La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 16: The Lullaby's Origin
La bibliothèque municipale de La Nouvelle-Orléans sentait la poussière et le vieux papier, une odeur rassurante après les semaines passées dans cette demeure qui respirait la terreur. Elodie avait étalé sur la grande table de chêne les microfilms des registres paroissiaux de 1859 et la copie d'un recueil de chansons folkloriques que Marcel Bouchard avait déniché chez un antiquaire du Vieux Carré.
— « Les Berceuses du Delta », murmura Elodie en feuilletant l'ouvrage fragile. La page tachée par l'humidité montrait une partition griffonnée à l'encre brune, la mélodie exacte qui hantait le manoir chaque nuit.
Julien se pencha par-dessus son épaule, ses doigts effleurant la marge de son bras. Elle sentit la chaleur de sa présence, et pendant un instant, le poids de l'affaire de la famille Fontenot sembla s'alléger.
— « Composée par un certain Abel, affranchi de la plantation Fontenot, dit l'annotation. Musicien aux doigts d'or mais au cœur brisé. Décédé en 1859, circonstances inconnues. »
— Circonstances inconnues, répéta Elodie. Comme tout ce qui concerne cette maison.
Elle tourna la page suivante et s'arrêta net. Les paroles complètes de la berceuse étaient transcrites en dessous, d'une écriture fine et régulière, comme si le copiste avait voulu préserver chaque syllabe avec une fidélité religieuse.
— Écoute ça, dit-elle à voix basse, traduisant du vieux créole au fur et à mesure.
*« Dors, mon trésor, la lune veille sur nous,* *Mais la promesse est morte avant les fleurs de houx.* *Le sang parle plus fort que la parole donnée,* *La dette à la lune ne peut être payée.* *Par le secret, par l'enfant, par le serment brisé,* *Céleste viendra reprendre ce qu'on a volé. »*
Le silence tomba entre eux. Quelqu'un, à l'autre bout de la bibliothèque, déplaça une chaise en bois, mais le son semblait venir de très loin, d'un autre monde.
— Céleste, pas Célestine, dit Julien. La lettre de 1859, elle parlait d'« un enfant volé » mais sans le nommer. Que si le nom de la fille de l'esclave, Abel ?
Elodie secoua la tête, retournant à la page précédente du recueil. L'annotation du collecteur mentionnait Abel mais ne disait rien d'une fille. La berceuse elle-même parlait de Céleste comme de celle qui reviendrait « reprendre ce qu'on a volé ».
— La dette à la lune, poursuivit Elodie. Le paiement du sang. Tout est là, dans les chansons que les nourrices chantaient aux enfants des plantations.
Elle fouilla dans son sac et en sortit le carnet de notes où elle avait consigné ses recherches. Parmi les griffonnages se trouvait la copie d'une lettre que Marcel avait retrouvée dans les archives de la Société Historique de Bâton-Rouge, écrite par un contremaître de la plantation Fontenot en 1860.
— « L'ancien esclave Abel, qu'on disait musicien habile, a été descendu dans le bayou après avoir accusé le maître de la plantation d'avoir l'âme perdue », dit-elle lentement, une nausée d'angoisse lui tordant l'estomac. « Le maître avait pris son bébé pour une dette que Dieu seul peut juger. Je n'ai pas osé demander de détails. »
Julien blanchit. Le rose des lavandes passa sur ses joues telles des ombres.
— Le maître, c'était qui ?
Elodie consulta une note : la lettre portait le sceau du domaine, la devise des Fontenot. « *Fides et Honneur* ». Une ironie si cruelle qu'elle en devenait maladive.
— Étienne Fontenot, arrière-arrière-arrière-grand-père de ton… arrière-grand-tante. L'aïeul commun de toute la lignée. Mais ce n'est même pas le plus important.
Elle sortit un deuxième document, une liste de naissances dans les registres de la paroisse catholique, et suivit du doigt une ligne encre fanée.
— En décembre 1858, une fille est née chez les esclaves de la plantation. Sa mère s'appelait Odile. On l'a prénommée Céleste. Et voilà ce que j'ai trouvé côté Fontenot.
Elle posa un autre registre à côté, ouvert à la page des naissances légitimes de la même année. En janvier 1859, un fils était né au maître Étienne et à son épouse Hélène. Il s'appelait Théodore, l'arrière-grand-père de Julien.
— Le bébé d'Odile a disparu en mars 1859, trois mois après la naissance de Théodore. Et la légende dit, selon Marcel, qu'un enfant Fontenot est toujours mort de la berceuse à chaque génération. Le premier a dû être Théodore lui-même, pris à la place de Céleste.
Julien se saisit de son bras, la fixant avec intensité.
— C'est un échange, dit-il. L'aïeul Étienne a volé l'enfant d'Abel et d'Odile pour protéger le sien. Il a fait une dette envers la lune, une dette de sang. Et depuis, chaque génération doit payer… pour que l'enfant Céleste revienne ?
