La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 17: The Voodoo Doll
Le café était bondé, une cacophonie de tasses et de rires qui jurait avec la tension qui nouait l’estomac d’Elodie. Elias Thorne était assis à une table du fond, dos au mur, ses yeux couleur mercure fixés sur eux comme ceux d’un oiseau de proie. Il n’avait pas commandé. Il attendait.
Elodie posa ses deux mains à plat sur la table, refusant de s’asseoir. Julien resta derrière elle, un rempart silencieux.
— Vous avez dépassé les bornes, monsieur Thorne. Le registre, les artefacts volés… vous jouez avec des vies.
Thorne sourit, un étirement lent qui ne toucha pas ses yeux.
— Je ne joue pas, ma chère. Je collectionne.
— Vous collectionnez la souffrance.
— Je préserve l’histoire. Il y a une différence.
Il sortit de la poche intérieure de sa veste un objet enveloppé dans un tissu froissé. Le geste était précis, presque rituel. Il déposa l’objet sur la nappe, entre eux. Le tissu se déplia partiellement, révélant un motif qu’Elodie reconnaissait entre tous : le patchwork bleu nuit de la couverture du berceau caché. Celui de Céleste.
Son cœur rata un battement.
— Où avez-vous trouvé ça ?
Thorne ne répondit pas. Il écarta le tissu d’un doigt ganté, exposant une poupée de chiffon grossièrement cousue, d’environ vingt centimètres. Sa tête était une boule de cire pâle, ses yeux deux épingles noires plantées de travers. Une petite robe de dentelle ancienne, jaunie par le temps, habillait son corps de toile. Autour de son cou, un fil rouge, noué en trois tours.
— C’est une poupée vaudou, dit Thorne sur le ton du guide de musée. Et pas n’importe laquelle. Celle-ci a été fabriquée en 1859, probablement par la main d’une esclave nommée Odile. La même année où sa fille a disparu.
Elodie fixait la poupée, incapable de détacher son regard des deux épingles noires.
— Qu’est-ce qu’elle fait ?
— Elle ne fait rien, maintenant. Mais autrefois… disons qu’elle servait de lien. Les praticiens du vaudou croyaient que l’on pouvait transférer une douleur, une dette, une vie, dans un objet comme celui-ci. Une sorte de banque spirituelle.
Julien s’avança d’un pas.
— Vous voulez dire que la malédiction est enfermée là-dedans ?
Thorne éclata d’un rire sec.
— Si seulement c’était aussi simple. Non, monsieur Fontenot. Cette poupée ne contient pas la malédiction. Elle la *retrace*. Elle est fabriquée dans un morceau de la couverture de l’enfant volé. Le même tissu qui a enveloppé chaque nourrisson disparu de votre famille depuis cinq générations.
Elodie sentit la colère monter, chaude et acide.
— Vous mentez. Vous n’avez aucune preuve.
Thorne pencha la tête, amusé.
— La preuve est dans votre main, ma chère avocate. Vous l’avez tenue. La lettre de 1859. Le berceau vide. La berceuse avec la mention « Céleste » brodée dessus. Vous savez très bien que je ne mens pas.
Il se pencha, abaissant la voix comme s’il partageait un secret.
— Mais vous ne savez pas *tout*. Il y a une chose que ni vous, ni votre musicologue, ni les archives municipales ne pourrez jamais découvrir. Parce que ça n’a jamais été écrit.
Le silence s’étira. Autour d’eux, le café continuait sa vie bruyante. Un serveur passa avec un plateau de beignets. Personne ne les regardait.
— Quoi ? souffla Elodie.
Thorne tapota la poupée du bout de l’index.
— Marie Leveau, maîtresse du domaine en 1924, a caché un trésor dans la maison. Pas de l’argent de plantation, non. De l’or. Une véritable fortune accumulée pendant des décennies, planquée avant sa mort pour échapper aux créanciers de la famille. Elle avait compris que la malédiction n’était qu’une façade, un moyen de tenir les curieux à distance. Le vrai trésor, c’est l’or. Et je veux l’avoir.
Elodie resta figée un instant. Puis elle éclata de rire, un son amer.
— Vous êtes un charlatan. Il n’y a pas d’or. Vous cherchez juste à nous manipuler pour obtenir la maison.
Thorne haussa les épaules avec une indifférence étudiée.
— Croyez ce que vous voulez. Mais réfléchissez, mademoiselle Marchand. Pourquoi cette maison n’a-t-elle jamais été vendue ? Pourquoi chaque Fontenot a préféré la laisser pourrir plutôt que d’encaisser l’argent ? Ce n’est pas la malédiction qui les retenait. C’est la peur que quelqu’un d’autre trouve l’or avant qu’ils ne puissent le récupérer eux-mêmes.
Il se leva lentement, ramassa la poupée et la remit dans sa poche avec le morceau de couverture.
— Je vous laisse jusqu’à demain minuit. Après ça, je ne réponds plus des conséquences.
Il fit un pas vers la sortie, puis s’arrêta, se tournant à demi.
— Oh, et mademoiselle Marchand ? Une dernière chose.
Son regard se posa sur Julien, un regard lourd de sous-entendus.
— La malédiction a toujours visé les enfants de la maison. Mais elle ne se limite pas aux liens du sang, vous savez. Elle s’attache à ceux qui aiment ces enfants aussi. Le prochain sur la liste, si vous ne livrez pas l’acte de propriété… ce sera lui.
Il désigna Julien d’un hochement de tête presque cordial.
— Le musicien. Il a touché le berceau. Il a chanté la berceuse la nuit où le piano a pleuré. La malédiction l’a marqué. Si vous ne me donnez pas la maison, elle le prendra.
Elodie serra les poings, les ongles plantés dans ses paumes.
— Vous êtes un monstre.
Thorne sourit, sans chaleur.
— Non, mademoiselle Marchand. Je suis un homme pragmatique. La malédiction prendra Julien, quoi qu’il arrive. Moi, je ne fais que vous offrir un moyen de l’éviter. L’acte de propriété contre sa vie. C’est un marché plus que raisonnable, vous ne trouvez pas ?
Il poussa la porte du café, laissant une rafale d’air humide et l’odeur de la rue s’engouffrer dans la salle. La porte se referma avec un claquement mou.
Elodie resta immobile, le cœur battant à tout rompre. Derrière elle, Julien ne disait rien. Quand elle se retourna enfin, son visage était pâle, mais ses yeux étaient durs, résolus.
— On ne lui donnera pas la maison, dit-il d’une voix calme. Jamais.
Elodie voulut répondre, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle regarda la porte par laquelle Thorne avait disparu, puis ses yeux revinrent sur Julien, et un frisson glacé lui parcourut l’échine.
*La malédiction prendra Julien.*
Elle le regarda, comme pour la première fois, et comprit quel prix elle était prête à payer pour qu’il reste vivant.
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