La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 21: The Claim of Blood
La lumière du matin filtrait à travers les persiennes de la maison Fontenot, découpant des losanges pâles sur le plancher de chêne. Elodie n’avait pas dormi. Assise à la table de la cuisine, elle fixait la mèche de cheveux scellée dans un petit sachet de plastique transparent, posée auprès du cahier ouvert sur les registres du couvent.
Julien entra, une tasse de café à la main, les traits tirés mais les yeux vifs.
— Alors, dit-il. Qu’est-ce que tu as trouvé d’autre ?
— Céleste a été élevée comme une Leveau, dit Elodie sans lever les yeux. Le registre est clair. Marie Leveau l’a prise comme sa propre fille, lui a donné son nom, l’a mariée à un Hale. Mais elle est née Fontenot. Elle était la fille de Clarisse et d’Étienne.
Elle fit pivoter le cahier vers lui, son doigt s’arrêtant sur une ligne que la lumière faisait briller.
— Et si Céleste a été adoptée par les Leveau, dit-elle lentement, alors chaque descendant de Marie Leveau porte en lui une part de sang Fontenot. Inversement, chaque Fontenot vivant descend peut-être d’une lignée Leveau par alliance. La question, Julien, c’est de savoir où toi tu te situes exactement. Et où se situe Elias Thorne.
Julien but une gorgée de café, le regard fixé sur la mèche de cheveux.
— Tu veux dire que Thorne et moi, on pourrait être… cousins ?
— Parents, dit Elodie. Pas forcément proches. Mais si Thorne descend de Céleste par la ligne Leveau, alors il partage un ancêtre avec toi, quel que soit ton ancêtre. La question, c’est de quel côté la filiation est passée. Ton grand-père était un Fontenot de pure souche, ou ta famille s’est mêlée aux Leveau à un moment donné ?
Julien haussa les épaules, le geste crispé.
— Je sais ce qu’on m’a raconté. Les Fontenot ont toujours épousé des Fontenot, ou des familles de leur rang. Ils gardaient leur sang, comme ils gardaient leurs secrets.
— Et pourtant, dit Elodie en tapotant la page du registre, Céleste a été adoptée par les Leveau. Les familles se sont croisées à un moment donné, d’une manière ou d’une autre. Si ton arbre généalogique suit une ligne qui traverse cette adoption, alors tu portes peut-être en toi le sang des deux familles. Et alors, le fantôme qui joue cette mélodie chaque nuit, ce n’est peut-être pas seulement le spectre de Clarisse pleurant son enfant. C’est peut-être plus compliqué que ça.
Julien vint s’asseoir en face d’elle, posant sa tasse avec un soin exagéré, comme s’il avait peur de la casser.
— Et tu comptes faire quoi ? Une prise de sang ?
— Il y a mieux que ça, dit Elodie. La mèche de cheveux qu’on a trouvée dans le registre. Elle date de l’adoption. Si Céleste a été placée au couvent à quelques mois, ce cheveu a été prélevé sur elle à ce moment-là. On peut en extraire de l’ADN mitochondrial. C’est transmis par la mère. Si tu portes le même ADN mitochondrial que Céleste, alors tu descends de sa lignée maternelle. Et si Thorne aussi le porte, alors vous partagez une même grand-mère commune.
Julien la regarda, le visage fermé.
— Et qu’est-ce que ça prouverait ? Que je suis lié au fantôme ? Que je suis lié à Thorne ? Ça ne nous dit pas comment briser la malédiction.
— Ça nous dit qui nous sommes, dit Elodie. Et pourquoi le fantôme s’attache à toi. Pas seulement parce que tu es un Fontenot. Peut-être parce que tu es aussi un Leveau. Et que la dette n’est pas seulement celle de la famille qui a volé l’enfant. Elle est peut-être celle des deux familles. Une dette croisée. Un double lien que seule la vérité peut dénouer.
Elle se leva et se dirigea vers la petite pochette sur la table.
— J’ai un contact à Baton Rouge, un laboratoire privé qui peut faire une analyse ADN en moins de quarante-huit heures. J’ai déjà envoyé un message ce matin. On a le délai qu’il nous reste ; on pourrait savoir d’ici demain soir.
— Tu crois qu’on va encore trouver une preuve qui complique tout ? demanda Julien avec un sourire sans joie.
— Je crois, dit Elodie en attrapant son sac, qu’il est temps qu’on cesse de deviner et qu’on commence à savoir.
Elle sortit la mèche de cheveux de son sachet avec une pince à épiler stérile, la plaça dans un tube de prélèvement qu’elle tira de sa poche.
