La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 14: The Second Music Box
Les lambeaux de papier peint pendaient comme des peaux mortes quand Elodie fit glisser ses doigts le long du banc de piano. Julien était resté en bas, prostré devant la fenêtre brisée du grenier, incapable de monter, incapable de redescendre, figé entre deux mondes qu'il avait passé vingt ans à séparer.
Le banc resistait. Un double fond, dissimulé sous le velours élimé. Elle dut forcer avec un coupe-papier trouvé dans le bureau de Bastien pour faire céder la languette de bois.
L'objet à l'intérieur n'était pas un piano miniature comme celui du grenier. C'était un boîtier rectangulaire en acajou, plus ancien, massif, avec des incrustations de nacre qui avaient jauni comme des dents de vieillard. Le couvercle portait une gravure presque effacée par les décennies : une date — 1862 — et un nom qu'elle dut incliner vers la lumière pour déchiffrer.
*Pour Célestine.*
Elodie n'osait pas l'ouvrir. Le premier music box jouait la mélodie, obsédante, inachevée. Celui-ci était cassé — on le voyait au mécanisme apparent, un cylindre de laiton fendu en deux, comme si quelqu'un l'avait frappé à coups de talon dans un accès de rage ou de désespoir.
Elle souleva quand même le couvercle.
Le son qui en sortit était une dérision de musique. Un grincement, une plainte mécanique, puis quelques notes de la mélodie — identiques, mais distordues, ralenties, comme entendues sous l'eau. La boîte hoqueta, s'arrêta, puis reprit sur un tempo différent. Plus lent. Plus triste.
Elle reconnut la structure. C'était bien la même phrase musicale que le piano miniature jouait chaque nuit. Mais celle-ci semblait complète — une partie du cylindre était cassée, et pourtant Elodie pouvait entendre que la fin existait, qu'elle était simplement tordue dans le métal, prisonnière.
Son téléphone vibra. Thorne. Trois messages, de plus en plus insistants.
*Il vous reste 36 heures. La musique ne s'arrêtera pas parce que vous ignorez ses règles.*
Elle ne répondit pas. Elle rangea la boîte dans son sac, attrapa son manteau, et sortit dans la nuit de New Orleans.
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Le quartier français était éveillé à cette heure — toujours éveillé, comme un malade qui ne dort pas. Elodie connaissait un nom : Marcel Bouchard, professeur émérite de musicologie à Loyola, spécialiste des chansons populaires françaises de la Louisiane du XIXème siècle. Son bureau, au troisième étage d'un immeuble de Royal Street, sentait le cigare froid et la poussière de bibliothèque.
Bouchard était un homme petit, avec des lunettes cerclées d'or et des doigts tachés d'encre qui tremblaient légèrement quand il saisit la boîte. Il la retourna comme un bijoutier examine une pierre précieuse, puis la posa sur un tapis de feutrine et sortit une loupe de monteur de montre.
« Où avez-vous trouvé cela ? » demanda-t-il sans lever les yeux.
« Dans un banc de piano. Une maison de famille, au bord du bayou. »
« Quelle famille ? »
« Fontenot. »
Il laissa échapper un sifflement bas. « Les Fontenot de Saint-Éloi. Je me demandais quand quelqu'un allait venir enfin. »
« Vous connaissez cette maison ? »
« Cette boîte, mademoiselle, date d'avant la guerre civile. Le mécanisme est typique des ateliers Reuge, mais l'acajou est local, probablement taillé sur place. Et la mélodie... »
Il ouvrit un tiroir et en sortit un cahier relié de cuir rouge. Ses pages étaient remplies d'une écriture fine et régulière, et il feuilleta jusqu'à une page marquée d'un ruban de soie décoloré.
« J'ai passé quinze ans à collectionner les chansons de nourrices de la région. Celle-ci, je l'ai entendue pour la première fois en 1987, lors d'un enregistrement de terrain chez une femme de 93 ans qui se souvenait de sa grand-mère. »
Il commença à fredner. La mélodie était la même — Elodie la reconnut, mais elle entendit pour la première fois sa structure complète, douce, berçante, scandée en trois temps.
