La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 19: The Lost Child
L’aube était encore grise quand Elodie poussa la porte des archives municipales, une clé volée dans la poche de son manteau — celle que le conservateur, un ami de Julien, lui avait confiée la veille au soir, la bouche serrée. La salle sentait le papier moisi et la poussière de siècle. Elle n’alluma pas les lampes principales, seulement une lampe de bureau qu’elle posa sur la table de chêne. Chaque minute comptait. Le piano avait joué trois fois depuis la menace de Thorne.
Elle savait exactement ce qu’elle cherchait. Les registres de naissances illégitimes de la paroisse Saint-Louis, 1859. Le nom de Clarisse Fontenot, fille cadette d’Étienne, écrit en encre fanée quelque part entre les actes de baptême et les listes d’esclaves affranchis.
Ses doigts coururent sur les reliures de cuir, s’arrêtèrent sur une étiquette pâle : 1858-1860, naissances et décès. Elle l’ouvrit avec précaution, la tranche craqua. Les pages défilaient, des colonnes serrées, des noms français entrelacés de pattes de mouche. Et puis, au bas d’une page du mois d’octobre, une écriture différente — plus nerveuse, presque honteuse : *Céleste Marchand, née le 15 octobre 1859, mère : Clarisse Fontenot, fille légitime d’Étienne Fontenot, père : non déclaré.*
Sa gorge se serra. Marchand. Le même nom que le sien. Elle relut, le souffle court. *Céleste Marchand.*
Une note marginale, ajoutée d’une autre main, plus tard, disait : *Envoyée aux Dames de la Miséricorde, couvent Sainte-Croix, le 29 octobre 1859, à la demande de la famille maternelle.*
Pas de père. Pas de reconnaissance. Une enfant arrachée à sa mère, expédiée dans un couvent comme un paquet dont on voulait se défaire.
— La musique, murmura-t-elle. Ce n’est pas une fiancée jalouse. C’est une mère.
Elle entendit des pas dans le couloir et leva la tête. Julien se tenait dans l’embrasure, les mains dans les poches, l’air tendu. Il n’avait pas dormi, pas vraiment. Il s’approcha, jeta un œil sur le registre ouvert.
— Marchand ? fit-il, les sourcils froncés.
— C’est son nom. Le nom de famille de Clarisse — et en même temps le mien. Coïncidence ou non, la mère de Céleste était une Fontenot. Une fille de la maison. Pas une épouse délaissée.
Julien passa une main sur sa mâchoire. Il ne semblait pas convaincu.
— Tu es en train de me dire que le fantôme qui joue de la musique toutes les nuits est celui d’une fille qui a perdu son enfant ? Pas celui d’une femme que mon ancêtre aurait laissée à l’autel ?
— Regarde la date. Octobre 1859. La lettre que tu as trouvée dans la pièce cachée parle d’un enfant volé en 1859. Céleste a été envoyée au couvent quelques jours après sa naissance. Étienne a pris l’enfant de la femme qu’il avait violée — ou dont il avait volé le bébé — et il a fait disparaître l’enfant de sa propre fille.
Julien secoua la tête, recula d’un pas.
— Attends. Tu es en train de me dire que Céleste n’est pas la fille d’Abel, le musicien affranchi ? Que c’est la fille de Clarisse ?
Elodie s’immobilisa, les doigts posés sur la page comme pour ancrer la vérité.
— Abel a composé la berceuse pour une enfant qui n’était pas la sienne. Il a écrit « Célestine » à l’intérieur, mais c’est un diminutif. Une caresse. Il a peut-être nourri l’enfant, l’a aimée comme la sienne — mais elle était la fille de Clarisse. Et Clarisse était la fille d’Étienne Fontenot.
Julien s’assit lourdement sur une chaise, le regard perdu.
— Grâce à toi, je perds mon histoire. La légende familiale, celle que mon père racontait le soir, c’était une malédiction contre un mariage forcé. Une dette de sang contre un enfant volé à une esclave affranchie. Et maintenant tu me dis que l’horreur est autre — que c’est un inceste, une honte enterrée, une fille de la maison qui a pleuré son bébé jusqu’à en mourir de chagrin ?
— La malédiction n’est pas une dette. C’est un deuil.
Il se leva d’un coup, la chaise racla le sol. Il tournait en rond, parlait plus vite.