Elodie hocha lentement la tête.
— Pas revenir. L'ancienne malédiction veut que la berceuse emporte l'enfant de la famille Fontenot si on la joue pour lui. Mais la véritable origine serait différente. La berceuse d'Abel n'était pas une malédiction pour son maître. C'était un chant d'amour pour sa propre enfant, pour la pleurer. La phrase « la dette à la lune ne peut être payée »… elle parle d'une dette que le maître croyait pouvoir payer avec le sang d'un autre, alors que la promesse brisée à Abel et Odile est restée en suspens.
Un frisson lui parcourut l'échine, et elle releva les yeux vers Julien. Ses traits étaient tirés, sa mâchoire crispée.
— Le curse de la maison n'a jamais demandé la mort d'un enfant Fontenot, dit-elle, saisissant le fil qui s'était formé dans son esprit. Il demande que la dette soit rachetée autrement. Que la véritable victime soit réclamée. Chaque enfant enlevé depuis 1859 est simplement la lune tentant de récupérer ce qu'elle estime lui revenir : la descendance d'Abel, volée à son sang.
Julien lâcha son bras et s'éloigna d'un pas, passant une main dans ses cheveux bruns.
— Mon père, mon oncle, ma tante morts en bas âge, chuchota-t-il. Tous emportés par la berceuse avant leur quatorzième année. Ma mère passait ses nuits devant ma porte à garder la musique dehors. On n'a jamais pu éviter qu'elle nous trouve, dit-il, une voix trahissant une colère sourde.
— Ton père a survécu, pourtant, dit Elodie doucement. Il n'est pas mort avant quatorze ans.
— Non, mais il est mort à vingt-neuf ans en se jetant du balcon, le visage décomposé par la terreur. Il avait trouvé la boîte à musique dans le piano, des années avant toi. Il a essayé de comprendre, lui aussi.
Elodie entendit le sang-froid forcé dans sa voix et revint vers la table. Elle prit sa main, la serrant, un geste d’assurance.
— Bastien a fait une autre découverte, dit-elle. Dans le fond du coffret, il y a une inscription gravée à même le bois. « *J'ai cru défaire le nœud en nommant la victime. Pardonne-moi, l'enfant, tu n'auras pas l'aube. »*
— Il savait que la malédiction allait s'abattre sur lui-même, souffla Julien.
— Ou sur la fille qu'il aimait secrètement, celle qui est devenue la mère de son enfant caché en 1999.
Leurs regards se tinrent. Une vérité inconfortable, vibrante, flottait dans l’air entre eux.
— Thorne connaît tout cela, n'est-ce pas ? demanda Julien, la colère remontant. Il nous manipule, en fait la découverte menace la vente de la maison, car ce n'est pas une histoire de dette à payer mais un drame humain.
— Sauf que la musique joue toujours la nuit, dit Elodie en repliant son carnet. Et cette fois, elle ne se contente presque plus de jouer. Elle s'attaque aux vivants. Le lundi ou le mardi viendra pour nous.
Un bibliothécaire s'approcha pour annoncer silencieusement l'heure de fermeture. Par la fenêtre à meneaux, la nuit était tombée, la pleine lune rougeoyante derrière le clocher de la cathédrale Saint-Louis.
— Il faut détruire la boîte à musique, lança Julien. Si la mélodie où elle joue est le support du sort, si on la mutile…
— La boîte n'est qu'un canal, pas la source, coupa Elodie. La source est la promesse brisée, et il faut la réparer pour arrêter la berceuse. Pour réparer la promesse, il faut savoir pour qui exactement la lune réclame le sang en 2019. Pas pour Céleste d'Abel, peut-être, mais pour un autre enfant caché, volé ou tué en secret.
Une idée, déjà amorcée, vira au cauchemar. Elle fixa Julien avec une assise froide.
— Quand ton père est mort en 1999, il a tenté d'empêcher la berceuse de prendre le bébé dont il était responsable. S'il a échoué…
Les mots moururent dans sa gorge comme la flamme d'une bougie. Julien laissa échapper un souffle, tandis que l'angle d’une révélation naissait.
— Ma sœur de vingt ans née en 1999. Jamais annoncée. Odile en parlait parfois, une sœur morte-née. Morte-née le soir même de la mort de mon père.
— Ou enlevée la nuit même, corrigea Elodie, le cœur battant à grands coups dans sa poitrine. Et si le crissement qui a déchiré le silence hier n'était pas un esprit en furie, mais la berceuse qui s'apprête à faire sortir de terre une vérité vieille de vingt ans ?
Dehors, dans la nuit, un piano aigu, faux, comme joué par des mains qui n'ont plus de chair, commença à grincer les premières notes de la berceuse d'Abel.
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