La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 3: The First Night
La rue était déserte à cette heure. Elodie Marchand coupa le moteur de sa voiture de location et resta quelques secondes immobile, les doigts serrés sur le volant. Les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les trottoirs de brique, et la Fontenot mansion se dressait au bout de l'allée, silhouette noire contre un ciel d'encre et d'étoiles.
Elle avait attendu minuit. Non par dramatisme — Elodie n'était pas une femme de théâtre — mais parce que chaque nuit, depuis son arrivée, la musique commençait à cette heure précise. Le concierge de l'hôtel, un vieux monsieur créole aux yeux fatigués, lui avait confirmé la chose avec un haussement d'épaules résigné : *« La valse de la maison Fontenot, mademoiselle. Elle joue quand le quartier dort. »*
Elodie sortit de la voiture, son sac en bandoulière contenant un appareil photo argentique — un héritage de son père, elle préférait la pellicule au numérique pour les preuves, ça rendait moins suspect —, une lampe torche et son calepin. Elle portait un jean sombre et un pull noir, inconfortablement chaud pour la saison, mais il fallait passer inaperçue dans l'ombre.
La grille en fer forgé n'était pas verrouillée. Julien avait dû négliger de la fermer après leur départ le matin même, ou peut-être l'avait-il laissée ouverte exprès, comme un piège ou une invitation. Elodie n'arrivait pas à décider lequel était le plus probable.
L'allée de gravier crissa sous ses semelles. Le magnolia centenaire dans la cour latérale étendait ses branches d'un vert profond, presque bleu dans la nuit, et l'air sentait la terre humide et les gardénias qui poussaient en désordre le long du mur de brique. Aucune lumière aux fenêtres du rez-de-chaussée. Aucun mouvement aux étages.
Sauf une.
Elodie le remarqua alors qu'elle atteignait le coin de la maison : une lueur tremblotante, faible, comme celle d'une bougie, derrière la lucarne du grenier. La même fenêtre, comprit-elle, où elle avait vu l'ombre le premier jour. Pas une silhouette humaine, juste une lueur irrégulière qui dansait sur les vitres sales, s'intensifiait puis diminuait, comme si quelqu'un déplaçait une flamme d'un côté à l'autre de la pièce.
Elle sortit son appareil, ajusta la distance focale et visa la lucarne. Le déclic de l'obturateur sembla résonner dans le silence. Quand elle baissa l'appareil, la lumière vacillait toujours.
Et puis la musique commença.
Ce n'était pas la valse simple, presque enfantine, qu'elle avait entendue le premier soir. Cette nuit, la mélodie qui s'échappait des fenêtres closes était d'une complexité à couper le souffle — des cascades de notes rapides, des arpèges qui semblaient défier les limites du clavier, une main gauche qui martelait des accords puissants pendant que la droite filait dans des ornementations dignes d'un grand virtuose des salons parisiens du XIXe siècle. Elodie n'était pas musicienne, mais elle avait grandi avec l'habitude d'écouter son père, qui jouait Chopin le dimanche matin depuis qu'elle était enfant. Elle savait reconnaître le génie. Cette performance surpassait tout ce qu'elle avait entendu en concert.
Impossible. Absolument, physiquement impossible qu'une pièce verrouillée, sans électricité, contienne un pianiste de cette trempe.
Elodie leva à nouveau l'appareil, cadre la lucarne — la lumière était là, toujours —, et appuya. Le flash n'était pas nécessaire, elle avait réglé sur pose longue. Elle prit trois photos consécutives, changeant légèrement l'angle à chaque fois.
La musique continua encore deux minutes, puis s'arrêta net. Le silence qui suivit fut si brutal qu'Elodie entendit son propre cœur battre dans sa poitrine. La lueur à la lucarne s'éteignit.
Elle resta immobile un long moment, s'attendant à voir une silhouette apparaître dans l'encadrement de la fenêtre. Rien. Rien que le clapotis lointain du fleuve et le grincement d'une enseigne quelque part dans la rue.