— Un deuil ne tue pas les descendants. Un deuil ne joue pas du piano à minuit en poussant les gens à la folie. Tu as entendu ce que Thorne a dit — cette chose réclame un paiement. Un sacrifice. Pas un concert de consolation.
— Peut-être que la musique est sa seule façon de hurler.
Elodie referma le registre, soigneusement, comme si elle contenait des ossements. Elle songea à la pièce cachée derrière la peinture murale, au berceau vide, au quilt bordé du nom « Céleste ».
— Il nous faut la boîte à musique originale. Celle du piano. Si la mélodie correspond exactement à la berceuse de 1859, c’est la preuve que le fantôme est bien celui de Clarisse.
— Tu veux retourner à la maison ? maintenant ?
— Il n’est pas six heures. Le piano ne joue qu’à minuit. On a le temps.
Elle glissa le registre dans son sac, avant que quelqu’un ne s’étonne de les voir si tôt. Julien prit sa veste, puis s’arrêta dans le couloir, la main sur l’encadrement de la porte.
— Et si la boîte ne joue pas la même mélodie ? Si c’est juste une autre piste d’égarement ?
— Alors, on aura appris le nom du fantôme. Et un fantôme nommé peut être appelé, ou apaisé.
Il y avait de l’ironie dans le regard de Julien, mais quelque chose d’autre aussi — une lueur d’espoir, ou de doute suspendu.
La maison les accueillit dans un silence lourd. Le salon semblait encore résonner des notes de la nuit passée. Elodie ouvrit le couvercle du piano, écarta les partitions jaunies, souleva le fond du banc. La boîte à musique brisée était là, coincée entre des cahiers d’études et des gants de laine — plus abîmée que la veille ? Une fissure en plus, une petite, sur le couvercle laqué.
Elle la posa sur la table basse, la tourna vers la lumière qui filtrait entre les rideaux. À l’intérieur, le cylindre était encore là, les picots de cuivre serrés comme des larmes de métal. Elle le fit tourner lentement, à la force du doigt, sans remonter le mécanisme. Les notes ne sortaient plus — mais la structure était visible. Elodie sortit de sa poche le relevé manuscrit de la berceuse qu’elle avait fait la veille, copié à l’oreille depuis les enregistrements du musicologue. Ligne à ligne, elle compara les intervalles.
La mélodie était là. Exacte. La boîte et le fantôme jouaient la même chanson — celle qu’Abel avait entendue dans les veillées, celle que Clarisse fredonnait à son enfant, celle que la maison n’avait jamais cessé de répéter.
— Julien, dit-elle, la voix tremblante. C’est la même. C’est exactement la même. Le fantôme du piano rejoue la berceuse de Céleste. Clarisse ne veut pas d’or, pas de pardon — elle veut retrouver son enfant. Et Thorne sait où elle est.
Julien s’approcha de la boîte, la prit avec ménagement. Il la retourna. Derrière le mécanisme, là où le bois s’était fendu, une petite lumière dorée apparut.
Il l’écarta. Dedans, pliée en quatre, une bande de soie bleue, un ruban de naissance — brodé du nom « Céleste Leveau ». Leveau. Le nom de famille de Marie.
Elodie sentit le sol se dérober sous ses pieds. Thorne n’avait pas tout dit. L’enfant n’avait pas été envoyée à un couvent pour disparaître. Elle avait été adoptée par la famille de la plus célèbre reine du vaudou de La Nouvelle-Orléans. Et si Marie Leveau avait élevé l’enfant de Clarisse, la malédiction n’avait jamais été une dette de sang entre Fontenot et une esclave — c’était une dette de famille entre deux maisons qui se connaissaient, se haïssaient et se volaient leurs enfants depuis des générations.
— Il faut aller à Sainte-Croix, dit-elle en rangeant la boîte dans son sac. Il y a des registres du couvent. L’enfant a peut-être été suivie.
— Et Thorne ?
— Thorne peut attendre. Céleste n’a pas attendu cent soixante ans pour qu’on l’oublie une dernière fois.
Elle le regarda, soudain consciente de la distance entre eux — le corps de Julien, l’ombre des arbres, la lumière pâle.
— On part tout de suite. Avant que le piano ne rejoue.
Il acquiesça d’un geste court, et ils traversèrent le hall, la maison murmurant encore autour d’eux comme une vieille femme qui n’en a pas fini avec les secrets.
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