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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 10: Aftermath of Trust

La lumière du petit laboratoire humide était crue, presque clinique, contrastant avec le désordre de cartons et de câbles qui encombrait l’espace. Élise Renard se tenait debout, adossée à la paillasse, les bras croisés. Devant elle, le docteur Petit avait les mains à plat sur la table, les jointures blanchies. Yasmina et Karim étaient assis, silencieux, tandis que Malik, un homme mince à la barbe naissante, s’appuyait contre le mur du fond, les yeux rivés sur son téléphone.

« Dis-moi tout », exigea Petit d’une voix qui n’admettait aucune échappatoire.

Renard inspira profondément. Elle avait pesé ce moment depuis qu’elle avait quitté le bureau de Leclerc. Chaque heure qui passait rendait le silence plus lourd, mais la vérité, elle le savait, avait un coût qu’elle allait leur faire payer à tous.

« Le financement du projet ne vient pas de la fondation Leclerc », commença-t-elle lentement. « Il circule par une société écran créée en 1964, soit trois mois après la disparition de Jacques Lauzier. Cette société appartient au ministère de la Défense. »

Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu le couper au couteau. Petit retira ses lunettes et les nettoya machinalement, un tic qu’elle avait toujours eu face à un résultat d’analyse inattendu.

« Tu veux dire que depuis le début… », murmura Yasmina, la voix étranglée.

« Depuis le début, confirma Renard. L’armée française a orienté notre excavation sans même que Leclerc en connaisse le but véritable. Il me l’a avoué lui-même, ce soir. »

Karim se passa une main sur le visage, une crispation de fatigue et de colère. « Et ce que nous avons trouvé sous la ville ? Le sous-marin, les contenants radioactifs, la carte mémoire ? »

« C’est là que les choses se corsent. » Renard s’écarta de la paillasse et fit les cent pas dans l’espace confiné. « Leclerc ne sait rien de tout cela. La chaîne de commandement est anonyme. Il reçoit des ordres, il les exécute. Personne ne prend la responsabilité de quoi que ce soit en face. »

Petit remit ses lunettes, les ajusta sur son nez, puis croisa les bras. « Et tu nous as menti à tous, pendant tout ce temps ? »

La pique fit mouche. Renard s’arrêta net, se tourna vers elle. « Je n’ai découvert l’étendue du mensonge que très récemment. Je ne t’ai pas trompée délibérément. »

« Mais tu savais que quelque chose clochait », insista Petit, les mâchoires serrées. « Tu as monté cette plongée non autorisée sans m’en parler. Tu es rentrée avec de l’équipement militaire, des contenants douteux, et tu n’as rien dit. »

« Parce que je ne savais pas à qui faire confiance », répondit Renard, la voix plus dure qu’elle l’aurait voulu. « Et je me demande encore si je devrais te faire confiance maintenant. »

Petit tressaillit. Le mot tomba comme un couperet. Un long silence s’installa, chargé de tout ce qui n’avait pas encore été dit.

Malik leva enfin les yeux de son téléphone. Il parlait peu, mais quand il le faisait, c’était pour dire quelque chose d’utile.

« La société en question, tu as le nom ? »

Renard sortit son propre téléphone et fit défiler quelques notes. « Le registre du commerce mentionne une dénomination : "Phénix Participations". Créée le 15 mars 1964. Siège social à Paris. Statuts rédigés par un cabinet d’avocats aujourd’hui dissous. Il n’y a pas de dirigeant nominal depuis 1989. »

« Une coquille vide », murmura Malik, presque admiratif. « Propre. Mais propre, ça laisse des traces numériques. »

Il se redressa, mit son téléphone dans sa poche, et s’approcha de la table. « Je peux creuser. Registres fiscaux, flux bancaires transfrontaliers, contrats cadres. Si cette société a signé des accords avec des sous-traitants ou des fournisseurs, tout cela est quelque part, dans des fichiers numérisés. »

Petit secoua la tête. « Tu parles d’aller fouiller des documents classifiés, Malik. Tu sais ce que ça signifie ? »

« Des ennuis, oui », admit Malik. « Mais des ennuis réversibles, si on est discrets. Les empreintes sur le dark web sont plus lentes à se dissiper, mais il existe d’autres moyens. Des bases de données ouvertes, des archives de presse économiques, des actes notariés publiés au bulletin officiel. La plupart des grandes manœuvres financières laissent des miettes, et je sais où les chercher. »

Il se tourna vers Renard. « Ce que je demande, c’est votre accord. Parce que si je fais ça, et qu’ils me prennent, ça ne sera pas une simple commission de discipline. Ce sera la prison. Et je veux avoir la certitude que ce que je vais trouver justifie le risque. »

Renard soutint son regard. Malik était le plus jeune de l’équipe, un ancien ingénieur en cyber-sécurité que l’université lui avait recommandé pour numériser les données du site. Il avait été discret, efficace, loyal. Et il risquait tout.