Quelque chose brillait sur le seuil de la porte d'entrée, à quelques mètres d'elle. Elodie s'approcha prudemment, éclairant le sol de sa torche.
Un écrin de velours bleu nuit, grand comme une boîte à bijoux. Il n'était pas là tout à l'heure, elle en était certaine ; elle avait longé ce perron en arrivant et l'escalier de pierre était désert.
Elle s'accroupit. L'écrin était ouvert.
À l'intérieur reposait une boîte à musique en bois de rose, incrustée de nacre dans un motif de rose et de lierre. Le couvercle était gravé d'une écriture fine, archaïque :
*Clarisse & Émile, 1859.*
Elodie retint son souffle. Clarisse. Pas Élise Bellerose, la femme mystérieuse des registres. Clarisse. Un autre prénom, une autre pièce du puzzle. Elle tendit la main vers l'objet, hésita, puis la saisit.
Le bois était tiède. Pas froid comme la nuit l'aurait voulu, mais tiède, comme si quelqu'un l'avait tenu contre sa peau jusqu'à l'instant précis où elle était arrivée.
Elle retourna la boîte. Le mécanisme était visible sous une petite plaque de verre : un cylindre d'acier orné de picots, pas plus grand que son pouce. Elodie ne connaissait rien aux boîtes à musique anciennes, mais elle reconnut le style — trop simple pour une pièce d'orfèvrerie. Cela semblait artisanal, fait main. Le bois de rose était poli par des décennies de manipulation.
Elle souleva délicatement le couvercle. Un mouvement qu'elle croyait devoir résister céda immédiatement, et le mécanisme s'ébranla.
Pas la valse fantôme. Une mélodie différente — lente, mineure, triste. Une berceuse qu'elle ne reconnut pas, ou peut-être une chanson folklorique de Louisiane. Dans le silence de la nuit, la mélodie semblait venir de beaucoup plus loin que la boîte elle-même, comme si chaque note tombait d'un autre temps.
Elodie claqua le couvercle, plus fort qu'elle ne l'aurait voulu. La musique cessa abruptement.
Elle resta accroupie sur les marches du perron, la boîte serrée contre sa poitrine, et se força à respirer lentement. Elle était une avocate. Une femme rationnelle. Elle avait passé sa carrière à traquer les anomalies dans les testaments, à déjouer les fraudes, à défaire les mensonges des hommes. Elle ne croyait pas aux fantômes.
Mais il y avait la musique. Et la lumière. Et cette boîte qui n'avait pas de raison d'être là.
Elle tira son téléphone de sa poche et vérifia l'heure : 0 h 48. Le matin même, à neuf heures, Julien devait lui faire visiter la maison. Elle leva les yeux vers l'édifice qui se dressait devant elle, ses fenêtres vides comme des yeux morts.
Julien. La maison. Cette lueur. Ce piano.
Et maintenant : Clarisse & Émile. 1859.
Elodie se releva, glissa la boîte dans son sac, et retourna vers sa voiture sans se retourner. Elle n'avait pas peur, se répétait-elle. Elle avait des questions. Et elle avait cette conversation avec l'archiviste prévue à la première heure du matin.
Alors qu'elle ouvrait la portière de la voiture, la musique reprit derrière elle, plus forte que jamais, comme une moquerie. Un grand arpège — un accord parfait — et puis la valse, cette valse qu'elle commençait à connaître mieux que le clavier de son propre esprit.
Elle s'installa au volant et claqua la portière. Ses mains tremblaient légèrement en tournant la clé de contact. Dans le rétroviseur, la Fontenot mansion s'éloignait dans l'obscurité, et il lui sembla — juste une seconde — que la fenêtre du premier étage était éclairée.
Elle n'avait pas besoin de se retourner. Elle avait les preuves dans son sac. Elle avait la boîte, et elle avait les photos.
*Rendez-vous à neuf heures, Julien*, pensa-t-elle en tournant sur la rue du Canal, la valse encore présente dans sa tête comme un souvenir obsédant. Et la question qui la hantait n'était plus *qui joue*, mais *pourquoi maintenant*, et surtout :
*Pourquoi elle.*