— J’ai trouvé ce tube dans le coffre de l’infirmière au premier étage, dit-elle en vissant le couvercle. Ne me demande pas pourquoi elle gardait un kit de prélèvement dans cette maison.
Julien fronça les sourcils.
— Tu es allée fouiller le coffre de l’infirmière ?
— J’étais curieuse, dit Elodie. Et j’ai trouvé autre chose, dans le double-fond.
Elle sortit une petite enveloppe jaunie et la glissa sur la table vers lui.
— Dedans, une lettre. Datée de 1999. L’année où ton père est mort.
Julien la saisit, les doigts tremblants. Il la décacheta avec lenteur, en sortit une feuille pliée en trois, déchirée aux bords.
— C’est l’écriture de ma mère, dit-il à voix basse.
— Lis-la, dit Elodie.
Il lut, les lèvres bougeant à peine :
— « Mon cher Étienne, je ne peux plus porter ce secret. Tu m’as donné une fille, et je n’ai pas pu la garder. Je sais que tu mourras avec le poids de cette faute, comme moi je mourrai avec le mien. Si un jour notre fille revient, dis-lui que je l’aimais. Dis-lui que je n’ai pas eu le choix. »
Il releva la tête, le visage blême.
— Ma mère a eu une fille. Une fille dont personne n’a jamais parlé. Et cette fille… elle est née où ?
Elodie sortit un autre document, une copie d’état civil pliée.
— J’ai trouvé ça dans les archives de la paroisse, dit-elle doucement. Un acte de naissance daté du 7 février 1999. C’est la même date de naissance que celle que tu m’as donnée pour ta petite sœur cachée. La fille de Bastien. La fille née la nuit où il est mort.
Julien prit le document, ses mains tremblant de plus belle.
— Mais ma mère… Ma mère est morte en 1998.
Elodie le regarda, le visage grave.
— Ta mère biologique, oui. Mais ta mère adoptive a porté le secret jusqu’à sa mort. Elle a élevé la fille de Bastien comme la tienne, ou plutôt comme sa propre enfant, après que Bastien est mort. Cette fille n’est pas ta sœur, Julien. C’est ta nièce. La fille de Bastien et d’une autre femme dont nous n’avons pas encore trouvé le nom.
Le silence se fit dans la cuisine. Seul le tic-tac de la vieille horloge dans le couloir rythmait la pièce.
Julien lâcha la lettre, puis le document. Il semblait avoir vieilli de dix ans en une minute.
— Et si cette fille est vivante, dit-il lentement, et si la malédiction doit la réclamer, comme elle a réclamé mon père, alors elle est en danger. Où est-elle ?
Elodie secoua la tête.
— Je ne le sais pas. L’acte de naissance ne mentionne pas le nom de la mère. Mais j’ai le numéro de matricule du laboratoire. Et ce tube de prélèvement, dit-elle en le faisant tourner entre ses doigts. Il y a un autre échantillon dans le coffre que j’ai scellé, celui qui correspond à la fille de Bastien. Elle a été testée à sa naissance, pour des raisons médicales. Si on compare son ADN à celui du cheveu de Céleste, on pourra prouver qu’elle descend de la même lignée.
— La même lignée ? répéta Julien, le regard perdu.
— Oui, dit Elodie, en lui tendant le tube. Celle qui unit les Fontenot et les Leveau à travers Céleste. Et si ta nièce porte cet ADN, alors elle est la cible. Et il nous reste moins de deux jours pour la trouver avant qu’elle ne devienne la prochaine victime.
Elle se tourna vers la porte, le soleil du matin prenant soudain une teinte plus sombre.
— Il faut qu’on aille au laboratoire maintenant. Et ensuite, il faut qu’on trouve où cette fille a été placée après la mort de ton père.
Julien se leva, la lettre encore serrée dans sa main.
— Et Thorne ? demanda-t-il d’une voix rauque. Pourquoi nous ment-il sur ce qu’il sait ?
— Thorne n’a qu’une seule idée en tête : détruire la maison pour effacer sa dette, dit Elodie en ouvrant la porte. Et s’il apprend qu’il y a une héritière légitime vivante qui n’est pas toi, il pourrait bien s’en prendre à elle pour briser le cycle par la violence. On a une course contre la montre, Julien. Et cette fois, on ne sait pas encore qui est la marraine de la course.
Elle sortit sur le porche, le tube d’ADN dans sa poche, la lettre de sa mère encore dans la main de Julien. Derrière eux, dans le grand salon, le piano jouait une première note, une seule, suspendue dans l’air chaud du matin.
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