« C'est une berceuse. On ne la jouait que pour les enfants, avant le sevrage. Le texte parle de la lune qui veille sur la chambre d'un bébé et d'une promesse de retour avant l'aube. »
Elodie resta muette. Les mariées, les amantes éconduites, les fiancées noyées dans le bayou — tout le récit qu'elle s'était construit depuis dix jours s'effondrait comme un château de cartes.
« Êtes-vous certaine que c'est la même chanson ? » demanda-t-elle.
Bouchard hocha la tête. « Certain. La version de votre boîte est plus ancienne, probablement la version originale. Celle qui s'est transmise oralement a perdu des notes au fil des générations. Mais la structure — cet intervalle de quarte, cette résolution sur la tonique — c'est uniques. C'est la berceuse de Célestine. »
Le sang d'Elodie se glaça. « Célestine ? »
« C'est le prénom inscrit dans plusieurs manuscrits coloniaux de la région. Une légende locale, plutôt — je n'ai jamais trouvé de registre d'état civil qui le confirme. Célestine serait née en 1862, justement, la date gravée sur votre boîte. Une enfant de la plantation Fontenot. »
Il hésita, et Elodie vit le regard du professeur se troubler.
« Dans la légende, cette enfant n'a jamais grandi, mademoiselle. Elle est morte avant son premier hiver, et sa nourrice a été accusée de négligence criminelle. Mais la nourrice a toujours affirmé que l'enfant avait été prise — pas par la mort, mais par une femme à la figure marquée, venue du bayou. »
Elodie s'assit lentement. La femme scarifiée. La figure que Bastien avait vue, en 1999, avant de disparaître.
« La nourrice », reprit Bouchard en refermant le cahier, « s'appelait Odette Fontenot, l'arrière-grand-mère de la Tante Odette qui vit aujourd'hui. La famille a enterré l'histoire avec l'enfant. Mais la musique est restée. On dit que si on la joue pour un autre enfant de la maison, elle revient pour le prendre. »
Les mots de Clarisse lors de la séance résonnèrent dans la tête d'Elodie : *trouvez l'enfant*. Et ceux du scarred man : *un enfant born en 1999 est le vrai débiteur*.
Bastien avait disparu en 1999. Bastien n'avait pas d'enfant — ou peut-être que si. Peut-être que c'était lui, l'enfant marqué, l'enfant que la berceuse était venue chercher.
Elle prit la boîte des mains du professeur et se leva. « Merci, professeur. Je dois partir. »
« Mademoiselle, attendez. Il y a quelque chose d'autre. Dans le caisson, derrière le cylindre — j'ai remarqué une inscription. » Il tendit la boîte retournée. « Regardez. »
Elodie se pencha. Sur le bois brut de l'intérieur, gravées à la pointe sèche, deux lignes maladroites, comme écrites par un enfant ou par quelqu'un dans l'obscurité :
*La dette est payée par le sang de l'enfant. Elle n'a jamais été payée.*
Et plus bas, d'une main différente — adulte, hâtive, nerveuse, à l'encre bleue.
*Pardonnez-moi. J'ai essayé d'empêcher cette nuit unique.* *B. F., 1999.*
Bastien avait tenu cette boîte. Bastien avait su. Et Bastien avait écrit juste avant de disparaître : *J'ai essayé d'empêcher cette nuit-là.*
Quelle nuit ? La nuit où quelque chose était venu à travers la fenêtre du grenier ? La nuit où un enfant était né — ou avait disparu ?
Elodie serra la boîte contre sa poitrine, et dehors la ville de la Nouvelle-Orléans retenait son souffle collectif, comme si elle aussi écoutait. Le refrain de la berceuse lui tournait dans la tête, lent et inflexible.
*La dette est payée par le sang de l'enfant.*
Il restait moins de trente-six heures. Et quelqu'un devait mourir.
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