La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 11: Whispers in the Deep
L'eau était noire comme de l'encre quand Élise Renard se laissa glisser par-dessus le bord du pneumatique. Le faisceau de sa lampe frontale perça la surface, révélant un rideau de bulles qui montait vers la nuit étoilée. Elle compta jusqu'à dix, laissa son corps s'habituer à la pression, puis donna une impulsion vers le fond.
Le sable défila sous elle, pâle et lunaire. Karim la suivait à trois mètres, un ombre compacte dans son scaphandre. Ils avaient choisi le mouillage secondaire, celui que les relevés officiels ne mentionnaient pas. Officiellement, l'équipe Renard ne plongeait pas ce soir. Officiellement, le site était fermé pour maintenance.
Les ruines apparurent d'abord comme une dentelle sombre, puis se précisèrent : colonnes brisées, murs effondrés, une avenue dallée qui s'enfonçait vers le cœur de la cité engloutie. Renard ajusta son compas et nagea en direction du temple central, celui dont la structure massive dominait les relevés sonar depuis le premier jour. Celui qui l'avait appelée ici, murmura-t-elle intérieurement, avant de se traiter de romantique.
Le temple se matérialisa hors de la brume saline : deux pylônes massifs, une façade striée d'algues et de coraux encroûtants. Le plan classique, pensa Renard, un sanctuaire grec ou peut-être plus ancien. Elle fit signe à Karim de se poster à l'entrée, large de huit mètres, et s'engagea dans la nef centrale.
C'est alors qu'elle l'entendit.
Un bourdonnement. Grave, régulier, à la limite de la perception humaine. Elle nagea en cercle, désorientée, coupant son propulseur pour mieux écouter. Le son semblait venir de partout et de nulle part, comme si la pierre elle-même vibrait. Elle consulta son ordinateur de plongée — rien. Le sonomètre intégré de son masque n'affichait aucune anomalie. Pourtant, elle le sentait dans ses os, dans sa mâchoire serrée.
— Tu entends ça ? articula-t-elle dans l'interphone.
Karim mit quelques secondes à répondre, la voix filtrée par la pression.
— Entendre quoi, commandant ?
Elle ne répondit pas. Le bourdonnement pulsait maintenant à un rythme quasi cardiaque, et chaque vibration semblait la tirer plus profond dans le temple. Elle passa entre deux rangées de colonnes, enjamba un bloc effondré qui devait peser plusieurs tonnes, et se retrouva dans une chambre qu'elle n'avait jamais cartographiée. Ses propres relevés — effectués par drone il y a deux mois — ne montraient rien ici, seulement une masse de sédiments compacts.
Le faisceau de sa lampe balaya la paroi du fond, et son cœur s'arrêta un instant.
Une porte.
Pas une brèche naturelle, pas un effondrement antique : une porte parfaitement circulaire, d'environ deux mètres de diamètre, scellée dans la roche. Son cadre métallique luisait faiblement sous la couche de patine marine, et en s'approchant, Renard distingua une serrure électronique à l'évidence contemporaine. Des diodes, mortes, alignées en une grille hexagonale. Des traces de fixation qui indiquaient la présence récente d'un boîtier de contrôle.
— Karim. Appelle-moi. J'ai besoin d'un relais.
Sa voix tremblait, malgré elle. Ce n'était pas le froid. Karim la rejoignit en quelques battements, et elle vit ses yeux s'écarquiller derrière le verre de son masque.
— C'est pas antique, murmura-t-il. C'est pas antique, putain.
Renard tira son appareil photo sous-marin de sa ceinture et commença à documenter : la serrure sous tous les angles, les trois points d'ancrage, une gravure minuscule sur le chambranle qu'elle dut dégager avec son couteau de plongée. Un logo, ou peut-être un code de fabrication. Elle le photographia trois fois.
Le bourdonnement s'intensifia soudain, et la porte émit un clic métallique, comme un verrou qui se déplace. Renard recula instinctivement.
— On se casse, dit-elle. Maintenant.
Ils remontrèrent en palier, les minutes s'égrenant dans une tension silencieuse. Ce n'est qu'une fois de retour sur le pneumatique, à bout de souffle, que Renard ouvrit l'appareil photo et examina la dernière image du logo.
Quelque chose la frappa comme une décharge électrique. Elle connaissait cette forme. Pas le nom, mais la configuration : un triangle tronqué surmonté d'ondes concentriques. Elle l'avait vue dans les archives de l'IFREMER, dans un dossier traitant de brevets de matériel océanographique expérimental. Elle n'avait jamais réussi à identifier le fabricant, car les registres étaient incomplets.
— Il me faut un accès aux bases de brevets, dit-elle à Karim. Et je ne veux pas que ça passe par les serveurs du site.
Deux heures plus tard, dans la cabine exiguë de sa chambre à bord du *Dentale*, Renard aligna l'image sur son écran portable et se connecta au réseau satellite via une liaison chiffrée. Malik avait installé un tunnel VPN destiné à masquer toute trace ; c'était la première fois qu'elle l'utilisait. Elle se sentait sale, mais la couverture était brûlée de toute façon.
La recherche par image mit onze minutes. Le résultat s'afficha comme une gifle.
Brevet FR7321149 — « Dispositif de verrouillage hermétique pour structures subaquatiques profondes ». Déposé le 24 mars 1972 par la société SOCOMER, Marseille. Statut : expiré, société dissoute en 1974.
Renard cliqua sur le registre des administrateurs. Un nom réapparaissait à chaque ligne, et l'air lui manqua.
Pierre-André Lauzier, frère aîné de Jacques Lauzier. Le même de famille que celui dont les notes secrètes décrivaient des portes sous la mer. Le même nom qui revenait en boucle dans les fichiers EXOCET que le professeur Girard lui avait mis sous les yeux quelques jours plus tôt.
Elle zooma sur la gravure de sa photo. Le logo, le brevet, la date. Tout concordait.
Elle resta longtemps assise dans le noir, le silence de la cabine troublé seulement par le gémissement des coques contre les quais. Le bourdonnement du temple continuait de vibrer dans sa cage thoracique, comme un souvenir physique. Ce n'était pas une invention antique — c'était une porte construite avant sa naissance, scellée depuis un demi-siècle, et pourtant toujours active sous les sédiments.
Elle écarta son ordinateur et sortit son téléphone personnel. Composa un numéro qu'elle n'avait utilisé qu'une fois, il y a trois ans, lorsqu'il s'agissait de l'urgence inverse. Sophie Lambert décrocherait peut-être, ou peut-être pas, mais il fallait laisser une trace.
Personne ne décrocha. La messagerie s'activa, et Renard parla lentement, en français, les mots tombant comme des pierres dans la nuit.
« Sophie. C'est Élise. J'ai trouvé quelque chose sous l'eau. Je pense que ça a un rapport avec ta disparition. Rappelle-moi. S'il te plaît. »
Elle raccrocha et regarda par le hublot la mer qui grondait contre la coque. Quelque part, sous ces flots, une porte s'ouvrait lentement, centimètre par centimètre. Et elle avait le sentiment d'avoir déjà franchi une autre porte, celle qu'on ne referme jamais.
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