La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 12: The Vanished
Ils survolèrent la zone sud du vieux port de Marseille à une altitude ridicule pour un drone de surveillance. La caméra tremblait, l'image était granuleuse, compressée au point que les visages devenaient des masques flous. Mais Élise Renard connaissait cette silhouette. Cette façon de tenir les épaules, légèrement en avant, comme si Sophie s'attendait toujours à ce que le monde lui tombe dessus. Cette démarche pressée, presque furtive, qu'elle avait surnommée « la marche du renard » — un clin d'œil ironique entre elles, deux femmes qui passaient leur vie à traquer les secrets des autres.
Élise figea la lecture sur le portable de Malik, rapprocha l'écran de son visage. L'image datait d'il y a trois semaines, trois jours et environ quatorze heures. La silhouette — Sophie? une inconnue? une hallucination? — portait un ciré jaune délavé et tirerait une valise cabine cabossée. Elle marchait le long du quai de la Joliette, direction le terminal des ferries, et disparaissait dans un angle mort de la caméra de surveillance de la SOGET.
— C'est elle, murmura-t-elle.
Malik pencha la tête par-dessus son épaule, ses dreads frôlant le clavier. Dans la lumière crue du petit matin filtrant à travers les hublots du *Calypso II*, son visage affichait un scepticisme poli.
— Cette image n'a pas la résolution pour identifier un visage. Tu pourrais reconnaître ta propre mère dans un flou de deux pixels. Désolé, capitaine.
— Regarde la façon dont elle tient sa valise.
Il haussa les épaules :
— Les gens tiennent tous leur valise de la même façon, c'est pour ça qu'ils ont une poignée.
— Sophie avait une tendinite chronique au poignet droit. Elle portait toujours son sac de voyage avec les deux mains, comme ça, à hauteur de poitrine, pour répartir le poids. Mon Dieu, regarde. Elle le fait exactement pareil.
Malik s'abstint de commenter. Depuis la révélation de la manipulation militaire, depuis leur sortie du cadre institutionnel, il avait adopté cette posture de hacker taciturne qui pesait ses mots avant de les lâcher. Il se contenta d'immortaliser : « Je vérifie l'horodatage, la caméra, et si le fichier a été trafiqué. »
Élise ne répondit pas. Elle scrutait l'image, cherchant des détails. Le ciré jaune. La valise cabossée avec un sticker de la Sierra Leone sur le côté. Elle ferma les yeux. Sophie Lambert, océanographe, directrice de recherche au CNRS, avait disparu dans ce même périmètre — au large de la côte provençale, autour des coordonnées exactes de la cité engloutie — il y avait trois ans. L'enquête officielle avait conclu à un accident de plongée. Pas de corps. Pas de bouteille retrouvée. Pas d'épave. Sophie s'était simplement évaporée dans un trou bleu qu'elle explorait pour une mission de cartographie des fonds marins.
Une mission, Élise le savait maintenant, financée par Phénix Participations. La même coquille vide du ministère de la Défense qui avait financé — sans le savoir, lui-même l'ignorait — les fouilles de l'équipe d'Élise.
C'était la troisième fois en vingt-quatre heures que cette pensée lui vrillait le crâne, et elle l'avait chassée à chaque fois. Mais maintenant, elle ne pouvait plus la repousser. Il n'y avait plus de coïncidences. Seulement des liens invisibles qu'on faisait semblant de ne pas voir.
Elle saisit son téléphone. Marqué « Sophie » — elle n'avait jamais eu le courage de supprimer le contact.
Karim entra dans la cabine, torse nu, une serviette autour du cou.
— Le soleil se lève dans six minutes. Fenêtre de plongée favorable, courant faible, visibilité estimée à vingt mètres. On y va ?
Élise jeta un œil à l'écran du drone, le figea, puis le poussa vers lui.
— Regarde-moi ça.
Il regarda. Puis il regarda Élise. Puis il regarda à nouveau l'écran. Il savait qui était Sophie. Tout le monde le savait. Tout le monde savait que c'était le sujet qui la rongeait de l'intérieur.
— C'est-à-dire que… c'est peut-être elle.
— Peut-être. Pas sûre.
Elle se leva, attrapa son coupe-vent de la marine.
— Je vais au port, voir la police portuaire. Décale la plongée d'une heure. Si je ne suis pas revenue, pars sans moi, tu connais le protocole.
Karim hocha la tête, lent, comme s'il mesurait quelque chose de fragile.
— Une heure. Pas plus.
Le poste de police portuaire de la Joliette était un bâtiment en verre fumé et béton brut, construit pour impressionner les touristes et filtrer les migrants. À cette heure, seuls deux agents étaient de service, et l'un d'eux — un capitaine aux cheveux gris en brosse nommé Roussel — s'appuyait avec lassitude sur un comptoir en inox. Il écouta Élise sans l'interrompre, ses yeux passant de son insigne de la DRASSM à l'image granuleuse qu'elle avait imprimée.
— Trois ans de disparition. Aucune trace. Aucun signalement. Un port de ferry qui voit passer deux cent mille personnes par semaine. Une caméra de vidéosurveillance qui capte un profil à moitié. Et vous me dites que c'est votre amie perdue.
