La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 20: The Convent Records
La voiture de location filait sur la route de bayou, les cyprès drapés de mousse espagnole défilaient comme des sentinelles fantômes. Elodie gardait les yeux fixés sur le ruban d'asphalte, mais son esprit tournait encore autour du ruban de naissance—ce petit morceau de soie bleue qui portait le nom de Céleste Leveau.
— Tu crois vraiment qu'on va trouver quelque chose là-bas ? demanda Julien, la mâchoire serrée.
— Le registre d'adoption de 1860. Si Céleste a été confiée aux Leveau, il y aura une trace. Les sœurs tenaient des comptes minutieux.
— Et si Thorne avait raison ? Si tout ça n'est que manipulation ?
Elodie tourna la tête vers lui. Le soleil couchant dessinait des ombres amères sur son visage.
— Thorne a menti sur ce qui se trouve dans la maison. Il veut le titre, pas la vérité. Elle marqua une pause. — Et il a dit que le mal prendrait tes enfants. Ce que nous avons découvert montre que le mal *vole* les enfants. Ce n'est pas la même chose.
Julien ne répondit pas. Le silence s'étira entre eux, lourd comme l'air humide qui entrait par les vitres entrouvertes.
Le couvent Sainte-Croix se dressait au bout d'une allée de chênes centenaires, sa façade de briques pâles mangée par le lierre. Un panneau en bois annonçait : *Musée de l'Histoire des Ursulines—Visites guidées à 10h, 13h et 15h*. La grille était fermée.
Elodie coupa le contact.
— On est en avance sur l'horaire de visite.
Julien sortit le premier, marcha vers la grille, inspecta le cadenas.
— Vieux. Très vieux. Il tourna vers elle, un sourire en coin qui ne touchait pas ses yeux. — Tu as déjà fait de l'escalade ?
— Ton arrière-grand-père n'a pas laissé la corde dans le coffre à outils, ironisa-t-elle en le rejoignant.
Ils longèrent le mur du couvent. Les pierres étaient érodées par plus d'un siècle d'ouragans, des fissures larges comme des doigts. Près d'une fenêtre condamnée, une porte de service était maintenue par une chaîne rouillée.
Julien examina la serrure.
— Laisse-moi deviner. Tu as un talent caché pour le crochetage aussi ?
— Non. Mais j'ai ça.
Elodie sortit de son sac un petit nécessaire à ongles, en tira une lime métallique fine. Deux minutes plus tard, la chaîne tombait avec un bruit sourd.
— L'avocate qui planifie les successions et qui sait forcer une serrure, souffla Julien en la suivant dans le couloir sombre. — Tu es pleine de surprises, Elodie Marchand.
— Je déteste dépendre des autres.
L'intérieur du couvent sentait le vieux bois, l'encens refroidi, les années écoulées. Des salles vides, des planchers qui gémissaient sous leurs pas, des vitraux poussiéreux qui laissaient filtrer une lumière ambrée. Ils traversèrent un réfectoire transformé en salle d'exposition, des mannequins vêtus d'habits religieux immobiles sous un éclairage muséal, puis un escalier en colimaçon menant à un sous-sol où une plaque indiquait : *ARCHIVES HISTORIQUES - Consultation sur rendez-vous*.
La porte n'était pas verrouillée.
Des étagères métalliques s'alignaient sur trois rangées, chargées de boîtes d'archives, de registres reliés en cuir, de papiers jaunis sous des élastiques. L'air était frais, électrique, comme chargé d'encre et de secrets.
— 1860. On commence là.
Ils cherchèrent en silence. Elodie passa ses doigts sur les étiquettes manuscrites, les dates en calligraphie ancienne. 1845—admissions. 1852—départs, mariages. 1859—
— Julien. Ici.
Un registre en cuir noir, usé aux coins, portait l'inscription *ADOPTIONS ET PLACEMENTS, 1858-1867*. Elle l'ouvrit avec des mains douces, comme on toucherait un visage fragile. Les pages étaient remplies d'une écriture serrée, encre brunie par le temps.
Elodie remonta le fil des entrées, lisant des noms à moitié effacés, des annotations précises sur les familles d'accueil. Puis, à mi-page, au mois de mars 1860 :
*Enfant de sexe féminin, prénommée Céleste, âgée approximativement de huit mois, confiée aux soins de cet établissement le 12 octobre 1859. Parenté déclarée : mère décédée. Père inconnu.*
Elodie dut relire deux fois la phrase. *Mère décédée.*
— Clarisse n'a pas abandonné sa fille, murmura-t-elle. Elle est morte. C'est pour ça qu'on a pris l'enfant.