« Tu as vu les images de ma caméra de casque », dit-elle doucement. « La silhouette dans ce couloir, sous l’eau. Le vieil uniforme. Tu as vu le sous-marin moderne, les canisters datés du jour de la disparition de Lauzier. Tu sais ce que ces données représentent. »

Malik hocha la tête. « Ça veut dire que quelque chose se passe sous cette mer depuis des décennies, et que quelqu’un veut que personne ne le sache. »

« Exactement. Et si nous ne le découvrons pas, ces gens-là vont simplement reprendre le contrôle du site et effacer toutes les preuves. Leclerc m’a donné vingt-quatre heures avant que l’École Navale ne prenne la main. Vingt-quatre heures, Malik. »

Le jeune homme serra les mâchoires, puis hocha de nouveau la tête, plus fermement cette fois. « D’accord. Je vais tracer Phénix Participations. Mais je veux que personne ne parle de cela en dehors de cette pièce. Pas un message texte, pas un appel non sécurisé. On utilise des canaux chiffrés seulement. »

Yasmina leva la main, comme une écolière. « Et moi ? »

Renard se tourna vers elle. « Toi, tu restes au laboratoire. Tu continues d’analyser la carte mémoire que j’ai récupérée du sous-marin. Ne la quitte pas des yeux. Si quelqu’un pose des questions, tu dis que c’est un relevé bathymétrique complémentaire. »

« Et moi ? » demanda Karim.

« Nous avons une plongée prévue à l’aube depuis le point d’amarrage secondaire. Tu m’accompagnes. Je veux revoir le site du temple central, celui dont nous avons parlé. Cette structure n’est pas sur nos relevés initiaux, et j’ai besoin de comprendre pourquoi. »

Petit resta silencieuse, les lèvres pincées. Renard sentait son regard peser sur elle, chargé d’une déception amère.

« Tu ne m’as pas répondu », dit finalement Petit. « Sur la question de la confiance. »

Renard soupira. La fatigue accumulée depuis des semaines pesait sur elle comme une chape de plomb. Elle avait traité avec des bureaucrates, des militaires anonymes, des fantômes qui semblaient tirer les ficelles depuis 1964. Et maintenant, elle devait faire face à sa propre équipe, la seule chose solide qu’il lui restait.

« Tu as raison, dit-elle enfin, la voix plus douce. J’aurais dû te parler plus tôt. Pas pour te ménager, mais parce que c’était la bonne chose à faire. »

Elle s’approcha de Petit et posa une main sur son épaule. « Tes analyses de l’eau, celle des canisters, l’étude des sédiments autour de la ville. Elles ont été déterminantes. Tu es la seule personne ici capable de comprendre ce que nous avons trouvé sous ces couches de ciment et de sel. Cette mission ne peut pas avancer sans toi. »

Petit détourna le regard un moment, puis ses épaules se relâchèrent légèrement. « Je veux la vérité complète, Élise. Pas la version édulcorée. Je veux savoir ce que contient cette carte mémoire, ce que ces radiofréquences disent, et qui se cache vraiment derrière tout cela. »

« C’est tout ce que je veux aussi », répondit Renard. « Et je te promets que désormais, tu sauras tout ce que je sais. Sans exception. »

Karim se leva, déplia ses longues jambes. « Alors nous sommes d’accord. Nous continuons en secret, nous documentons tout, et nous ne laissons personne s’approcher de la vérité avant que nous soyons prêts à la révéler. »

Yasmina hocha la tête, le visage grave mais déterminé. Malik avait déjà sorti son téléphone et tapait dessus frénétiquement.

Petit se leva à son tour, s’approcha d’une armoire métallique et en sortit un carnet vierge. Elle s’assit, ouvrit le carnet à la première page, et écrivit d’une main ferme : « Projet Aegis — Journal parallèle. Séance 1. »

Renard la regarda faire, et pour la première fois depuis des jours, elle sentit une infime partie de la tension quitter son corps. L’équipe était fracturée, oui. Mais elle était encore debout. Et dans ce métier, c’était parfois tout ce qu’on pouvait demander.

La nuit avançait. Dehors, la mer roulait contre la jetée, impassible, gardienne de ses secrets. Renard savait que l’aube lui apporterait des réponses, ou peut-être encore plus de questions. Mais c’était quoi qu’il en soit la seule direction qu’elle pouvait prendre.

Elle s’approcha de la fenêtre et contempla l’horizon sombre, où l’ombre de la cité engloutie l’attendait, patiente, prête à lui murmurer ses secrets depuis les profondeurs.