendre, pièce par pièce, histoire par histoire. La dette n’était qu’une clause de contrat, une fiction juridique pour forcer la main.
Julien l’attendait sous le porche de la maison, assis sur la marche basse, le front appuyé sur les mains. Il n’avait pas bougé depuis la veille au soir. Quand elle s’approcha, il leva un visage marqué — des cernes profonds comme des rainures, une barbe naissante qui lui donnait l’air d’un homme qui avait dormi dans une cave.
« Tu as trouvé quelque chose », dit-il davantage comme une constatation qu’une question.
Elle s’accroupit devant lui. « Elias Thorne est un marchand d’artefacts hantés. Il ne représente personne. Il collectionne. Il spécule sur la terreur des familles. »
Julien cligna des yeux, comme si les mots pénétraient une épaisseur épaisse. « Il veut la maison. »
« Il veut ce qu’elle contient. Le piano, les lettres, la musique elle-même. La preuve d’une malédiction vendable. » Elle se releva, les mains sur les hanches. « Et il a mis une date sur la vie de quelqu’un pour obtenir ce qu’il veut. »
Julien se leva, précédant Elodie dans l’entrée fraîche et sombre. La maison semblait retenir son souffle. Le silence des derniers jours n’était plus un simple manque de musique, c’était une densité, comme si la maison attendait que quelqu’un parlât, avouât, remît une dette plus ancienne que Thorne.
Ils préparèrent du café en silence. Elodie posa les notes qu’elle avait prises à la bibliothèque sur la table de la cuisine, les étalant comme des cartes. « S’il est marchand, il aura des archives. Un registre. Un réseau. Il a su parler de Bastien, du compte dormant, de la séance que nous avons tenue dans l’attic. Qui l’a renseigné ? »
Julien ne répondit pas. Il regardait par la fenêtre au-dessus de l’évier, vers le chêne dans le jardin de derrière. L’arbre paraissait plus proche qu’à leur arrivée, ou peut-être était-ce la lumière inclinée du soir qui l’inclinait vers la maison. Elodie crut voir une branche moyenne frémir, comme une main qui se tendait, mais il n’y avait pas de vent.
« Il sait trop de choses », ajouta-t-elle, en se parlant presque. « Le cagibi scellé. La partition. La façon dont le morceau s’arrête exactement à la note que Bastien avait marquée. »
Julien se retourna enfin. « Tu penses qu’il était là. Avant. Pendant la séance. Qu’il a entendu ce que Tante Odette a dit. »
« Je pense qu’il a des oreilles partout dans cette ville, et que nous ne sommes pas en sécurité ici. »
Le soir tomba sans l’habituel crescendo crépusculaire, un simple abandon de lumière. Elodie s’installa au salon avec les papiers de la bibliothèque, mais les caractères dansaient. À travers le mur mince du couloir, elle entendait Julien faire les cent pas dans sa chambre, le même aller-retour monotone.
Vers dix heures, le silence prit une qualité différente. Elodie posa le stylo. Elle écouta. Rien. Pas de piano, évidemment — la musique s’était tue depuis la séance. Mais même le vent semblait avoir suspendu son passage entre les cyprès et le chêne au fond de la propriété. La maison entière était un trou dans le monde, une poche d’absence.
Puis un cri déchira cette absence. Non pas un cri humain, pas tout à fait — quelque chose de plus vieux, d’écorché vif, une plainte qui entra par les fenêtres et sembla traverser les murs comme une aiguille. Elodie bondit. Dans le couloir, Julien surgit de sa chambre, les yeux élargis.
« Ce n’était pas le piano, dit-il tout de suite. »
Ensemble, ils montèrent vers l’attic, les marches gémissant sous leurs pieds. Un courant d’air froid descendait d’en haut, portant une odeur de poussière et de métal rouillé. Quand ils atteignirent le palier, la porte du grenier était entrouverte, une fente de nuit noire comme une bouche.
Julien la poussa du plat de la main. Le clair de lune entrait en oblique par la lucarne d’origine, dessinant une tache laiteuse sur le plancher poussiéreux de la salle secrète. Elodie s’arrêta net, la respiration prise.
La fenêtre du fond — celle qui donnait vers le chêne — avait volé en éclats. Des miettes de verre parsemaient le vieux plancher comme du givre. Les rideaux déchirés pendaient à moitié, agités par un vent qui n’existait plus à l’extérieur, qui semblait provenir de la pièce elle-même.
Julien s’approcha lentement, s’accroupit devant l’embrasure fracturée. Il passa la main au-dessus d’un débris, ne le touchant pas, comme s’il craignait qu’il brûle.
« Quelque chose a été poussé vers l’extérieur », dit-il d’une voix étranglée. « Quelque chose qui a dû se précipiter contre le verre. » Il tourna la tête vers Elodie, et dans le clair de lune son visage était celui d’un enfant. « Ou quelqu’un. Quelqu’un qui n’arrivait pas à sortir. »
Entre les débris, Elodie remarqua une marque — quatre rainures parallèles, profondes, entaillées dans le bois du cadre de fenêtre, comme des ongles qui avaient creusé pour s’agripper. Elle la contourna sans la toucher, sa gorge se serrant. L’air dans la pièce était froid, dénué de vie, mais chargé de quelque chose qui la fit frissonner sous les couches de coton.
« Ce n’était pas un oiseau, dit-elle doucement. »
Julien se releva, secouant la tête, les mains vides. « Et ce n’était pas le piano. La musique s’est changée en autre chose. »
Elodie recula d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à ce que son dos rencontre la porte. La marque de quatre doigts la fixait depuis le cadre fendu ; elle avait l’impression de les sentir, ces doigts, comme des pressions invisibles sur l’os de son épaule.
« Demain, il me faut ce registre, dit-elle, le souffle court. Elias Thorne connaît la règle de ce jeu mieux que nous. Il faut comprendre pourquoi il sait ce qu’il sait. Et qui — ou quoi — il essaie de faire sortir d’ici. »
Julien ne répondit pas. Il demeura au milieu de la pièce, le clair de lune le découpant comme une silhouette de papier, et pour la première fois Elodie vit — ou crut voir — autre chose que de la peur sur son visage. Une reconnaissance. Comme s’il avait déjà vu ce cadre de fenêtre égratigné. Dans une autre vie, ou dans un cauchemar dont il n’avait jamais parlé.
La maison n’émit aucun son, mais Elodie sentit une pression dans ses oreilles, comme une montée d’altitude. Le chêne, dans le jardin, paraissait tendu vers eux à travers la nuit, ses branches serrées comme des doigts sur une partition.
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