Julien se pencha au-dessus de son épaule, son souffle contre sa tempe.
— Continue.
L'annotation suivait :
*Le 15 mars 1860, l'enfant Céleste a été placée sous la tutelle légale de la famille Leveau de la Nouvelle-Orléans, signeur de l'adoption. Marie Leveau, matriarche, a personnellement contribué à la dot de l'enfant.*
— La famille Leveau, répéta Elodie. Pas *un* Leveau. Marie Leveau elle-même.
La page suivante contenait une note ajoutée, d'une encre différente, plus récente, peut-être d'une dizaine d'années :
*Enfants du foyer Leveau ayant atteint l'âge adulte : deux filles et un fils. La seconde fille, née sous le nom de Céleste, a épousé en 1878 un marchand cotonnier nommé Robin Hale et a quitté la ville.*
Robin Hale.
Elodie sentit un frisson lui remonter la nuque. Elle feuilleta plus loin, cherchant une trace des Hale, mais l'index ne renvoyait rien.
— Elle a survécu, dit Julien, la voix étrangement éteinte. — Céleste a grandi, s'est mariée, a eu une vie. La dette n'est pas pour elle.
— Mais l'enfant de Clarisse a été élevée par la femme qui—Elodie s'interrompit. Les pièces s'assemblèrent dans un cliquetis sourd. — Marie Leveau était la créancière d'Étienne Fontenot. Selon Thorne, les Leveau réclamaient tout ce que les Fontenot possédaient. Et elle a adopté l'enfant que Clarisse avait eu avec Étienne.
— Pourquoi garder l'enfant de son débiteur ?
Elodie tourna lentement la page suivante, révélant une autre annotation, écrite en marge, d'une main tremblante :
*Nota bene : l'enfant a été retirée du couvent parce qu'elle ressemblait de façon troublante à la famille Fontenot, et qu'il était jugé dangereux de la garder trop visible.*
— Mon Dieu, souffla Elodie. — Clarisse est morte. Son enfant a été cachée parce qu'elle était le fruit d'une liaison entre une femme Fontenot et un esclave affranchi nommé Abel. Et Marie Leveau, la femme qui a fait main basse sur les biens des Fontenot, a pris l'enfant pour s'en servir comme d'une arme, ou d'une assurance.
Julien se recula, passa une main dans ses cheveux.
— Alors si le sang des Leveau et des Fontenot se sont mêlés quand Marie a adopté Céleste... et si Thorne descend des Leveau...
Ils se regardèrent. Elodie eut la révélation comme un coup de poing dans la poitrine.
— Elias Thorne n'est peut-être pas un étranger à ta famille. Tu descends des Fontenot par ton père. Il descend des Leveau par Céleste, qui était la fille biologique de Clarisse Fontenot et d'Abel. Si Thorne est un descendant direct de Céleste, il est ton parent par le sang.
— Et sa demande de racheter la maison... ce ne serait pas pour la garder. Ce serait pour la détruire, pour rompre ce lien.
Elodie fixait la page, son esprit fonçant dans toutes les directions. Puis son regard s'arrêta sur un dernier détail—une queue de ruban, qu'elle n'avait pas remarquée, dépassant de la reliure du registre, juste à la page de l'adoption de Céleste.
Elle tira doucement. Une mèche de cheveux, blonds, fins comme de la soie d'ange, était nouée avec du fil d'argent.
— Julien. Regarde.
Il s'approcha, examina la mèche sans la toucher.
— Des cheveux de bébé ?
— Ou des cheveux de l'enfant, gardés par les sœurs comme preuve d'identité. Elodie sortit délicatement un mouchoir en papier de son sac et enveloppa la mèche. — Il y a des tests ADN aujourd'hui. Si ces cheveux appartiennent à Céleste, ils peuvent nous dire qui elle était, et si son sang coule encore dans les veines des Leveau ou des Fontenot.
Julien tendit la main, puis la retira.
— Et si on découvrait qu'on est tous les deux des monstres ?
— On découvrirait peut-être pourquoi la maison joue cette mélodie depuis cent cinquante ans.
Le crépuscule tombait par les fenêtres hautes, étirant des ombres violettes sur les étagères d'archives. Au loin, quelque part à l'intérieur du musée, un piano ancien émit une note unique, solitaire.
Puis une autre.
Elodie se figea, la mèche de cheveux serrée contre sa poitrine.
— Ce n'est pas la maison, souffla-t-elle. C'est la mélodie. Elle nous suit.
Julien prit sa main, sa paume humide contre la sienne.
— On rentre. On trouve un laboratoire. Et on découvre la vérité avant que ces quarante-huit heures ne soient écoulées.
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