Élise croisa les bras.
— Je vous dis que c'est une piste. On ne m'a jamais demandé de regarder les images des caméras du port pour cette période. Pas une seule fois.
L'homme la regarda avec une pitié que les uns appellent patience et les autres mépris.
— Madame Renard, l'enquête sur la disparition de la docteure Lambert a été clôturée après due diligence. Expertise maritime, plongeurs, sonars, enquête de vie privée. Rien. Le rapport final a conclu à une mort accidentelle par noyade, corps non récupéré, compte tenu des courants du secteur et par la profondeur du site d'exploration. La France est triste d'un océanographe de moins, mais on ne rouvre pas un dossier pour une silhouette dans une image CCTV.
Élise déposa l'impression sur le comptoir entre eux. Elle ne haussa pas le ton.
— Cette coquille de Phénix Participations. Cette mission qu'elle explorait dans le cadre. Vérifiez.
— On n'a pas accès.
— Vous en auriez si vous demandiez la levée du secret défense. Elle l'obtiendrait peut-être, si le parquet s'en saisissait. On m'a assuré qu'un cadre de la DRASSM soutiendrait la demande. Mais il faudrait un juge qui ait envie de fouiller. Et un juge qui ait envie de fouiller dans le ministère de la Défense, à Marseille, il faut parfois aller le chercher.
L'officier prit l'image, la regarda longtemps. Élise vit quelque chose passer dans son regard, une lueur de reconnaissance peut-être. Ou alors elle l'imaginait.
— Je garde ça, dit-il simplement. Je vous appellerai si quelque chose remonte. Mais ne comptez pas dessus, et ne comptez pas sur le ministère pour accélérer le processus. Si la docteure Lambert cherche à rester invisible, c'est possible qu'elle ait ses raisons. Sans vouloir vous manquer de respect, on n'a pas forcément envie d'être retrouvée quand on a choisi de disparaître. Certaines personnes disparaissent parce qu'elles veulent être libres.
Élise soutint son regard.
— Elle était libre, capitaine. Elle n'avait pas besoin de disparaître pour l'être. Et elle avait fait une découverte, cette semaine-là. Elle m'avait laissé un message vocal qui disait qu'elle allait m'expliquer quelque chose de « colossal ». C'était le dernier message qu'elle m'ait laissé.
— Un message vocal ?
— Oui. Disparu de ma messagerie. Les techniciens de la police n'ont jamais pu le récupérer.
L'homme ne répondit pas. Mais quelque chose, dans son silence, disait qu'il n'était pas aussi indifférent qu'il voulait le paraître. Il poussa l'image vers lui, la glissa sous un dossier, et lui rendit un regard qui voulait dire : « Je n'ai rien vu, j'ai rien entendu, mais je garde ça. »
— Vous avez une autre piste ?
— Le ferry.
— Le ferry pour qui ?
Élise haussa les épaules.
— Pour n'importe où. Trouvez-moi les systèmes de billetterie pour cette date, cette heure, c'est tout ce que je demande. Un départ de la Joliette. Tous les vols.
— Le ferry pour l'Algérie partait d'un autre terminal. Elle allait peut-être en Corse. Ou en Sardaigne. Ou nulle part.
— Elle portait une valise.
— Tous les ferry le portent, non ?
Il sourit. Elle ne sourit pas.
Le téléphone d'Élise vibra. Un message de Karim : « Fenêtre se rétrécit. Tu viens ou je pars. »
Elle se leva, tendit la main. L'officier la serra, avec une fermeté et une lenteur professionnelles.
— J'aimerais bien savoir qui vous cherchez vraiment, dit-il à voix basse, presque pour lui-même : votre amie disparue, ou la personne qui l'a fait disparaître.
Élise ne répondit pas. Elle sortit sous le soleil levant de Marseille, la vitre trempée d'une lumière pâle qui n'avait pas encore de chaleur. Elle rentra au port, accrocha son équipement, et s'enfonça dans l'eau sans regarder en arrière.
Mais tout au long de la plongée, alors qu'elle progressait vers la porte scellée dans le temple, la forme du ciré jaune dans l'image altérée restait imprimée sur sa rétine. Et à un mètre de la porte, sa main contre le panneau de verre incurvé que la technologie avait scellé il y a cinquante ans, elle entendit, pour la première fois, le bruit sourd qu'elle cherchait depuis la veille.
Ce n'était pas le battement d'un cœur. C'était peut-être le battement de quelque chose de pire.
La porte s'ouvrit d'elle-même, comme la dernière fois. Cette fois, elle ne recula pas. Elle prit une lampe dans sa poche, sécurisa sa ligne de vie, et passa à l'intérieur. Peut-être, se dit-elle en suivant la lumière, retrouverait-elle ce que Sophie avait trouvé avant elle. Ou peut-être découvrirait-elle que Sophie n'était pas la seule disparue dans les parages.
La voix de l'officier de police lui revint soudain : « Qui vous cherchez vraiment… ? »
Elle ne connaissait toujours pas la réponse.
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