La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 9: False Foundations
Les trois heures de sommeil n’avaient rien réparé. Élise Renard fixait l’écran de son terminal privé, dans le réduit qu’elle s’était attribué à bord du *Sagittaire*, une tasse de café froid oubliée entre ses doigts. Le message était apparu à 04h17, sans expéditeur identifiable, sans adresse IP traçable. Juste une ligne blanche sur fond noir, comme un coup de scalpel.
> *VOTRE EXPÉDITION N’EST PAS CE QU’ELLE PARAÎT. REGARDEZ LE PAPIER, PAS L’ENCRE.*
Elle avait déjà lu cette phrase vingt fois. Elle connaissait la grammaire par cœur. Le « papier », c’était Leclerc. L’« encre », c’était son discours sur la science pure, la coopération civile, la transparence. Renard avait la nausée, non pas de fatigue, mais de la brèche que ce message ouvrait en elle. Elle n’aurait pas dû y croire. Elle n’aurait pas dû creuser. Mais elle avait creusé.
Petit lui avait donné les fils, la veille. Une société écran, créée en 1964, baptisée *Solex Ingénierie* – un nom si banal qu’il en devenait parfait. Depuis sa création, Solex n’avait qu’un seul contrat : alimenter en fonds le laboratoire de Leclerc. Pas par le biais du Ministère de la Recherche, comme le prétendait la documentation officielle. Par le biais d’une filiale du Ministère de la Défense, une officine si discrète qu’elle ne figurait dans aucun annuaire administratif.
Renard avait passé les deux dernières heures à suivre les signatures électroniques, les certificats bancaires, les talons de virement. Chaque couche enlevée révélait la même structure, un squelette financier dont les os portaient l’empreinte militaire.
Elle ferma l’ordinateur, enfila son ciré, traversa le pont humide jusqu’au laboratoire de Leclerc. Il était là, comme toujours, penché sur un jeu d’échecs solitaire, l’air serein d’un homme qui n’avait rien à craindre.
« Marc. »
Il leva la tête sans se presser. « Élise. Vous faites une tête de déterrée. »
« Vous avez arrêté de mentir, ou je dois enfoncer la porte ? »
Leclerc soupira, poussa une tour du bout des doigts. « Je ne vois pas de quoi vous parlez. »
Renard jeta une liasse de documents imprimés sur sa table. Le bruit du papier claqua dans le silence du laboratoire. « Solex Ingénierie. Créée en avril 1964, deux semaines avant que Lauzier ne disparaisse. Le seul actionnaire connu est une holding nommée *Verdun Capital*, elle-même détenue à 100 % par le Ministère de la Défense. Et Solex finance soixante-dix-huit pour cent de nos travaux depuis le premier jour. Depuis *trois générations*, Marc. »
Leclerc ne regarda même pas les documents. Il poussa un soupir, se cala dans son fauteuil.
« Et alors ? »
« Et alors ? » Renard sentit sa voix se déformer, quelque chose de dur et de cassé. « Vous m’avez dit que ce projet était civil. Que nous étions financés par des fondations, des instituts océanographiques, des mécènes privés. Vous m’avez fait signer des centaines de rapports de conformité. Vous m’avez fait mentir à mon équipe, à la presse, à moi-même, sur la nature de ce que nous creusions. »
« Votre travail n’a jamais changé », dit Leclerc d’un ton égal. « Vous êtes archéologue. Vous creusez, vous analysez, vous publiez. C’est toujours vrai. »
« Ne me sortez pas votre philosophie de pacotille. Je viens de voir un sous-marin moderne, des canisters nucléaires, un trafic radio chiffré sous une ville engloutie. Et vous voulez me faire avaler que la Défense finance tout ça juste pour *la science* ? »
Leclerc se leva, marcha jusqu’à la fenêtre. La mer était grise, houleuse, indifférente. Il resta silencieux si longtemps que Renard crut qu’il ne répondrait pas.
« Élise, avez-vous déjà demandé pourquoi la zone vous a été attribuée si facilement ? Pourquoi votre demande de permis a été traitée en trois semaines, quand mes collègues attendent parfois trois ans ? »
Renard se figea.
« Ce n’est pas moi qui ai demandé la Défense », continua Leclerc, la voix voilée. « C’est la Défense qui m’a contacté, trois jours après votre découverte. Ils savaient que vous trouveriez la ville. Ils voulaient être sûrs que vous continuiez à creuser. »
« Vous voulez dire que ma découverte, mon travail, tout ça… »
« Non. Votre découverte était réelle. Votre réussite est réelle. Mais vous êtes un détail dans une opération plus large, une opération qui existe depuis bien avant votre naissance. Et cette opération, Élise, je n’en connais ni le nom, ni le but, ni les acteurs. On me donne de l’argent, on me demande de creuser, on me demande de faire taire les questions. Je fais mon travail. C’est tout. »
Renard resta immobile, les poings serrés contre son corps. Le visage de Leclerc n’était plus le masque lisse du directeur de recherche qu’elle connaissait. Il était plus vieux, plus usé, habité par une lassitude qu’elle ne lui avait jamais vue.
« Pourquoi me le dire maintenant ? » demanda-t-elle.
« Parce que vous avez trouvé le papier, dit-il. Parce que l’encre commence à s’effacer. Et parce qu’il m’est impossible de continuer à vous mentir en face, ce qui est une mauvaise habitude professionnelle. »
Il se retourna vers elle, les mains dans les poches.
« La proposition de l’École Navale n’est pas un hasard. Ils ne veulent pas du site. Ils veulent vous écarter, vous, précisément. Vous êtes trop curieuse. Vous avez déjà trouvé trop de choses. »
« Et vous ? »
« Je fais ce qu’on me dit. »
Renard resta sur le seuil. Quelque chose venait de se briser en elle, mais ce n’était pas sa confiance en Leclerc. C’était plus profond. C’était l’assurance, qu’elle avait cultivée pendant vingt ans, de savoir exactement qui menait ses actions et pourquoi. Cette assurance venait de tomber dans un trou sombre, et elle ne savait pas encore si le fond existait.
« Je ne sais plus si je peux vous croire, Marc. Ni vous, ni les autres, ni personne. »
Elle sortit sans fermer la porte. Dans le couloir métallique, les néons bourdonnaient d’un son sec et continu. Son téléphone vibra : un message de Petit.
*Nouvelle signature radio détectée sous le site. Fréquence militaire, protocole EXOCET. Confirmez-vous que vous en savez quelque chose ?*
Renard regarda l’écran, puis le port où le *Sagittaire* tanguait doucement, puis la mer au-delà, grise et sans réponse.
Elle ne répondit pas.